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Mme de Genlis (Mlle Félicité Du Crest de Saint-Aubin),
née le 25 janvier 1746, d'une famille noble de Bourgogne, passa
ses premières années un peu à Paris, le plus souvent
en province. Reçue à six ans chanoinesse au Chapitre noble
d'Alix près de Lyon, on l'appelait Mme la comtesse de Lancy,
du nom de la ville de Bourbon-Lancy dont son père était
seigneur. Élevée au château de Saint-Aubin, sous
l'aile de sa mère, avec une gouvernante bonne musicienne, elle
commença par lire Clélie et des pièces de
théâtre. Dès qu'elle sut quelque chose, son premier
besoin fut de l'enseigner et de se faire maîtresse d'école
; elle prenait ses écoliers où elle pouvait. Dès
l'âge de sept ans, ayant avisé, d'une terrasse voisine
de sa chambre, de petits paysans qui venaient couper des joncs près
d'un étang, elle imagina de leur donner des leçons et
de leur enseigner ce qu'elle savait, le Catéchisme, quelques
vers des mauvaises tragédies d'une Mlle Barbier, et de la musique.
Du haut de sa terrasse comme d'un balcon, elle leur donnait ses leçons
le plus gravement du monde. Telle elle sera jusqu'à la fin de
ses jours, ayant sans cesse le besoin d'avoir quelqu'un à régenter,
à documenter près d'elle, de petits paysans,
faute de mieux, ou bien encore la fille d'une laitière. A celle-ci,
une enfant de dix ans, elle voudra un jour apprendre la harpe ; mais
la harpe est trop lourde, et, au bout de six mois, la maîtresse
s'aperçoit que l'enfant devient bossue ; ce que voyant, elle
lui redresse la taille moyennant un corps baleiné et une plaque
de plomb qu'on fait venir de Paris. Ainsi, à défaut de
la harpe, Mme de Genlis, en ce cas, fait de l'orthopédie : que
lui importe, pourvu qu'elle morigène et qu'elle redresse, qu'elle
fasse acte d'enseignement ? Elle tire parti de tout à cette fin.
Ainsi plus tard, en écrivant, elle ne perdra aucune occasion
de placer un précepte, une recette, soit de morale, soit de médecine.
[...]
Venue
à Paris pour s'y fixer, vers l'âge de douze ou treize ans
(1758), à la suite d'un revers de fortune, elle y débuta
sur le pied d'un petit prodige et d'une rare virtuose : musette,
clavecin, viole, mandoline, guitare, elle jouait de tout à merveille,
mais la harpe était de préférence son instrument.
La méthode d'en jouer était encore dans l'enfance. Mme
de Genlis, avec sa facilité et son adresse naturelle, en réforma
et en perfectionna le doigté. On la voit dès lors douée
de cette activité méthodique qui ne laisse échapper
aucune parcelle du temps sans lui demander tribut, et qui met tout à
profit pour l'étude, pour l'acquisition et la superficie d'étendue
des connaissances. Ouvrages de main, ouvrages d'esprit, récitation
par coeur de vers et de prose, enregistrement de chaque anecdote, de
chaque aventure de société, dont elle fera bientôt
quelque comédie ou quelque nouvelle, et avec cela sept ou huit
heures de harpe par jour, elle suffit à tout, et encore à
plaire, à charmer les sociétés qui l'admirent.
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Elle
épouse le comte de Genlis, qui fut depuis le Sillery mort avec
les Girondins sur l'échafaud, et qui parait avoir été
un homme d'esprit et aimable. Le mariage n'interrompt point les études
de Mme de Genlis ; il ne fait que les étendre et les varier.
[...]
