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Professeur
de Lettres au lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes
(Yvelines), j’ai eu connaissance du projet de transcription
des manuscrits de Madame Bovary par le site web lettres
(site des professeurs de Lettres, pour les non-initiés), dans
lequel Danielle Girard proposait aux enseignants de seconde de
transcrire une séquence avec les élèves dans le cadre de
l’objet d’étude « le travail de l’écriture ».
J’ai
été d’emblée séduite par le travail proposé, et j’ai
proposé à ma collègue et amie Anne-Cécile Franc de
travailler avec elle sur ce projet. Elle a répondu « présente »
immédiatement : nous sommes toutes deux en permanence à
la recherche de projets qui peuvent valoriser notre lycée, situé
en ZEP, (et, à ce titre, fui par beaucoup de parents, et donc
d’élèves…).
Nous
voulons proposer à nos élèves des travaux ambitieux,
inventifs dans la mesure du possible : faire transcrire à
nos élèves, venant des quatre coins du monde, les brouillons
d’un des plus célèbres roman de la littérature française,
voilà une démarche qui nous plaisait particulièrement.
Afin
de pouvoir guider au mieux nos élèves, Anne-Cécile et moi-même
avons au préalable transcrit les folios pendant les vacances
d’été. Dès la rentrée, deux classes de seconde au travail.
Je mentirais si je disais que tout a été facile avec nos élèves :
cependant que certains nous ont surpris par leur autonomie et
leur grande intuition, d’autres considéraient les manuscrits
avec l’inquiétude d’avoir à faire à un texte rédigé en
langue étrangère. Et certains ne sont pas parvenus, par manque
de pugnacité et/ou par désinvolture, à réaliser un travail
digne de ce nom…Leur nom n’apparaît donc pas en signature
(c’était le contrat !!). J’ajoute à ce propos que les
encouragements de Danielle Girard nous ont soutenues.
Une
anecdote rigolote tout de même : je me suis trompée dans
la distribution des folios et me suis aperçue (à temps !)
que des élèves avaient à transcrire le brouillon dans lequel
« Emma pine furieusement avec Rodolphe » et où
l’on apprend que « Rodolphe la traite en putain,
l’encule etc. » (sic !). Ce n’est pas que je
veuille expurger les brouillons de notre ami Gustave, mais une
certaine pudeur adolescente est à préserver…
Et
puis…Danielle Girard est venue nous voir à Trappes ; les
élèves en ont été ravis : le fait que quelqu’un
d’aussi "important" se déplace pour les voir, eux,
lycéens de ZEP, les touche énormément. La journée a été
extrêmement sympathique (Danielle sait très bien raconter
Flaubert…) et en plus, Mimouna, notre chef cuistot, avait préparé
ce jour-là son excellent couscous : que du bonheur, donc !!
Ne
voulant pas en rester là, je me suis dit qu’un petit détour
par les manuscrits s’imposait également pour mes premières
L. Commande de séquence : « première rencontre avec
Rodolphe ». Je tenais encore plus à ce que le nom du lycée
apparaisse dans un contexte positif, car il a été cité dans
un contexte particulièrement douloureux et traumatisant :
à la fin des « émeutes de banlieue », notre
gardien, Alain Lambert, au courage duquel je tiens à rendre
hommage une fois encore, est mort asphyxié en tentant d’éteindre
un incendie de voitures au sein du lycée, au petit matin. Dans
ces circonstances dramatiques, la communauté scolaire du lycée
dans son ensemble a été soudée à un point que je n’aurais
jamais pu envisager, même dans des moments d’utopie.
Expérience
un peu décevante avec cette classe littéraire, fort
sympathique au demeurant, mais un tantinet dilettante ;
tous les noms prévus n’apparaissent pas en signature… Mais
bon. Les élèves qui ont mené à bien leur transcription, que
ce soit en seconde ou en première, sont très fiers de leur
travail.
Parlons
un peu de moi, tout de même, et de mon « vécu »
avec Emma et les autres…
Outre
le fait que l’expérience en lycée a été très
satisfaisante et enrichissante, j’ai pour ma part énormément
aimé transcrire ces « fichus » manuscrits (il faut
bien les qualifier comme ils se doivent de l’être, à
certains moments où l’on peste après Flaubert, qui rature
furieusement ou bien oublie
(souligné car à retravailler dans mon « gueuloir »
personnel) de tremper sa plume dans l’encrier) : mais
j’adore farfouiller, farfouiner, décortiquer, et travailler
sur un manuscrit jusqu’à temps qu’il me « cède »
(donc, pendant de longues semaines, pendant lesquelles Danielle
Girard se demande ce que je peux bien fabriquer.)
