Jean-Baptiste Massillon
     


Louis XV en 1723.
(A - S. Belle
)

Le petit carême


1718

       
     
Tous les soirs, après l'étude, quand la prière était dite, une des soeurs faisait une lecture religieuse. C'étaient quelque résumé de l'Histoire sainte, les Oraisons de Bossuet, le petit Carême de Massillon, ou les Conférences de l'abbé Frayssinous et les dimanches, par récréation, des passages du Génie du Christianisme. [f° 1-138]
       
     

Un carême composé pour un roi encore enfant

       En 1717, Massillon fut nommé évêque de Clermont et, l'année suivante, il prêcha devant le jeune Louis XV, âgé alors de huit ans les dix sermons dont le recueil est si connu sous le nom de Petit Carême, et qui passe à juste titre pour un des plus beaux monuments de notre langue.
       On sait que Voltaire avait toujours le Petit Carême sur sa table et qu'il se le faisait lire durant ses repas. Massillon avait peut-être, en d'autres circonstances, parlé plus éloquemment, mais il n'avait jamais parlé avec plus de charme et dans un style plus correct et plus élégant.
         Le prince à qui ces discours étaient adressés n'en tira pas grand profit ; mais les belles-lettres y ont acquis un de leurs trésors les plus précieux. Ces dix sermons, composés à la maison de campagne de l'Oratoire, forment un magnifique cours de morale à l'usage des souverains et des grands. Ce sont de belles et éloquentes leçons, des analyses délicates du coeur humain, inspirées par l'Évangile et l'Écriture. La logique nerveuse et serrée de Bourdaloue vise à frapper et à convaincre l'esprit ; la tendre persuasion de Massillon, au contraire, s'empare du coeur qu'elle veut émouvoir et toucher. Jamais la chaire chrétienne, jamais l'éloquence française ne parla un langage plus ravissant que dans le Petit Carême. Ces admirables discours, dont profita si peu l'auditeur auguste auquel ils furent adressés, portent aujourd'hui la vérité dans l'âme du lecteur, non par la force des idées ou la vigueur des arguments, mais par l'onction et la grâce.
       Ce qui nous frappe dans le Petit Carême de Massillon, plus encore que l'éloquence qu'il y a développée, c'est la manière courageuse, hardie, persévérante dont il a revendiqué les droits de la nation.
       Si l'Académie, après le Petit Carême, n'eût pas ouvert ses portes à Massillon, elle eût commis une des plus grandes injustices qu'on ait jamais pu lui reprocher ; elle fût bien inspirée cette fois : Massillon fut élu en 1719.

Le contenu des sermons

– Le premier sermon du Petit Carême a pour objet les Exemples des grands. Ces exemples roulent sur cette alternative inévitable : ils ne sauraient ni se perdre ni se sauver tout seuls. » Les peuples sont portés à imiter les grands, dont les actions ont une influence qui s'étend au loin.
– Dans le deuxième sermon, sur les Tentations des grands, l'orateur montre que le plaisir commence à leur corrompre le coeur ; que l'adulation continue de les pervertir, les égare en leur fermant toutes les voies de la vérité, et que l'ambition achève de les perdre.
– Le troisième sermon, qui a pour objet le Respect que les grands doivent à la religion, se divise en deux parties : 1° les grands doivent à la religion un respect de fidélité qui leur en fasse observer les maximes ; 2° ils lui doivent un respect de zèle qui les porte à protéger la majesté de son culte, la sainteté de ses maximes et le dépôt de la vérité.
– Le quatrième sermon, sur le Malheur des grands qui abandonnent Dieu, est une suite de réflexions morales sur cette proposition : « Plus on est grand, plus on vit malheureux, si l'on ne vit point avec Dieu. »
– Le cinquième sermon traite de l'Humanité des grands envers le peuple : 1° l'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands ; 2° l'humanité envers les peuples est l'usage le plus délicieux de la grandeur.
– Les cinq derniers sermons ont pour sujet : les Caractères de la grandeur de Jésus-Christ ; la Fausseté de la gloire humaine ; les Écueils de la piété des grands ; les Obstacles que la vérité trouve dans le coeur des grands ; le Triomphe de la religion.
        Les morceaux à signaler par excellence sont d'abord celui où l'orateur fait le portrait d'un roi conquérant : « Sa gloire, sire, sera toujours souillée de sang... » Et cet autre passage, où il parle de l'emploi des richesses : « Quel usage plus doux et plus flatteur pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence ? » (2e et 5e sermons.)

Ce qu'en dirent les critiques

        Massillon supplée à l'énergie et à la grandeur de Bossuet par la pureté exquise du langage et l'harmonie du discours. « En exhortant les citoyens à l'obéissance, dit M. de Barante, il rappela sans cesse au prince qu'il fallait la mériter en respectant les droits de la nation. »
        Au sentiment de La Harpe, « si la raison elle-même, si cette faculté souveraine, émanée de l'intelligence éternelle, voulait apparaître aux hommes sous les traits les plus capables de se faire aimer, et leur parler le langage le plus persuasif, il faudrait qu'elle prît les traits et le langage de l'auteur du Petit Carême ou de celui de Télémaque. »
        L'abbé Fleury, recevant Massillon à l'Académie française, lui dit, en faisant allusion au jeune roi pour qui le Petit Carême avait été composé, « qu'il semble qu'il ait voulu imiter le prophète qui, pour ressusciter le fils de la Sunamite, se rapetissa pour ainsi dire en mettant sa bouche sur la bouche, ses yeux sur les yeux, et ses mains sur les mains de l'enfant. »
        D'Alembert, dans son Éloge de Massillon, appelle le Petit Carême « le vrai modèle de l'éloquence de la chaire ; un livré digne d'être appris par tous les enfants destinés à régner, et d'être médité par tous les hommes chargés de gouverner le monde. » Il défend l'orateur contre des censeurs sévères qui ont reproché, non sans quelque raison, à ces excellents discours un peu d'uniformité et de monotonie.
        Entraîné vers un autre genre de sévérité par son culte pour le style du XVIIe siècle, M. Nisard s'arme de la férule du puriste, en abordant ce délicieux Petit Carême : « Le précieux, qui donne tant à chercher, ce précieux pensé, pour l'appeler d'un nom cher aux beaux esprits du temps, avait gagné jusqu'à Massillon... Il le dispute par moments à Marivaux pour le tour énigmatique. Il est nombre de passages du Petit Carême où les habitués du salon de Mme Lambert auraient pu louer à la fois le pensé et les ajoutés de l’imagination.
         Examinant sous un point de vue plus large le Petit Carême, M. Géruzez remarque que la popularité de Massillon, au XVIIe siècle, fut maintenue surtout par ses hardiesses d'opinion conformes aux idées régnantes. L'orateur devait plaire aux esprits en montrant la fragilité du privilège de la naissance et les charges qu'il impose ; la véritable source de la souveraineté, dérivant du droit populaire ; les dangers de la flatterie et l'infamie des flatteurs. « C'est ainsi que Massillon entendait et pratiquait ses devoirs ; et cet attachement à la vérité, qui donne tant de ressort à son éloquence, l’honore bien plus que son éloquence même. »

Source : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

       
Liens
    Les Sermons du Petit Carême se trouvent sur le site Gallica, en mode image, édition des oeuvres complètes, Raymond, 1821.
Vous trouverez ici-même l'article du Dictionnaire Larousse consacré à Massillon.