Désir d'aimer

 

        Je fus bientôt pris du désir d'aimer, je souhaitais l'amour avec une convoitise infinie, j'en rêvais les tourments, je m'attendais chaque instant à un déchirement qui m'eût comblé de joie. Plusieurs fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme venue qui m'avait semblé belle, et je me disais : « C'est celle-là que j'aime », mais le souvenir que j'aurais voulu en garder s'appâlissait et s'effaçait au lieu de grandir ; je sentais, d'ailleurs, que je me forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon coeur, une comédie qui ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse ; je regrettais presque des amours que je n'avais pas eues, et puis j'en rêvais d'autres dont j'aurais voulu pouvoir me combler l'âme.
        C'était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d'une vacance de deux ou trois jours, que je me rêvais une passion. Je me représentais celle que j'avais choisie, telle que je l'avais vue, en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d'un cavalier qui la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours d'une loge et montrant tranquillement un profil royal ; le bruit des contredanses, l'éclat des lumières résonnait et m'éblouissait quelques temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie d'une rêverie douloureuse. J'ai eu ainsi mille petits amours, qui ont duré huit jours ou un mois et que j'ai souhaité prolonger des siècles ; je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où ces vagues désirs convergeaient ; c'était, je crois, le besoin d'un sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d'élevé dont je ne voyais pas le faîte.
          La puberté du coeur précède celle du corps ; or j'avais plus besoin d'aimer que de jouir, plus envie de l'amour que de la volupté. Je n'ai même plus maintenant l'idée de cet amour de la première adolescence, où les sens ne sont rien et que l'infini seul remplit ; placé entre l'enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite qu'on l'oublie.
         J'avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le redisais pour me charmer de sa douceur, qu'à chaque étoile qui brillait dans un ciel bleu par une nuit douce, qu'à chaque murmure du flot sur la rive, qu'à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je me disais : « J'aime ! oh ! j'aime ! » et j'en étais heureux, j'en étais fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une femme m'effleurait en passant ou me regardait en face, j'aurais voulu l'aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit battement de coeur pût me casser la poitrine.
         Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l'on sourit vaguement, comme s'il y avait des baisers dans l'air ; on a le coeur tout gonflé d'une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines, il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal. Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus palpitant, plus ému ; de doux fluides montent et descendent en vous et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d'en haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l'odeur des foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles qui filent, votre coeur, n'est-ce-pas, votre coeur est plus pur, plus pénétré d'air, de lumière et d'azur que l'horizon paisible, où la terre touche le ciel dans un calme baiser. Oh ! comme les cheveux de femmes embaument ! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards nous pénètrent !

Gustave Flaubert (1821-1880)
Extrait de Novembre, 1842
Première édition : Conard, 1910

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