Madame de Genlis
     

Caroline-Stéphanie-Félicité

du Crest de Saint-Aubin

comtesse de Genlis

(1746-1830)

       
     
Puis dans les livres du Second Âge, Morales en action, Exemples de la Jeunesse, Veillées du Château, son coeur s'était attendri aux charités enfantines qui, comme la fleur d'oranger parfument cette littérature d'eau sucrée. [f° 1_84v]
       
     

       [...] Mme de Genlis (Mlle Félicité Du Crest de Saint-Aubin), née le 25 janvier 1746, d'une famille noble de Bourgogne, passa ses premières années un peu à Paris, le plus souvent en province. Reçue à six ans chanoinesse au Chapitre noble d'Alix près de Lyon, on l'appelait Mme la comtesse de Lancy, du nom de la ville de Bourbon-Lancy dont son père était seigneur. Élevée au château de Saint-Aubin, sous l'aile de sa mère, avec une gouvernante bonne musicienne, elle commença par lire Clélie et des pièces de théâtre. Dès qu'elle sut quelque chose, son premier besoin fut de l'enseigner et de se faire maîtresse d'école ; elle prenait ses écoliers où elle pouvait. Dès l'âge de sept ans, ayant avisé, d'une terrasse voisine de sa chambre, de petits paysans qui venaient couper des joncs près d'un étang, elle imagina de leur donner des leçons et de leur enseigner ce qu'elle savait, le Catéchisme, quelques vers des mauvaises tragédies d'une Mlle Barbier, et de la musique. Du haut de sa terrasse comme d'un balcon, elle leur donnait ses leçons le plus gravement du monde. Telle elle sera jusqu'à la fin de ses jours, ayant sans cesse le besoin d'avoir quelqu'un à régenter, à documenter près d'elle, – de petits paysans, faute de mieux, ou bien encore la fille d'une laitière. A celle-ci, une enfant de dix ans, elle voudra un jour apprendre la harpe ; mais la harpe est trop lourde, et, au bout de six mois, la maîtresse s'aperçoit que l'enfant devient bossue ; ce que voyant, elle lui redresse la taille moyennant un corps baleiné et une plaque de plomb qu'on fait venir de Paris. Ainsi, à défaut de la harpe, Mme de Genlis, en ce cas, fait de l'orthopédie : que lui importe, pourvu qu'elle morigène et qu'elle redresse, qu'elle fasse acte d'enseignement ? Elle tire parti de tout à cette fin. Ainsi plus tard, en écrivant, elle ne perdra aucune occasion de placer un précepte, une recette, soit de morale, soit de médecine. [...]
        Venue à Paris pour s'y fixer, vers l'âge de douze ou treize ans (1758), à la suite d'un revers de fortune, elle y débuta sur le pied d'un petit prodige et d'une rare virtuose : musette, clavecin, viole, mandoline, guitare, elle jouait de tout à merveille, mais la harpe était de préférence son instrument. La méthode d'en jouer était encore dans l'enfance. Mme de Genlis, avec sa facilité et son adresse naturelle, en réforma et en perfectionna le doigté. On la voit dès lors douée de cette activité méthodique qui ne laisse échapper aucune parcelle du temps sans lui demander tribut, et qui met tout à profit pour l'étude, pour l'acquisition et la superficie d'étendue des connaissances. Ouvrages de main, ouvrages d'esprit, récitation par coeur de vers et de prose, enregistrement de chaque anecdote, de chaque aventure de société, dont elle fera bientôt quelque comédie ou quelque nouvelle, et avec cela sept ou huit heures de harpe par jour, elle suffit à tout, et encore à plaire, à charmer les sociétés qui l'admirent. [...]
        Elle épouse le comte de Genlis, qui fut depuis le Sillery mort avec les Girondins sur l'échafaud, et qui parait avoir été un homme d'esprit et aimable. Le mariage n'interrompt point les études de Mme de Genlis ; il ne fait que les étendre et les varier.
[...]
       De la grâce, de l'élégance dans la forme, une grande affabilité sociale, le discernement mondain des caractères et le talent de s'y insinuer, une teinte universelle de sentiment qui colorait et dissimulait la pédanterie, c'étaient là ses charmes dans la jeunesse. Quand elle fut entrée au Palais-Royal comme l'une des dames de la duchesse de Chartres (mère de Louis-Philippe), elle y réussit beaucoup, y excita de l'admiration et de l'envie, et y devint une manière de centre. […] Mais sa condition ne fut tout à fait complète que lorsque quelque temps après (1784) le duc de Chartres, qui n'était pas moins sous le charme, lui eut conféré les fonctions et le titre de gouverneur de ses fils. […]
        La manière dont elle conçut et dirigea, dès le premier jour, l'éducation des enfants d'Orléans, est extrêmement remarquable, et dénote chez l'institutrice un sens de la réalité plus pratique que ses livres seuls ne sembleraient l'indiquer. Elle les mit sans tarder aux langues vivantes, aux connaissances usuelles, aux choses du corps et de l'esprit, menant le tout concurremment. Par exemple, l'été à Saint-Leu, chacun de ses élèves avait un petit jardin, qu'ils cultivaient eux-mêmes, et le jardinier qui les dirigeait ne leur parlait qu'allemand. Mais si l'on jardinait en allemand, on dînait en anglais, on soupait en italien ; le français se parlait bien assez dans les intervalles. A la promenade, un pharmacien botaniste suivait les jeunes princes pour leur apprendre les plantes. Un Polonais, dessinateur habile, avait peint pour eux l'Histoire sainte, l'Histoire ancienne, celle de la Chine et du Japon tous ces tableaux d'histoire composaient une lanterne magique amusante autant qu'instructive. Ne pouvant se priver de son goût pour le théâtre, elle imagina de mettre on action et de leur faire jouer dans le jardin, où les décorations artificielles se combinaient avec la nature, les principales scènes de l'Histoire des Voyages de l'abbé Prévost, abrégée par La Harpe, et en général toutes sortes de sujets historiques ou mythologiques. Elle inventa également pour eux toute une série d'exercices gymnastiques alors inconnus les exercices des poulies, des hottes, les lits de bois, les souliers de plomb ; elle put se féliciter plus tard à bon droit d'avoir appris à son principal élève " à se servir seul, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit de bois, recouvert d'une simple natte de sparterie ; à braver le soleil, la pluie et le froid ; à s'accoutumer à la fatigue, on faisant journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des semelles de plomb. " En un mot, dans toute cette partie de sa carrière, elle se montra ingénieuse, inventive, pleine de verve et d'à-propos elle avait rencontré vraiment la plénitude de son emploi et de son génie.
        Mme de Genlis, quand la Révolution de 89 eut éclaté, ne s'y montra point d'abord contraire ; elle suivit ou peut-être même excita alors les ambitions du duc d'Orléans, et se brouilla ouvertement avec la duchesse. Elle publia dans le sens constitutionnel des Conseils sur l'éducation du Dauphin, et ne craignit pas de livrer à l'impression, sous le titre de Leçons d'une Gouvernante (1791), une partie des Journaux confidentiels qui se rapportaient à l'éducation des enfants d'Orléans, en assaisonnant le tout de réflexions patriotiques à l'ordre du jour.
        Après sa sortie de France et ses voyages à l'étranger, Mme de Genlis, rentrée à l'époque du Consulat, publia, de 1802 à 1813, quelques ouvrages qui tiennent à sa veine sentimentale et romanesque plus qu'à sa veine pédagogique, et dont quelques-uns ont obtenu un vrai succès : les Souvenirs de Félicie, première esquisse agréable, qu'elle a délayée depuis dans ses intarissables Mémoires ; une nouvelle qui passe pour son chef-d'oeuvre, Mademoiselle de Clermont, et quelques romans historiques, la Duchesse de La Vallière, Madame de Maintenon, Mademoiselle de La Fayette : ce fut son meilleur moment.
        Enfin, sous la Restauration, Mme de Genlis ne discontinua pas d'écrire ; mais ses écrits d'alors, productions trop faciles d'une plume qui ne s'était jamais contenue, et qui s'abandonnait plus que jamais à ses redites, reproduisent, on les exagérant, tous les défauts de son esprit et de sa manière.

Source : Sainte-Beuve, les Causeries du Lundi
Ed. Garnier Frères, tome III, pp.19 à 38, 1850

       
Liens
    La collection romantique du centre d'études Joseph Sablé à Toronto propose un catalogue d'oeuvres de Mme de Genlis.
Sur le site Gallica de la Bnf, vous trouverez une vingtaine d'oeuvres en mode texte dont :
Adèle et Théodore,ou Lettres sur l'éducation "contenant tous les principes relatifs aux trois différens plans d'éducation des princes, des jeunes personnes et des hommes".
Delphine ou l'heureuse guérison, Contes moraux pour la jeunesse, Les Veillées du château.