Adieu au romantisme
 

        La fureur de Venise se passa également, ainsi que la rage des lagunes et l’enthousiasme des toques de velours à plumes blanches ; il commença à comprendre que l’on pourrait tout aussi bien placer le sujet d’un drame à Astrakan ou à Pékin, pays dont on use peu en littérature.
        La tempête aussi perdit considérablement dans son estime ; le lac, avec son éternelle barque et son perpétuel clair de lune, lui parurent tellement inhérents aux keepsakes qu’il s’interdit d’en parler, même dans la conversation familière. Quant aux ruines, il finit presque par les prendre en haine depuis qu’un jour, dans une vieille forteresse, rêvant tout couché sur les ravenelles sauvages et regardant une magnifique clématite qui entourait un fût de colonne brisée, il avait été dérangé par un marchand de suif de sa connaissance, lequel déclara qu’on aimait à se promener en ces lieux parce que ça rappelait des souvenirs, déclama aussitôt une douzaine de vers de Madame Desbordes-Valmore, écrivit ensuite son nom sur la muraille, et s’en alla enfin, l’âme pleine de poésie, disait-il.
        Il dit un adieu sans retour à la jeune fille chargée de son innocence et au vieillard accablé de son air vénérable, l’expérience lui ayant vite appris qu’il ne faut pas toujours reconnaître quelque chose d’angélique dans les premières ou de patriarcal dans les seconds.
        Naturellement peu bucolique, la bergère des Alpes, dans son chalet, lui sembla la chose du monde la plus commune ; n’y fait-elle pas ses fromages tout comme une Basse-Normande ? Il se réconcilia cependant avec les bergers, ayant vu, au fond de la Bretagne, un chevrier couvert d’une peau de loup et avec la belle mine du plus affreux gredin qui soit sur la terre.
        Il relut ce qu’il pouvait comprendre des bardes et des trouvères, et il s’avoua franchement qu’il fallait être drôlement constitué pour trouver tout cela sublime, en même temps néanmoins que les beautés réelles qu’il y revit le frappèrent davantage.
        En somme, il fit bon marché de tous les fragments de chants populaires, traductions de poèmes étrangers, hymnes de barbares, odes de cannibales, chansonnettes d’Esquimaux, et autres fatras inédits dont on nous assomme depuis vingt ans. Petit à petit même, il se défit de ces prédilections niaises que nous avons malgré nous pour des œuvres médiocres, goûts dépravés qui nous viennent de bonne heure et dont l’esthétique n’a pas encore découvert la cause. »

Gustave Flaubert (1821-1880)
L’éducation sentimentale, dernier chapitre.
Version de 1845.

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