| |
|
|
Chateaubriand
est l'un des grands écrivains de ce siècle. Il est né le 4 septembre
1768 aux environs de Saint-Malo, d'une famille noble et ancienne. Son
enfance s'écoula rêveuse et solitaire, dans le manoir paternel de Combourg,
au milieu des bois et sur les grèves orageuses de la Bretagne. Cadet
de famille, il était à ce qu'il paraît destiné à l'état ecclésiastique
; mais, après ses études, il entra comme sous-lieutenant au régiment
de Navarre (1787), vint à Paris, où il connut les célébrités littéraires
du temps, Delille, La Harpe, Chamfort, Parny, Ginguené, Fontanes, et
fut présenté à la cour, où le mariage récent de son frère aîné avec
la petite-fille de M. de Malesherbes lui donnait entrée et position.
Le voyage
en Amérique
Au début du grand drame révolutionnaire, il était absorbé exclusivement
dans des rêves de poésie et de voyage, et il partit enfin en 1791 pour
l'Amérique septentrionale, dans le but apparent de chercher le fameux
passage du Nord-Ouest, mais entraîné en réalité par son imagination aventureuse
et par cette passion du romanesque qui fut sa muse de toute sa vie. Il
partageait d'ailleurs à cette époque l'engouement universel pour le nouveau
monde émancipé, et nourrissait son esprit des paradoxes poétiques de Rousseau
sur les beautés de la vie sauvage et de la pure nature.
Il explora l'Amérique du Nord
en poëte et en artiste, nullement en géographe et en voyageur, s'enfonça
dans les forêts du haut Canada, dans des solitudes sans limites, vécut
avec les tribus indiennes, enivré de la majesté de cette nature grandiose,
promenant dans le désert cette mélancolie précoce "qu'il tenait de
Dieu et de sa mère," et son dégoût anticipé de la vie, des hommes
et de la société, rêvant l'épopée de la vie sauvage, l'idylle des races
primitives, et l'esquissant au jour le jour et de solitude en solitude,
dans un profond oubli du monde et de la société où sa destinée orageuse
allait le jeter pour y jouer un rôle éclatant.
Une poésie nouvelle se révéla
dès lors à son génie et vint mêler ses impressions et ses peintures à
la poétique de l'école sentimentale et descriptive qui avait inspiré ses
premiers essais. Il rapporta de ce voyage extraordinaire d'admirables
ébauches d'où bientôt devaient se dégager les créations à Atala,
des Natchez, de René, ainsi que les Voyages en Amérique.
L'émigré
Un journal tombé entre ses mains, en l'instruisant de la marche irrésistible
de la Révolution, l'arrache au nouveau monde. Il s'embarque à la hâte,
aborde en France vers le milieu de 1792 et va se jeter, dans les rangs
des émigrés de Coblentz et offrir son épée à l'invasion étrangère et
à la contre-révolution. Blessé au siège de Thionville, attaqué par une
maladie contagieuse pendant la retraite, il se réfugie mourant en Angleterre
(1793), où il vécut pendant quelques années dans le dénûment et la solitude,
donnant des leçons de français pour vivre et travaillant pour les libraires
et les journaux. C'est pendant cette période douloureuse de sa carrière
qu'il conçut et qu'il exécuta l'Essai historique, politique et moral
sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports
avec la Révolution française (Londres, 1797), ouvrage où quelques
mérites de style ne peuvent compenser l'absurdité du plan, l'absence
d'unité morale, l'affectation de misanthropie et de scepticisme politique,
le mélange d'idées inconciliables, et la fausseté choquante des rapprochements
historiques. Malgré son esprit rétrograde, cet écrit porte encore l'empreinte
du scepticisme religieux de la jeunesse de l'auteur, et lui attira plus
tard de vives attaques dans son propre parti.
