Rêves de jeunesse


        Je me vois encore, assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d’avenir, pensant à ce que l’imagination d’un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles ! eux, rire de moi ! eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit ; moi, dont l’esprit se noyait sur les limites de la création, qui étais perdu dans tous les mondes de la poésie, qui me sentais plus grand que tous, qui recevais des jouissances infinies et qui avait des extases célestes devant toutes les révélations de mon âme !
        Moi qui me sentais grand comme le monde et qu’une seule de mes pensées si elle eût été de feu comme la foudre eût pu réduire en poussière ; pauvre fou !
        Je me voyais jeune, à vingt ans, entouré de gloire ; je rêvais de lointains voyages dans les contrées du Sud ; je voyais l’Orient et ses sables immenses, ses palais que foulent les chameaux avec leurs clochettes d’airain ; je voyais les cavales bondir vers l’horizon rougi par le soleil ; je voyais des vagues bleues, un ciel pur, un sable d’argent ; je sentais le parfum de ces océans tièdes du Midi ; et puis, près de moi, sous une tente, à l’ombre d’un aloès aux larges feuilles quelque femme à la peau brune, au regard ardent qui m’entourait de ses deux bras, et me parlait la langue des houris.
        Le soleil s’abaissait dans le sable, la chamelle et les juments dormaient, l’insecte bourdonnait à leurs mamelles, le vent du soir passait près de nous.
        Et la nuit venue, quand cette lune d’argent jetait ses regards pâles sur le désert, que les étoiles brillaient sur le ciel d’azur, alors, dans le silence de cette nuit chaude et embaumée, je rêvais des joies infinies, des voluptés qui sont du ciel.
        Et c’était encore la gloire, avec ses bruits de mains, ses fanfares vers le ciel, ses lauriers, sa poussière d’or jetée aux vents ; c’était un brillant théâtre avec des femmes parées, des diamants aux lumières, un air lourd, des poitrines haletantes ; puis un recueillement religieux, des paroles dévorantes comme l’incendie, des pleurs, du rire, des sanglots, l’enivrement de la gloire, des cris d’enthousiasme, le trépignement de la foule, quoi ! de la vanité, du bruit, du néant.
        Enfant, j’ai rêvé l’amour ;  jeune homme, la gloire ; homme, la tombe, ce dernier amour de ceux qui n’en ont plus ».

Gustave Flaubert (1821-1880)
Extrait de Mémoires d'un fou, 1838
Première édition : La Revue blanche, 1900-1901

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