Madame Cottin
     


Sophie Cottin


née Ristaud

1773 - 1807

       
     
Pendant six mois à quinze ans Emma dévora l'une après l'autre toutes les glorifications emphatiques des passions à manteau noir, depuis Caroline de Lichtfield jusqu'à Corinne en passant par Numa Pompilius, l'enfant de la forêt, les histoires d'Ann Radcliffe et Madame Cottin d'un bout à l'autre. [f°1_163v]

 
     

Sa vie

        Célèbre femme de lettres française, née à Tonneins, près de Clairac, en 1773, morte à Paris en août 1807. Mme Cottin fut élevée à Bordeaux sous les yeux d'une mère qui, nullement étrangère aux choses de l'esprit, surveilla avec sollicitude l'éducation de son enfant. Rien, durant la première jeunesse du futur auteur de Mathilde et de Claire d'Albe, ne fit pourtant deviner une intelligence supérieure ; elle était douce et bonne, peut-être un peu songeuse, sérieuse même quelquefois. Un banquier de Paris fut surpris et touché de cette douceur unie à ce sérieux dans le caractère d'une jeune fille qui était presque une enfant encore ; il la demanda en mariage et l'obtint ; elle n'avait que dix-sept, ans. M. Cottin, son mari, était alors possesseur d'une grande fortune ; mais, à quelque temps de là, il s'engagea malheureusement dans des entreprises commerciales que le mouvement révolutionnaire fit échouer. Bientôt après, et au milieu de l'année 1793, il mourait à peu près ruiné.
        La jeune, veuve recueillit les épaves du naufrage et d'une opulente position, elle passa à une aisance modeste, mais qui suffisait à ses désirs et lui permettait de satisfaire les goûts littéraires qu'elle venait tout à coup de sentir s'éveiller en elle. Les événements douloureux qui marquèrent les débuts de Mme Cottin dans la vie du monde, la mort de son mari, la perte de sa fortune, la tempête révolutionnaire qu'elle avait entendue gronder à sa porte, laissèrent dans son esprit une trace profonde, et dans ses oeuvres nous en entendrons l'écho mélancolique.
        Nul n'était encore dans le secret cependant ; nul ne savait quel emploi de ses loisirs faisait la jeune veuve, si ce n'est un de ses parents de Bordeaux, qui, surpris un jour, ébloui du style et de l'esprit élevé de ses lettres, avait obtenu d'elle la communication de quelques manuscrits. Bientôt le même privilège fut accordé à quelques amis. En comité intime, sous le manteau de la cheminée, le soir, Mme Cottin lisait quelques chapitres de roman, ce qu'elle avait écrit dans la journée ; mais elle ne songeait point à livrer au public ces pages où elle épanchait son coeur, trop plein de douloureux souvenirs. Un incident vint la décider. Un jour elle reçoit la visite d'un homme qui avait été lié avec son mari ; aujourd'hui il était poursuivi, traqué en raison de ses opinions politiques ; cinquante louis pouvaient le sauver, en lui permettant de gagner la frontière. Que faire ? Mme Cottin n'avait point cette somme ; elle réfléchit un instant, puis, ayant fait un rouleau de son manuscrit : Claire d'Albe, elle le porte chez un libraire, et revient bientôt après donner au malheureux le prix qu'elle en a reçu en échange. Il se trouva que la jeune veuve avait fait une excellente affaire en même temps qu'une bonne action. Claire d'Albe eut un succès complet, que partagèrent bientôt les autres productions du même auteur.
        Tels sont à peu près les seuls événements de la vie de Mme Cottin, et l'existence agitée, violente dont elle fait vivre les personnages de ses romans contraste singulièrement avec le calme de sa vie à elle, vie tout entière consacrée à la bienfaisance et à l'étude. Sa biographie est donc dans l'analyse de son oeuvre, oeuvre laborieuse, multiple, qu'arrêta la mort et qui, suivant nous, présageait de hautes destinées littéraires.



Synopsis de ses romans
 

Claire d'Albe – 1792

       Le sujet de Claire d'Albe, dont la publication remonte à l'année 1792, est d'une simplicité extrême. Une jeune femme épouse un vieillard avec la ferme résolution d'être fidèle à ses devoirs ; elle aime bientôt un jeune homme que son mari protège ; elle succombe à cet amour et meurt ensuite de désespoir et repentante. L'auteur a tiré de cette donnée les situations les plus dramatiques ; les deux coupables, l'un retenu par les liens de la reconnaissance, l'autre par ses devoirs d'épouse, luttent longtemps contre une passion qu'il leur est de jour en jour plus difficile de vaincre ; elle est si violente enfin, qu'on prend en pitié les deux malheureux amants, et, lorsque Claire d'Albe devient coupable dans le tombeau de son père, le lecteur ne songe point à fermer le livre d'indignation et de dégoût.
Dans la préface de son premier ouvrage, Mme Cottin exprime combien il est fâcheux pour une femme de publier des romans. « Dans de semblables travaux, dit-elle, on met toujours quelque chose de son propre coeur ; il faut garder cela pour ses amis. »


Malvina – 1800

        Les qualités littéraires qu'on trouve dans Claire d'Albe sont plus complètes encore dans Malvina. L'action se passe en Écosse. Edmond, le héros du roman, est brave, noble ; mais il a appris à mépriser les femmes. Il aime Malvina cependant. La jeune femme cache l'amour que, de son côté, elle éprouve pour lui. Edmond est mourant, épuisé par les efforts qu'il a faits pour vaincre la passion qui l'obsède. À son chevet et sous le costume de garde-malade se trouve Malvina. Après des péripéties sans nombre, des incidents romanesques que nous ne redirons pas, arrive le dénoûment qu'on a deviné déjà, le mariage, et à ce mariage les amoureux tiennent maintenant à tel point, que c'est le pistolet sous la gorge qu'ils obligent le prêtre à les unir. Nous avons dit ce que pensait l'auteur de la publication de romans dus à une femme. Dans Malvina, elle exprime de nouveau son opinion. Ce passage, supprimé à partir de la seconde édition, n'est pas sans ironie, et fait songer aux efforts que fit Mme Cottin dans les dernières années de sa vie pour aborder un genre plus élevé que le roman.

« Je crois que les romans sont le domaine des femmes : elles commencent à les lire à quinze ans, elles les réalisent à vingt, et n'ont rien de mieux à faire que d'en écrire à trente ; de plus, je crois qu'à l'exception de quelques grands écrivains qui se sont distingués dans ce genre, elles y sont plus propres que personne, car sans doute c'est à elles qu'appartient de saisir toutes les nuances d'un sentiment qui est l'histoire de leur vie, tandis qu'il est à peine l'épisode de celle des hommes. – Ainsi, dit Malvina, vous bornez vos talents à savoir peindre la tendresse, et vous ne vous croyez pas faite pour aller plus loin. – Peut-être pourra-t-il y avoir des exceptions un jour, reprit mistress Clare, mais jusqu'à présent je n'en ai connu aucune. »


Amélie de Mansfîeld – 1802

        Dans la préface d'Amélie de Mansfîeld, autre roman publié immédiatement après Malvina l'auteur explique la suppression du passage que nous venons de transcrire, en disant qu'il contrariait le précepte par l'exemple. Mistress Clare était un personnage qui publiait des romans pour en donner le prix à des parents pauvres ; elle avait donc plus d'un point de ressemblance avec Mme Cottin, employant en aumônes le produit de ses ouvrages ; évidemment l'auteur de Malvina s'était mis en scène, et, contrairement à son opinion formellement exprimée, avait donné quelque chose d'elle-même à ses lecteurs.


Mathilde – 1805
(voir la notice)


