Madame Cottin (1770-1807)
     

Claire d'Albe

1799

     
 
     
Pendant six mois à quinze ans Emma dévora l'une après l'autre toutes les glorifications emphatiques des passions [...] et Madame Cottin d'un bout à l'autre. [f°1_163v]

 
     

      Début de Mme Cottin qui lui assura un rang distingué parmi les écrivains de sentiment. Publié en 1799, ce roman se ressent de l'impression pénible qu'avaient faite sur l'esprit de l'auteur les scènes grandioses, mais terribles, de la Révolution française. À la suite d'épreuves douloureuses qu'elle subit avec courage, son caractère prit une teinte sombre qui se refléta dans ses écrits, et devint la source d'une sensibilité rare et profonde, peut-être exagérée. C'est là, en effet, le côté saillant de Claire d'Albe.

Synopsis

     Jeune, belle, spirituelle et vertueuse, Claire a épousé M. d'Albe, vieillard de soixante ans qu'elle croit aimer et pour lequel elle n'a conçu qu'une estime bien fondée. L'amour, la passion avec toutes ses fureurs, elle n'apprendra que trop tôt à les connaître. Son mari a recueilli un orphelin, et ce jeune homme, cet enfant de dix-neuf ans, d'autant plus séduisant qu'il ignore sa puissance de séduction, devient le commensal de la maison.
      Élevé dans les montagnes, Frédéric étonne Claire par son agreste originalité, l'intéresse par la nouveauté piquante de sa nature primitive, qui s'épanouit sous ses regards comme une fleur champêtre aux rayons du soleil. De l'intérêt à l'amour entre une jeune femme de vingt-deux ans et un jeune homme de dix-neuf ans, la transition est insensible, et, longtemps avant de s'en douter, Claire et Frédéric s'aiment. Cette métamorphose de sentiments, dont Claire ne se rend pas compte, n'échappe pas à l'affection clairvoyante d'une amie dont la perspicacité excite presque un mouvement de colère chez Mme d'Albe. Pleine de confiance en sa vertu, elle s'indigne de se voir soupçonner ; puis, peu à peu, à mesure que le trait dont elle est blessée pénètre plus profondément, elle commence à avoir peur d'elle-même et finit par sentir que sa plaie est incurable. Un mutuel aveu échappé dans un moment d'en traînement redouble le danger. Frédéric vénère M. d'Albe comme son père, Claire préfère la mort au déshonneur ; pour conjurer le péril qu'ils redoutent, les deux amants prennent la résolution de se séparer. Frédéric part, et M. d'Albe, qui avait deviné les sentiments de sa femme, essaye de la consoler ; mais, si l'absence peut calmer les sens, elle ne fait que rendre plus fortes les passions profondes.
      Espérant guérir Claire, M. d'Albe lui fait croire à l'infidélité de Frédéric ; la ruse semble d'abord réussir, mais elle a de terribles résultats, car Mme d'Albe en mourra. Le chagrin la mine et bientôt elle est obligée de garder le lit. Frédéric, qui, lui aussi, avait été sur le point de succomber au désespoir, apprend dans une soirée l'état de Claire. Il s'élance, renverse tous ceux qui tentent de l'arrêter, vole à la demeure de son amante et la trouve sans forces, brisée par la mélancolie et le chagrin. Éperdu de douleur, fou d'amour, il oublie tout et triomphe presque par force de la malheureuse Claire, qui meurt après avoir langui quelques heures sous le poids de sa faute. Frédéric se tue pour ne pas survivre à celle dont il a involontairement causé la mort.

