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Ouvrage
de Chateaubriand, publié en 1802, qui, en le révélant tout entier, marqua
sa place dans la littérature du XIXe siècle. Ce livre, dont le succès
ne se fit pas attendre, a pour objet de montrer l'excellence de la religion
chrétienne sous un aspect tout nouveau, la beauté poétique. L'auteur y
traite, il est vrai, de la doctrine chrétienne, mais seulement pour en
faire ressortir les beautés morales ; cette partie n'est pas, comme
on l'a dit, la plus faible de l'ouvrage, mais la moins importante au point
de vue de l'auteur, dont le but n'était point de faire de la théologie ;
elle occupe seulement un rang secondaire par rapport à celle qui traite
de la poétique du christianisme et des rapports de cette religion avec
la poésie, la littérature et les arts. Le Génie du christianisme fit
une révolution dans le goût public, ouvrit un nouvel horizon à la littérature,
et, sous ce rapport, il est resté le principal titre de gloire pour son
auteur.
L'apologie du christianisme
Le
Génie du christianisme est l'ouvrage dogmatique de Chateaubriand.
Lui-même en résume ainsi la pensée : « De toutes les religions
qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique,
la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres.
Le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences
abstraites, depuis les hospices bâtis pour les malheureux jusqu'aux
temples élevés par Michel-Ange et décorés par Raphaël. Il n'y a rien
de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que
ses dogmes, sa doctrine et son culte ; elle favorise le génie,
épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur
à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits
à l'artiste. » L'ouvrage entier n'est que le développement de cette
théorie.
Le plan de l'oeuvre
Dans
la première partie, l'auteur traite des dogmes du christianisme, des
mystères, des sacrements et surtout de la chute de l'homme, cette clef
de la doctrine chrétienne et de la destinée humaine. Cette partie aurait
pu recevoir de plus grands développements ; mais l'auteur, sachant
qu'on chercherait plutôt la beauté que la vérité dans son ouvrage, s'efforçait
plus de frapper que de convaincre. Il se retrouve sur son vrai terrain
lorsque, dans cette première partie, il s'attache à prouver l'existence
de Dieu par les merveilles de la nature. Ses souvenirs de voyage dans
les magnifiques paysages de l'Amérique lui fournissent des tableaux
d'une splendeur sans pareille.
La
partie capitale de l'oeuvre, c'est la réfutation de l'accusation d'avoir
éteint la civilisation antique dans la barbarie, portée contre le christianisme
par le XVIIIe siècle. Non seulement il en a conservé ce qu'il y avait
de meilleur, mais son génie a suscité à son tour des oeuvres d'art égales,
sinon supérieures, à celles de l'antiquité, et a élargi le domaine des
lettres et des arts. Chateaubriand veut réhabiliter l'art chrétien aux
dépens de l'art grec ; il démontre sa supériorité morale, mais
il a grand peine à déguiser son infériorité pour la perfection de la
composition et du style. Il a raison de soutenir que le christianisme
a transfiguré les arts, en s'attachant plus à l'expression qu'à la correction
des traits, et en faisant concourir à sa glorification les lettres,
la statuaire, la peinture et la musique. Il est moins heureux lorsqu'il
tente d'établir à tout prix la supériorité d'exécution chez les modernes,
ou lorsqu'il prône l'emploi du merveilleux chrétien, en dépit de Boileau.
La
dernière partie de l'oeuvre, intitulée le Culte chrétien, n'est
que la réunion sans ordre d'une multitude de morceaux sur les cérémonies
de la religion, matériaux excellents pris isolément, mais qui manquent
de liaison. C'est une galerie de tableaux où les cérémonies de l'Église
sont peintes avec une pompe et une magnificence tout orientales. On
s'incline forcément devant l'éclatante majesté des fêtes du christianisme.
Les
critiques
L'Essai
sur les moeurs, de Voltaire, demandait sans doute une réfutation
plus sérieuse ; mais Chateaubriand a préféré peindre en poète,
au lieu d'argumenter en docteur. Ce n'est pas un juge, c'est un avocat
qui fait ressortir les avantages de sa cause avec une brillante imagination.
