Étudier l'évolution du texte

Déchiffrer et classer les brouillons

 

   Pour aborder l’écriture de Flaubert et ses méthodes de travail, le plus efficace est d’afficher un folio au vidéo-projecteur devant la classe entière. On adapte l’image au format de l'écran en utilisant la commande [CTRL + molette de la souris].

  Pendant le moment de libre découverte, les observations qui fusent sont souvent pertinentes et, en général, réjouissantes : il n'est pas rare qu'un élève, confronté à l'orthographe discutable de Flaubert et à son vocabulaire plutôt leste, ne se croie promis – l'espace d'un instant – à un destin de grand écrivain...

   On commence à déchiffrer le texte en distinguant bien les grandes lignes écrites dans un premier jet ou reprises d’un brouillon antérieur, et les corrections ou les ajouts.
 


 
 

   On commente et corrige l'orthographe peu rigoureuse des brouillons, en faisant la part de ce qui est dû aux conditions de travail : écriture à la plume d'oie, longues heures de travail harassant jusque tard dans la nuit, rapidité de l'écriture pour ne pas laisser échapper une idée, abréviations, graphies anciennes.
   On révise la concordance des temps et des modes en rétablissant les accents circonflexes sur les imparfaits du subjonctif…

   Quand le folio est à peu près compris, on le soumet à l'épreuve du « gueuloir », ce que faisait Flaubert (il soulignait les sonorités semblables et corrigeait : ici, "contrées" est remplacé par "régions" à cause de "vallée").

   On lit donc le texte à haute voix en étant attentif à l'harmonie des sons et la musique de la phrase ; on repère ainsi les mots déplacés ou supprimés parce qu'ils introduisaient des lourdeurs, des répétitions de sons, des hiatus, etc.

 

   Les autres brouillons concernant le même passage sont ensuite répartis entre les groupes d'élèves : leurs lectures croisées aideront à comprendre les passages les plus résistants.
 

Étudier la progression de l'écriture

 

   Quand les diverses moutures d'un même passage ont été déchiffrées, on essaie de déterminer l'ordre dans lequel elles ont été écrites. La vérification se fait en s’aidant des transcriptions déjà faites qu'on a pu enregistrer sur le site Bovary, et du classement proposé dans le tableau génétique.

   On réfléchit ensuite sur les modifications apportées :

  • Sont-elles faites par souci de choisir le mot juste, de lever des ambiguïtés, de chasser les expressions lourdes ou peu claires ?
  • Corrigent-elles des redites, des invraisemblances, des incohérences, les détails jugés inutiles ?
  • Évitent-elles des sujets sensibles sous la Monarchie de Juillet ?
  • etc.

   Peut-on dégager un mouvement général dans la progression de l'écriture ?

   Le plus souvent, Flaubert commence par développer, amplifier, enrichir ce qu’il avait simplement esquissé  dans les scénarios ou les premiers brouillons ; puis il reprend tout, en élaguant impitoyablement ce qui lui semble faible ou superflu.
   Les suppressions sont donc particulièrement intéressantes à analyser. Elles ont souvent plusieurs raisons à la fois.

  • Raisons esthétiques : le texte « ne vient pas », la comparaison est de mauvais goût, le développement s’éloigne du sujet principal.
  • Anachronisme : tel mot, tel événement est postérieur à l’action.
  • Autocensure pour des raisons politiques, religieuses, morales.
  • Etc.

En manière de conclusion

   C'est une expérience singulière de pouvoir suivre pas à pas les étapes de la création d'une œuvre. Les élèves sont en général stupéfaits par le nombre des brouillons qu'a exigé Madame Bovary (4600 environ). Peut-être consentiront-ils désormais à en faire un pour leurs devoirs ?
   Et devant l'art exigeant de Flaubert qui a ciselé un roman entier avec la précision et la minutie d'un poète parnassien écrivant un sonnet, espérons que plus personne n'osera vous poser la question rituelle : « Êtes-vous sûr que l'auteur a bien voulu dire ça ? »


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