Critique

     Tel est le fond de ce drame intime, dont la couleur sombre est tempérée par une noble et féminine délicatesse, une faiblesse gracieuse et pleine de charme. Claire d'Albe est une soeur de Werther par les sentiments, et, malgré le but moral de l'auteur, il a peint avec tant de vivacité sa passion coupable qu'il y a presque du danger à voir représenter sous des couleurs si séduisantes les égarements de la passion. Mais Mme Cottin a déployé un art infini dans la composition de son roman et a réussi, jusqu'à un certain point, à racheter, par la combinaison des moyens, l'inconvenance inhérente au fond du sujet. Ainsi l'intérêt n'est pas excité par la faute de Claire ; on la plaint, mais on la condamne. Subjuguée par degrés et sans s'en apercevoir, elle lutte courageusement contre elle-même, et son plus grand tort est son imprudente confiance en l'inflexibilité de sa vertu.
      L'imprudence, qui semble le défaut de tous les personnages, est bien moins excusable chez son mari, qui, malgré l'expérience de l'âge, favorise comme à plaisir l'intimité de sa femme et de Frédéric. Une seconde faute, qui diminue de beaucoup l'intérêt pour son caractère, présenté d'abord sous des dehors si généreux, c'est le mensonge auquel il a recours pour arracher du cœur de Claire l'image de Frédéric. Ce procédé de mari de comédie est indigne de M. d'Albe. On pardonne plus aisément à Frédéric son crime commis dans un transport aveugla et si chèrement expié.
      Ce roman est écrit sous forme de lettres, procédé qui d'ordinaire jette une certaine froideur dans les événements, un récit ne pouvant jamais reproduire l'animation des faits qui se passent sous les yeux. Aussi le meilleur morceau est-il celui de la mort de Claire, à laquelle le lecteur assiste. " On se sent, dit M. Sainte-Beuve, profondément ému du pathétique de la situation, de l'élévation des sentiments et de la sincérité du repentir de l'infortunée Claire. " On verse des larmes à son lit de mort et on oublie le tableau un peu trop expressif du moment où elle devient coupable. Sa faute est, du reste, naturellement amenée par le jeu des caractères et des événements et par les situations supérieurement développées. Que de scènes attendrissantes, de détails enchanteurs, quelle variété dans le ton et les couleurs, quelle flexibilité de pinceau ! C'est le caractère distinctif du style de Mme Cottin : de la chaleur, et surtout de la variété avec une élégance soutenue, qualités qui rendent le lecteur charmé indulgent pour les exagérations de sentiment.

Extraits du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

 
La condamnation de Madame de Genlis

     La malveillance rend clairvoyant. Madame de Genlis ne consentit pas à être dupe de la bénédiction finale et condamna avec indignation "la monstruosité de cet ouvrage". Claire d'Albe, dit-elle, est le produit de l'époque révolutionnaire, c'est-à-dire d'un temps où toute morale avait disparu et où "la démence usurpa le nom de la sensibilité". Madame Cottin eut le triste mérite de créer "le premier roman dans le genre passionné, […] d'une immoralité révoltante, le premier roman où l'on ait représenté l'amour délirant, furieux et féroce, et une héroïne vertueuse, religieuse, angélique, et se livrant sans mesure et sans pudeur à tous les emportements d'un amour effréné et criminel". La prêcheuse ne décolérait pas : "scènes cyniques… amour adultère… pages infâmes et dégoûtantes". À ses yeux, un tel roman était un défi à l'art comme à la morale :
      "Toutes les règles invariables du roman passionné se trouvent dans celui-ci : incorrection de style, phrases inintelligibles, impropriété d'expressions, fureurs d'amour, un jeune homme vertueux forcené ; un femme céleste s'humiliant, se prosternant dans la poussière aux pieds de son amant ; des adultères parlant toujours du ciel, de la vertu, de l'éternité ; […] les passions divinisées, alors même qu'elles font commettre des crimes."
Il n'y avait bien la conclusion, mais elle ne s'y laissait pas prendre : "à quoi servent quelques lignes raisonnables lorsque, dans le cours de l'ouvrage, on n'a cherché qu'à colorer le vice du charme de la vertu ?"

Claire d'Albe, extrait de l'introduction de Raymond Trousson.
Robert Laffont, Romans de femmes du XVIIIe siècle, Bouquins, 1996, p. 688.

       
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