Atala
Bientôt cependant ses idées prirent un autre cours. Les persécutions
subies par sa famille, la mort de sa mère et de sa sour, ses propres
malheurs, peut-être aussi la mobilité de son imagination, le ramenèrent
au christianisme, et il commença, sous cette inspiration, un ouvrage
plusieurs fois interrompu, sinon abandonné, et qui était destiné à un
succès éclatant et universel. Le 18 brumaire lui rouvrit les portes
de la France, et son ami dévoué M. de Fontanes partagea avec lui le
privilège du Mercure de France. C'est dans ce recueil qu'il publia,
en 1801, sa gracieuse idylle indienne d'Atala, tableau poétique
des amours de deux jeunes sauvages, composition un peu artificielle,
mais pleine de descriptions ravissantes, d'une grâce inexprimable, d'un
sentiment exquis et d'un coloris éblouissant. Le succès fut immense
et le nom de Chateaubriand, la veille encore à peu près inconnu, fut
désormais popularisé dans toute l'Europe.
Génie
du christianisme
L'année suivante (1802), après de longues hésitations, il livra au public
son ouvrage de prédilection le Génie du christianisme,
dont l'apparition eut toute l'importance d'un événement public, et qui
surtout eut la bonne fortune d'arriver à son heure et de répondre à
un besoin des esprits. Le but de l'auteur avait été de démontrer l'excellence
et la divinité de la religion chrétienne au point de vue de la poésie
et des arts aussi bien que par rapport au dogme et à la théologie, d'établir
que le symbole catholique contient dans sa synthèse sacrée toute science
et toute poésie, comme il contient toute vérité. Il faut reconnaître
aujourd'hui qu'il n'a qu'en partie justifié son titre et réalisé son
plan, et qu'il a tracé d'un pinceau brillant la poétique du christianisme
plutôt qu'il n'en a compris et analysé le génie avec la profondeur et
la gravité que comporte un tel sujet.
Néanmoins, cette gracieuse
fantaisie d'artiste accomplit ce que n'eût point fait peut-être la conception
forte et sévère d'un penseur, en donnant une voix à la réaction religieuse,
préparée déjà par la lassitude des esprits, par le rétablissement officiel
du culte et par l'affaissement qui suit les grandes crises. Malgré les
critiques des classiques purs, malgré les attaques des légataires de
la philosophie sceptique et révolutionnaire, Ginguené, Morellet, Chénier,
etc., le livre eut une vogue inouïe et fit une véritable révolution
dans le goût comme dans les idées. Napoléon y vit un auxiliaire utile
de sa politique de restauration et comme une sorte de complément au
concordat. Il nomma l'auteur secrétaire d'ambassade à Rome, puis ministre
plénipotentiaire dans le Valais. Mais le noble écrivain s'accommodait
mal de ces positions secondaires ; l'exécution du duc d'Enghien lui
fournit l'occasion de donner sa démission, acte de conscience et de
courage qui, au milieu du silence universel, eut un grand éclat et irrita
profondément l'empereur.
René - Les
Aventures du dernier Abencerage
En 1805, Chateaubriand publia René, oeuvre étrange et d'une poésie
amère, où il a reproduit les impressions et les rêveries maladives de
sa jeunesse. Depuis longtemps déjà, il méditait une épopée chrétienne
où il se proposait de mêler la poésie d'Homère à la poésie de la Bible
et de l'Evangile, et il partit en 1806 pour visiter les lieux qui devaient
servir de théâtre aux scènes qu'il voulait peindre. Ce voyage eut encore
le caractère d'un double pèlerinage au berceau de l'antiquité païenne
et au berceau du christianisme. Il parcourut la Grèce, la Turquie, la
Syrie, la Terre sainte, l'Égypte, et revint en France par l'Espagne,
où il se délassa de ses longues pérégrinations et de ses impressions
par la composition des Aventures du dernier des Abencerrages,
roman chevaleresque qu'il ne devait publier qu'en 1826.
Source
: Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse |