Jean-Baptiste Massillon
     

Prédicateur,

évêque de Clermont


1663-1742

       
     
À l'époque de la Restauration, en 1819, 1825, 1826, etc. fleurissent les éditions de textes religieux, « choix des meilleurs morceaux à l'usage des collèges et des maisons d'éducation ».
Bossuet, Massillon, Frayssinous, Chateaubriand – que cite Flaubert le folio 1-138 – figurent dans ces anthologies. Les deux premiers, sans doute trop éloignés des préoccupations d'Emma, seront supprimés.
       
     

Les années de formation

        Son père, un notaire du pays, lui fit faire ses études classiques chez les Pères de l'Oratoire établis à Hyères, et sa philosophie à Marseille, dans le couvent du même ordre.
        On raconte que dès son enfance Massillon manifestait une aptitude particulière pour la prédication et qu'il avait l'habitude de répéter en les amplifiant, devant ses condisciples émerveillés, les sermons qu'il avait entendus. Si le fait est vrai, il faut croire que les écoliers sont bien changés depuis lors ; ceux d'aujourd'hui supporteraient assez mal un prédicateur si précoce et si peu autorisé.
        Dès l'âge de dix-huit ans, il prit à Aix l'habit d'oratorien et fut envoyé à Arles pour y étudier la théologie. Il ne paraît pas avoir fait de grands progrès dans cette science, qu'il ne pénétra, du reste, jamais bien profondément ; en revanche, il se distingua par son goût pour les belles-lettres, ce qui lui valut d'être envoyé à Pézenas, puis à Montbrison, pour y professer les humanités et la rhétorique.
         Il fut enfin appelé pour la première fois à monter dans la chaire chrétienne ; la vérité nous oblige à déclarer qu'il n'y eût d'abord aucun succès ; le futur prédicateur de la cour débutait par un échec à Lésignan ! Il se demanda en ce moment s'il était réellement appelé à la prédication, comme ses succès de collège le lui avaient d'abord fait supposer. La vivacité de ses passions et même, dit-on, quelques écarts de conduite l'amenèrent aussi à douter qu'il fût sérieusement appelé à l'état ecclésiastique. Massillon était une nature essentiellement tendre et sensible, qualité qui peut conduire loin dans la voie de la perfection ceux qui sont faits pour l'ascétisme, mais qui peut égarer facilement ceux qui ne se sentent qu'une vertu et une foi moins sublimes. C'était le cas de Massillon.
        Il persévéra néanmoins ; mais s'il faut en croire une tradition qui n'est pas absolument certaine, il aurait eu bientôt lieu de s'en repentir ; certaines fautes commises à cette époque auraient décidé ses supérieurs à l'exiler au séminaire de Vienne, en couvrant cette disgrâce du titre de professeur de théologie ; on prétend même qu'il fut à cette époque chassé de la congrégation, et qu'il n'y rentra que par la protection du supérieur du séminaire de Vienne, qui avait su apprécier toute la valeur du jeune professeur. Ce prêtre intelligent ne limita pas l'action de Massillon aux leçons ingrates de la théologie ; il lui procura une occasion décisive de se faire connaître, en le faisant désigner pour prononcer l'oraison funèbre de Henri de Villars, archevêque de Vienne (1691), et plus tard celle de l'archevêque de Lyon (1693). Massillon avait reçu l'année précédente (1692) l'ordre de la prêtrise.

Les débuts dans la prédication

        Le succès qu'il obtint dans ces deux circonstances solennelles décida ses supérieurs à l'appeler à Paris, scène brillante où des prédicateurs du premier ordre se disputaient alors le privilège d'attirer à leurs sermons la cour et la ville. Mais s'exagérant les séductions et les dangers de la capitale, plein d'ailleurs de l'ardente foi d'un nouveau prêtre, Massillon, effrayé, courut s'enfermer dans l'abbaye de Sept-Fonts, dont la règle avait une réputation méritée d'austérité.
         Son séjour n'y fut pas long ; une circonstance assez piquante le tira de cette impasse, où il s'était jeté un peu étourdiment. L'abbé de Sept-Fonts, un brave homme peu lettré, ayant reçu, un mandement du cardinal de Noailles, et ne se sentant pas de force à remercier dignement un si illustre prélat, emprunta la plume du Père Massillon. La lettre était parfaite. Le cardinal, qui connaissait son abbé, flaira une collaboration et voulut savoir le nom du véritable auteur de la lettre ; l'ayant appris, il sollicita et obtint pour Massillon la permission de quitter le couvent, de reprendre 1’habit d'oratorien, et le fit admettre dans le séminaire de Saint-Magloire, dont il devint bientôt directeur. D'autres attribuent au Père Latour l'honneur d'avoir appelé à Paris le Père Massillon. Quoi qu'il en soit, il fut dès lors décidé que le jeune oratorien se livrerait tout entier à la prédication.

À la cour de Louis XIV

        Avant d'être appelé à la cour, il avait été envoyé à Montpellier, pour y donner un carême ; ses supérieurs comptaient sur son éloquence persuasive pour gagner beaucoup de protestants ; malheureusement, les protestants fuient volontiers le sermon, comme les catholiques manquent le prêche. Cette excursion ne fit ni grand bruit ni grand effet. Il n'en fut pas de même du carême suivant, que Massillon prêcha à l'Oratoire de Paris ; c'est après l'avoir entendu là que Bourdaloue n'hésita pas déclarer qu'il avait trouvé son maître et se résigna à voir désormais ses sermons désertés.
        Les débuts à la cour suivirent bientôt cet éclatant succès (1701) ; le fier évêque de Meaux fut assez mal satisfait de Massillon, lui contestant même « la grâce de l'élocution », qualité où Bossuet n'est guère compétent ; mais la cour tout entière fut enthousiasmée. On raconte même que notre oratorien y opéra des conversions, chose difficile à croire. En tout cas, le roi fut complètement charmé. [...]
         Massillon reparut en 1704 à Versailles, et ce fut la dernière fois qu'il prêcha le carême devant Louis XIV. On attribue cette sorte de disgrâce à des bruits qui coururent alors sur les mœurs de l'éloquent prédicateur. On parlait alors beaucoup à Paris de ses relations avec Mlle de L'Hôpital ; on en faisait même des satires et des chansons. Mais Louis XIV avait-il bien le droit de se montrer si sévère pour une pareille faiblesse, si cette faiblesse a existé, ce que nous ne croyons pas même intéressant d'examiner ? Nous garderons la même réserve à l'égard des bruits qui ont couru sur Massillon à propos de l'aimable et spirituelle Mlle de Simiane, petite-fille de Mme de Sévigné. Massillon était une nature essentiellement tendre ; quelques femmes ont-elles eu part aux expansions de ce cœur si bien fait pour aimer ? Nous l'ignorons.
        En 1717, Massillon fut nommé évêque de Clermont et, l'année suivante, il prêcha devant le Dauphin les dix sermons dont le recueil est si connu sous le nom de Petit Carême, et qui passe à juste titre pour un des plus beaux monuments de notre langue.