De la grâce, de l'élégance dans la forme, une grande
affabilité sociale, le discernement mondain des caractères
et le talent de s'y insinuer, une teinte universelle de sentiment qui colorait et dissimulait la pédanterie, c'étaient là
ses charmes dans la jeunesse. Quand elle fut entrée au Palais-Royal
comme l'une des dames de la duchesse de Chartres (mère de Louis-Philippe),
elle y réussit beaucoup, y excita de l'admiration et de l'envie,
et y devint une manière de centre. [
] Mais sa condition
ne fut tout à fait complète que lorsque quelque temps
après (1784) le duc de Chartres, qui n'était pas moins
sous le charme, lui eut conféré les fonctions et le titre
de gouverneur de ses fils. [
]
La
manière dont elle conçut et dirigea, dès le premier
jour, l'éducation des enfants d'Orléans, est extrêmement
remarquable, et dénote chez l'institutrice un sens de la réalité
plus pratique que ses livres seuls ne sembleraient l'indiquer. Elle
les mit sans tarder aux langues vivantes, aux connaissances usuelles,
aux choses du corps et de l'esprit, menant le tout concurremment. Par
exemple, l'été à Saint-Leu, chacun de ses élèves
avait un petit jardin, qu'ils cultivaient eux-mêmes, et le jardinier
qui les dirigeait ne leur parlait qu'allemand. Mais si l'on jardinait en allemand, on dînait en anglais, on soupait en
italien ; le français se parlait bien assez dans les intervalles.
A la promenade, un pharmacien botaniste suivait les jeunes princes pour
leur apprendre les plantes. Un Polonais, dessinateur habile, avait peint
pour eux l'Histoire sainte, l'Histoire ancienne, celle de la Chine et
du Japon tous ces tableaux d'histoire composaient une lanterne magique amusante autant qu'instructive. Ne pouvant se priver de son goût
pour le théâtre, elle imagina de mettre on action et de
leur faire jouer dans le jardin, où les décorations artificielles
se combinaient avec la nature, les principales scènes de l'Histoire
des Voyages de l'abbé Prévost, abrégée
par La Harpe, et en général toutes sortes de sujets historiques
ou mythologiques. Elle inventa également pour eux toute une série
d'exercices gymnastiques alors inconnus les exercices des poulies,
des hottes, les lits de bois, les souliers de plomb ; elle put se féliciter plus tard à bon droit d'avoir
appris à son principal élève " à se
servir seul, à mépriser toute espèce de mollesse,
à coucher habituellement sur un lit de bois, recouvert d'une
simple natte de sparterie ; à braver le soleil, la pluie et le
froid ; à s'accoutumer à la fatigue, on faisant journellement
de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des semelles de
plomb. " En un mot, dans toute cette partie de sa carrière,
elle se montra ingénieuse, inventive, pleine de verve et d'à-propos
elle avait rencontré vraiment la plénitude de son emploi
et de son génie.
Mme
de Genlis, quand la Révolution de 89 eut éclaté,
ne s'y montra point d'abord contraire ; elle suivit ou peut-être
même excita alors les ambitions du duc d'Orléans, et se
brouilla ouvertement avec la duchesse. Elle publia dans le sens constitutionnel
des Conseils sur l'éducation du Dauphin, et ne craignit
pas de livrer à l'impression, sous le titre de Leçons
d'une Gouvernante (1791), une partie des Journaux confidentiels
qui se rapportaient à l'éducation des enfants d'Orléans,
en assaisonnant le tout de réflexions patriotiques à l'ordre
du jour.
Après sa sortie
de France et ses voyages à l'étranger, Mme de Genlis,
rentrée à l'époque du Consulat, publia, de 1802
à 1813, quelques ouvrages qui tiennent à sa veine sentimentale
et romanesque plus qu'à sa veine pédagogique, et dont
quelques-uns ont obtenu un vrai succès : les Souvenirs
de Félicie, première esquisse agréable, qu'elle
a délayée depuis dans ses intarissables Mémoires ; une nouvelle qui passe pour son chef-d'oeuvre, Mademoiselle de
Clermont, et quelques romans historiques, la Duchesse de La Vallière, Madame de Maintenon, Mademoiselle de La Fayette : ce fut
son meilleur moment.
Enfin, sous la Restauration,
Mme de Genlis ne discontinua pas d'écrire ; mais ses écrits
d'alors, productions trop faciles d'une plume qui ne s'était
jamais contenue, et qui s'abandonnait plus que jamais à ses redites,
reproduisent, on les exagérant, tous les défauts de son
esprit et de sa manière.
Source
: Sainte-Beuve, les Causeries du Lundi
Ed. Garnier Frères, tome III, pp.19 à 38, 1850
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