L'écriture et le réel

Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée ; je n'y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L'illusion (s'il y en a une) vient au contraire de l'impersonnalité de l'oeuvre. C'est un de mes principes, qu'il ne faut pas s'écrire.

L'artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu'on le sente partout, mais qu'on ne le voie pas.

[À Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857]

 


 

« L'impersonnalité » de l'œuvre
 

La présence de l'auteur dans son œuvre

  • « Madame Bovary, c'est moi ! – D'après moi ! ».
    Rappelons que la citation ne se trouve ni dans la Correspondance ni dans les oeuvres de Flaubert. Quelqu'un aurait connu quelqu'un à qui Flaubert aurait dit...
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  • Les dates « cryptées »
    Deux dates tragiques pour Emma correspondent à deux dates tragiques pour Flaubert : voir les dates dans Madame Bovary
     
  • Les attaques d‘épilepsie
    Deux épisodes sont supprimés : les attaques d'Emma à la mort de sa mère et le chien de Bridoux. Mots à chercher : attaque, épilepsie.
La place du narrateur

 

Présence discrète d'un narrateur

  • Consultez le dossier sur les voix narratives. Il regroupe des fragments de texte où les pronoms je - nous - vous - on, situés en dehors des dialogues, signalent la présence d'un narrateur qui participe à l'action ou la commente.
  • Sait-on qui est ce « je » ou ce « nous » ou ce « vous » ?
  • Comment expliquer la suppression des locutions commençant par « je ne sais » ?

Les pouvoirs du narrateur

  • Omniscience du narrateur
    « Jamais, en effet, la belle-mère et sa bru ne se revirent »
    [6_38v, III, ch. 5 - phrase supprimée]
  • Digression personnelle sur la haine des Bourgeois pour le luxe et la beauté
    « Il y a des gens à qui le Beau, l'Élégant déplaît. C'est ce qui fait qu'on calomnie les grands hommes, qu'on déteste les poètes, que le peuple hait les riches. » [5_262]
    Le développement s'étend sur sept folios, mais tout a disparu dans le texte édité [F_415].
  • Notons, a contrario, les incertitudes du narrateur, son aveu d'ignorance. Emma a-t-elle tenté de confier à Charles  ?
     
    « Elle n'aurait pas mieux demandé, dans le commencement, que de confier tous ces choses. Elle l'essaya peut-être. Mais comment s'y prendre pour exprimer un insaisissable malaise, dont on doute soi-même tant il vous semble encore confus. » [1_163] ;[P. 80]
Les suppressions « réalistes »
 

Problème de distance et d'échelle : Description des passants depuis les hauteurs de Rouen.

 
« Les gens qui passaient sur les ponts avec leurs parapluies semblaient des carapaces de tortue qui se traînaient sur le pavé. /
Des déchirures blanches se roulaient contre les piles des ponts où l'on croyait voir, à cause des parapluies, des carapaces de tortues qui se traînaient sur le pavé. »
[5_193]

Descriptions de lieux ou d'objets que personne n'est en état de regarder

  • Emma dans le grenier, tentée par le suicide
    après l'abandon de Rodolphe, est prête à se jeter dans le vide
    Comparez les ébauches du folio [4_189] avec le texte édité :

    « Le soleil couchant s'allongeait, en face sur les javelles inclinées qui la rayaient dans toute sa longueur, comme des zébrures blondes. /
    Le soleil couchant s'allongeant sur les blés semblait répandre avec sa couleur d'or une immense désolation. On n'entendait rien. on ne personne. tout était vide. Le terrain sec était éblouissant de blancheur entre le cailloutis régulier du trottoir dont les pointes scintillaient comme des pointes d'acier avec des moires bleues. » [4_189]

    Texte édité
       «  En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'étalait à perte de vue. En bas, sous elle, la place du village était vide ; les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisons se tenaient immobiles ; au coin de la rue, il partit d'un étage inférieur une sorte de ronflement à modulations stridentes. C'était Binet qui tournait. Elle s'était appuyée contre l'embrasure de la mansarde, et elle relisait la lettre avec des ricanements de colère.
       [...] Elle jetait les yeux tout autour d'elle avec l'envie que la terre croulât. Pourquoi n'en pas finir ? Qui la retenait donc ? Elle était libre. Et elle s'avança, elle regarda les pavés en se disant :  – Allons ! allons ! »  [P._341]