Le XVIIIe siècle avait exagéré les attaques contre la religion, l'auteur
à son tour exagère son apologie. Il cherche moins à prouver et à convaincre
qu'à peindre et à attendrir ; il s'adresse à l'imagination et au
coeur plus qu'à la raison et au jugement. Il semble vouloir amener les
autres à répéter ce qu'il avait dit lui-même : J'ai pleuré et
j'ai cru.
Comme
dans toutes ses oeuvres, le plan est mal conçu, sans proportions, sans
unité ; il l'a reconnu lui-même, et il en propose un bien préférable
dans ses mémoires. Le style est plein d'ampleur et de magnificence,
d'élégance, de coloris. Quelques négligences et quelques relâchements
de temps à autre font tache dans cette oeuvre. Elle abonde en citations
d'une rigoureuse exactitude et, bien que tronquée, surtout dans la dernière
partie, n'en demeure pas moins comme l'oeuvre principale de Chateaubriand,
son titre le plus sérieux à l'immortalité.
« Jamais,
dit M. Villemain, jamais livre ne vint plus à propos, ne fut mieux secondé
par les influences les plus diverses, par la politique, par la foi naïve,
par le calcul ou la passion des esprits les plus opposés. » En
effet, son apparition coïncida avec le grand événement du concordat.
Necker a dit à propos de cet ouvrage « que le plus mince littérateur
en corrigerait aisément les défauts, et que les plus grands écrivains
en atteindraient difficilement les beautés. » Rien n'indique mieux
la forme incorrecte et parfois négligée du Génie du christianisme.
M. de Bonald en a ainsi déterminé la valeur littéraire : « Le
style du Génie du christianisme a un caractère à lui ; chose
aussi rare, quand tout le monde écrit bien, qu'un caractère d'homme
est rare quand tout le monde est poli. Il se plaît aux pensées mystérieuses,
aux souvenirs doux et tristes, aux choses graves et élevées, c'est-à-dire
à tout ce qu'il y a de plus beau, de meilleur. Enfin, la critique peut
y apercevoir des taches, mais le sentiment du beau et du bon n'y a vu
que des beautés, et l'amitié n'en a présagé que les succès. »
M.
Guizot apprécie ainsi l'oeuvre de Chateaubriand : « M. de
Chateaubriand et le Génie du christianisme ont droit à la même
justice. En dépit de ses imperfections religieuses et littéraires, le Génie du christianisme à été, religieusement et littérairement,
un éclatant et puissant ouvrage ; il a fortement remué les âmes,
renouvelé les imaginations, ranimé et remis à leur rang les traditions
et les impressions chrétiennes. Il n'y a point de critiques, même légitimes,
qui puissent lui enlever la place qu'il a tenue dans l'histoire religieuse
et littéraire de son pays et de son temps.
« Ni
le concordat ni le Génie du christianisme n'ont été, en 1802,
un aveugle et stérile retour vers le passé. Napoléon et M. de Chateaubriand
étaient l'un et l'autre de hardis novateurs. À côté de l'ancienne religion
rétablie, Napoléon maintenait fermement la liberté des cultes et la
liberté de la pensée philosophique. Au même moment où le concordat était
proclamé et le Génie du christianisme publié, le savant physiologiste
Cabanis publiait aussi son Traité des rapports du physique et du
moral de l'homme, qui faisait de l'homme un mécanisme matériel.
Et en rappelant la France à l'admiration des beautés de la littérature
chrétienne, M. de Chateaubriand les lui présentait sous des images et
des formes de langage si originales et si neuves, que, parmi les sévères
gardiens de la langue française, plusieurs le traitaient de choquant
et barbare écrivain. Une ère nouvelle s'ouvrit en France, à cette époque,
pour la religion et pour les lettres : le christianisme et les
systèmes antichrétiens, le catholicisme, le protestantisme et la philosophie,
le goût classique et l'élan romantique se déployèrent à la fois, surpris
de vivre ensemble tout en se livrant d'ardents combats ». (Méditations
sur la religion chrétienne.)
Source
: Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse
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