Le
seul contact que j’avais eu jusqu’alors avec Madame
Bovary était une lecture lors de mes années de lycée
(j’ai eu mon bac en 1980), lecture que j’avais jugée somme
toute peu intéressante. Et puis, et puis… Au cours de la
transcription effectuée avec ma classe de seconde, j’ai évidemment
relu le roman (encore bon pour le « gueuloir »,
tout ceci…), et j’ai savouré (le terme est exact, et
j’assume la référence culinaire) la langue employée par
Flaubert, et j’ai lu Madame Bovary avec un immense
plaisir. L’intimité créée par le biais des transcriptions
est extrêmement émouvante, et une de mes élèves de première
m’a même dit qu’elle appelait maintenant Flaubert « Flo » :
elle s’en sentait le droit, au vu des liens créés.
Et
puis, et puis…, fait inoubliable, les transcriptions de
manuscrits sont devenues une aventure familiale, et inter-générationnelle.
Je m’explique : j’ai passé un temps évidemment très
important à transcrire les folios, dans ce qu’il faut bien
appeler à la maison « la salle commune ». La première
à s’être intéressée à ce que je faisais est ma petite
troisième, Juliette, qui était en début d’année de CP, et
qui a quasiment appris à lire avec Flaubert…Des moments
adorables passés avec elle, qui m’a appris que « Monsieur
Flaubert, il écrit très mal, mais toi aussi maman sur tes
copies tu écris mal. Mais ma maîtresse, elle, elle écrit très
bien ». Et vlan !! Elle a transcrit elle-même l’un
des folios (un définitif, tout de même…, avec l’aide de
maman pour les ratures). J’ai passé des moments exceptionnels
avec elle, à transcrire. Ses remarques ont constitué un vrai
moment de bonheur…
Ma
cadette, Mathilde, bientôt treize ans, à l’âge où les
Mangas prennent le pas sur la littérature « classique »,
a elle-même tenu à transcrire un folio du copiste.
Mon
mari a beaucoup râlé parce que je passais trop de temps -
disait-il - en compagnie de Flaubert. Cela dit, il a, sollicité
en désespoir de cause, déchiffré des mots sur lesquels je
buttais.
Ma
fille aînée, qui a eu son CAPES de Lettres entre temps,
travaille principalement en début d’année avec la classe de
seconde qu’elle a en responsabilité, sur les manuscrits de
Flaubert qui sont effectivement dans tous les manuels, mais je
pense pouvoir affirmer qu’il y a eu une certaine contagion.
Et
Flaubert est devenu intime au point que, quand je mets un
certain tee-shirt qui comporte des inscriptions manuscrites (on
ne sait de qui, et indéchiffrables, ce qui est le but),
Juliette me dit : « Tu as mis ton tee-shirt Flaubert ».
Et
nous avons une mise en veille d’écran d’ordinateur qui
passe en boucle les photos numériques enregistrées, dont les
manuscrits de Flaubert !! D’où les remarques de
Guillaume, quatre ans : « Maman, regarde, c’est
Flaubert ».
Et
j’ai également beaucoup travaillé avec ma mère, Josette
Perthuis, dont le nom apparaît en signature de bon nombre de
folios, associé au mien. Etant très active dans les recherches
généalogiques, elle a eu l’occasion de suivre des cours de
paléographie, et m’a donc beaucoup aidée dans la
transcription des « indéchiffrables ». Elle a de
plus une bonne intuition, et a en « magasin » des
mots que je ne connais pas (termes un peu vieillis ou « campagnards »).
Nous n’avons pas eu le temps de déchiffrer ensemble la dernière
séquence, nous avons herborisé à la place, mais cela relève
d’une démarche équivalente : observation, recherche, hésitations,
et toujours quelques « indéchiffrables »…
Hormis
ces considérations personnelles, je tiens à finir sur ce qui
me semble le plus important : ce qui m’a particulièrement
plu dans ce projet est le fait qu’il s’agit d’une démarche
à but non lucratif, menée à bien par des bénévoles, au
service de tous, ce qui est à mes yeux inestimable…
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