  • Le gisant à la cathédrale [voir l'image]

    « Couchée tout à plat avec ses mains inertes, à demi fermées et qui posaient sur les ongles, son ventre creux et son thorax bombé, les tibias saillant, perfection des ongles qui semblent avoir poussé depuis les ablutions dernières, la statue comme un vrai mort dans sa pose longue et étirée avait autour de la tête un coin du linceul et reposait la bouche entr’ouverte, les pommettes saillantes et les paupières renfoncées – la tête un peu de côté et le suaire noué, tournée sur l’épaule d’une manière effrayante et vraie. »
    [5_61v] [5_59v] [5_84v] [5_59]

    Le passage est supprimé : il n’y a personne pour le regarder ainsi. Léon pense à Emma et au plaisir à venir.

    « Léon indifférent y promena son regard et l’art comme la mort ne furent rien pour lui. il pensait à des yeux bruns scintillants, tout étincelants de volupté à une taille menue dont les flexions promettaient du plaisir. 

  • Pourtant ce paragraphe est resté...
    « C'était sous la tonnelle, sur sur ce même banc de bâtons pourris, où Léon autrefois la regardait si amoureusement durant les soirs d'été. Mais elle ne pensait guère à lui, maintenant. Elle était tout à l'autre, et possédée depuis le bout des cheveux jusqu'au fond du coeur. » [4_19] ; [P. 298]

Suppression des anachronismes

  • Le foulard offert à Félicité a été imprimé en 1847, or l'action du roman se termine vers 1846.
  • Le mot « Californie » pour désigner la richesse : le premier filon a été découvert en 1848. La ruée vers l'or s'est produite en 1849.
  • L'hôtel des Empereurs devient l'hôtel de Boulogne, mais le Quai Napoléon est resté dans le parcours du fiacre.
La prise en compte du réel : l'autocensure
 

Suppression fréquente de ce qui touche à la sensualité, surtout lorsqu'elle est liée à la religion.

  • La sensualité
    – Description métaphorique du plaisir :
    4_111bis ; 4_113v ; 4_134v ; 4_112v
     
  • La religion comme source de sensations et de plaisir
    – Confession et première communion : 1_120v ; def_72 : def_73
    – La sensualité comme support de la foi : 5_76v
    – La cathédrale, temple de l'amour dont Léon est le dieu :
       5_74v ; 5_69v et 5_67v ; 5-106
     
  • La religion
    – D’une manière générale, suppression de tous les mots et expressions à connotation religieuse quand ils ne sont pas nécessaires : mon Dieu – bon Dieu – Dieu merci – en vérité
    Ex : 1-254 ; 3-181v ;
    Chercher dans « tout le corpus », puis seulement dans le « texte édité » : comment justifiez-vous les suppressions, ou le maintien de ces expressions ?
     
  • Fautes contre Dieu et la foi
    Chercher : Providence – jurer – malédiction – maudissait et maudissant – damnée.
    – Attaques directes contre la morale religieuse : 3_154
    – Aimer un homme plus que Dieu : def_319
    – Amour humain et Sainteté : 2_246v
    – Invoquer Dieu pour justifier un amour adultère : 3_151
    – La Vierge au rang des breloques : 3-166
Le lexique et les normandismes
 

Précision dans l'emploi des termes

  • exemple des tissus :
    Barèges – Basin (écrit baisin) - Baptiste – Batiste - Brocatelle - Cachemire - Calicot – Chincilla - Coton – Cotonnade - Coutil - Dentelle - Flanelle – Fourure - Futaine – Guipure - Gros de Naples - Indienne - Jaconat - Lasting – Levantine - Lin - Linon - Lustrine - Moire - Nankin - Percaline – Rouennerie - Serge - Serpillière - Soie - Taffetas - Tulle- Velours - Velours d’Utrecht.
    [L'orthographe de Flaubert a été maintenue]

Mais refus de la « couleur locale »

  • Suppression des mots du terroir : Flaubert préfère les remplacer par les mots de la langue courante. Ainsi « peuples/peupliers ». Sur 30 normandismes présents dans les brouillons, il n'en reste que 8 dans le texte édité.
     
  • Suppression du langage parlé populaire. Par exemple :
    – le gamin qui conduit Charles aux Bertaux def_28 / F_28
    – Les réclamations de la nourrice 2_126v / F_183

 


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