Elisabeth ou les Exilés de Sibérie – 1806

        Après cette production colorée et dramatique, Mme Cottin sembla vouloir reposer l'esprit de ses lecteurs, en écrivant Elisabeth ou les Exilés de Sibérie, charmant récit destiné aux jeunes filles. Ce livre expose simplement les péripéties du voyage d'une jeune fille qui, du fond de la Sibérie, vient à Saint-Pétersbourg pour demander au czar la grâce de son père exilé. Il eut un grand succès dans les pays du nord de l'Europe, et surtout en Angleterre. Nous y trouvons un mot plein de grâce et de modestie à, la fois : « La véritable héroïne, dit l'auteur, est bien au-dessus de la mienne, et elle a souffert bien davantage, » et si nous répétons ce mot, c'est afin qu'il atténue la sévérité un peu trop grande avec laquelle Xavier de Maistre qui, après Mme Cottin, a refait l'histoire de la jeune et intéressante Sibérienne, a jugé l'oeuvre de sa devancière. Voici ce qu'il en dit : « Ce récit présente le courage d'une jeune fille qui, vers la fin du règne de Paul 1er, partit à pied de la Sibérie, pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père, et fit assez de bruit dans le temps pour engager un auteur célèbre (Mme Cottin) à faire une héroïne de roman de cette intéressante voyageuse. Mais les personnes qui l'ont connue paraissent regretter qu'on ait prêté des aventures d'amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour filial le plus pur et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son coeur la pensée de l'action la plus généreuse et la force de l'exécuter. Si le récit de ses aventures n'offre point cet intérêt de surprise que veut inspirer un romancier pour les personnes imaginaires, on ne lira peut-être pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, assez intéressante par elle-même, sans autre ornement que la vérité. »
        Si nous mentionnons la Prise de Jéricho, poëme en prose, et un ouvrage inachevé intitulé : la Religion chrétienne prouvée par les sentiments ; enfin un roman également inachevé sur l'éducation, nous aurons énuméré toute l'oeuvre de Mme Cottin.
 

Jugements sur Madame Cottin


        Cette femme n'eut rien de l'afféterie de Mme de Genlis ; elle n'eut rien non plus de la fermeté par trop virile de son autre célèbre contemporaine, Mme de Staël. Elle n'emprunte rien à la manie descriptive de l'école de Delille. Elle s'appartient bien à elle-même, et, comme Alfred de Musset, « ne boit que dans son verre. » Ses héroïnes lui ressemblent : elles sont bonnes, douces, religieuses, seulement dominées par des événements sombres, par une sorte de fatalisme d'amour. Disons cependant que Malvina et Claire d'Albe semblent être les sours des héros de Byron, du Werther de Goethe, un peu aussi même, osons l'avouer, des héros de Ducray-Duminil. [...]
        On est donc pris d'une grande tristesse quand on songe que Mme Cottin mourut à trente-cinq ans, après avoir beaucoup produit, ayant la passion de son art, l'amour du progrès, et préparant les voies à cette belle école moderne dont elle eût pu voir l'épanouissement.
        On trouve dans les ouvrages de Mme Cottin une profonde mélancolie, une peinture énergique, un peu désordonnée, des passions, du coeur, des caractères bien tracés, d'un puissant intérêt, mais puisés dans l'imagination bien plus que dans la vie réelle. La sentimentalité de l'auteur, poussée souvent jusqu'à l'exagération, ne franchit pourtant jamais les bornes de la décence, et son but est toujours éminemment moral. On s'est demandé si la femme qui avait exprimé l'amour avec tant de feu avait jamais aimé elle-même, et il y avait là, en effet, une question littéraire assez intéressante. Oui, elle a aimé, mais, chose singulière, sans avoir pu inspirer une passion durable. C'est ce que révèle un certain nombre de ses lettres autographes que nous avons sous les yeux. En 1795, elle écrit au citoyen Amab..., après de tendres reproches : « Mon coeur est tranquille, mais flétri. Une sombre mélancolie me poursuit ; je ne crois plus à rien. » Sa dernière affection, qui le croirait ? mais affection platonique, eut pour objet Azaïs, le fameux auteur du Système des compensations.
        Nous nous sommes étendu sur les ouvrages de Mme Cottin plus longuement que ne le comporte notre plan, puisque chacun de ces ouvrages forme l'objet d'un article particulier. Ici, et par exception, il est impossible de procéder autrement. Mme Cottin s'est personnifiée dans ses livres ; pas de faits, pas d'événements ; une vie cachée ; l'auteur ne se nomme pas Mme Cottin ; c'est Claire, Malvina, Mathilde, Amélie, Elisabeth, et, singulier contraste, tandis que toutes ces héroïnes traversent la vie la plus agitée, l'auteur passe sa courte existence dans la retraite la plus absolue. Aussi bien, si l'on trouve qu'il y a ici répétition, c'est le cas ou jamais d'accorder à cette redondance le bénéfice du proverbe latin : Bis repetita placent.

  Source : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse


       
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