Le style de Massillon

« Que pensez-vous des prédicateurs de Paris ? lui demandait un jour le Père Latour. – Je leur trouve bien de l'esprit et du talent, dit Massillon ; mais si je prêche, je ne prêcherai pas comme eux. »
        C'était bien avisé ; les sermons des prédicateurs d'alors étaient pleins d'une érudition vraie pour les uns, comme Bourdaloue, fausse pour bien d'autres, mais en tout cas fatigante pour les auditeurs. Massillon avait deux puissantes raisons de ne pas les imiter en ce point : d'abord il n'était pas érudit comme eux, et en second lieu son goût et son bon sens lui faisaient sentir l'inutilité d'un genre si savant. Il renonça donc à instruire si pesamment, et résolut de s'attacher surtout à plaire et à toucher, sentant bien que là devait être son triomphe. Sa méthode lui était imposée par la nature de ses moyens ; mais en tout cas c'était la bonne, comme le témoigne éloquemment cette déclaration que lui fit un jour Louis XIV : « Mon père, j'ai entendu de grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été fort content ; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moi-même. »
         Outre ses sermons, Massillon prononça quelques oraisons funèbres, qui ne sont pas à la hauteur de ses autres discours ; celle du prince de Conti (1700) ; celle du Dauphin et enfin celle de Louis XIV, qui débutait par un mot sublime : « Dieu seul est grand, mes frères » absolument gâté par la mise en scène que décrit l'abbé Maury, mais que celui-ci a probablement inventée, comme il a inventé le fameux exorde du Père Bridaine.
         Rien, en effet, n'était plus simple et plus naturel que l'action oratoire de Massillon. Sa voix était douce, sonore et pénétrante, son geste facile et modéré, sa contenance modeste et sympathique. Il gagnait ses auditeurs avant d'avoir parlé. Son art suprême était le défaut d'art, de recherche et d'apprêt, « Voilà un orateur, disait Baron, et nous ne sommes que des comédiens. »
        On sait que Voltaire avait toujours le Petit Carême sur sa table et qu'il se le faisait lire durant ses repas. Massillon avait peut-être, en d'autres circonstances, parlé plus éloquemment, mais il n'avait jamais parlé avec plus de charme et dans un style plus correct et plus élégant.
        Massillon est incontestablement notre plus grand orateur sacré. Moins savant que Bourdaloue, moins élevé que Bossuet, il n'est pas aride comme le premier, inégal comme le second. Si son éloquence a peu de ces traits sublimes qu'on admire chez l'évêque de Meaux, elle a en revanche une ampleur, une grâce, une élégance, une limpidité qui n'ont jamais été surpassées, peut-être jamais égalées. Sa phrase, toujours sonore, pleine, arrondie, paraît à quelques-uns aujourd'hui un peu monotone, à cause des nouveaux procédés de style que l'usage a introduits ; mais ses contemporains, qui n'étaient point encore blasés sur l'harmonie de l'élocution, en jugeaient tout autrement. Et, de notre temps, même, ceux qui étudient la littérature comme elle doit être étudiée, c'est-à-dire sans parti pris, sans règle fixe, sans canon auquel on mesure le bien et le mal, ceux qui étudient les écrivains dans leur milieu et non en les transportant dans le nôtre, continuent à trouver que personne n'a mieux écrit que Massillon, et que, s'il est possible de l'égaler, il serait téméraire de croire, qu'on puisse le surpasser. Mais, au-dessus de l'orateur, qu'il nous soit permis de placer l'homme de bien.

Un homme sensible, défenseur des faibles

        Ce qui distingue même Massillon des autres prédicateurs de la cour, c'est la sévérité de la morale qu'il osa y prêcher ; c'est, lorsqu'il s'adressait à Louis XV enfant, les austères conseils de gouvernement qu'il se permit de lui donner ; c'est enfin la manière éloquente avec laquelle il sut exprimer devant le prince et les grands les misères, les besoins et les droits des sujets, mis en parallèle avec le luxe et la tyrannie des gouvernants.
         Nous savons qu'il a aimé les faibles et les petits, qu'il a revendiqué leurs droits et leurs intérêts devant l'auditoire le moins accoutumé à de pareilles requêtes ; nous savons qu’il a largement partagé avec les pauvres la fortune qu'il finit par acquérir, sans l'avoir ni recherchée ni désirée. On a reproché à Massillon des habitudes mondaines ; on a compté les visites et les séjours qu'il a faits dans les châteaux somptueux des grands seigneurs et des grandes dames ; mais il était appelé là par les grâces de sa personne, par l'élégance de ses manières, par la distinction de sa nature tout entière, et sans être initié aux secrets de sa vie intime, nous croyons pouvoir affirmer qu'il n'a jamais usé pour le mal de ses relations et de son influence.
        En 1719, après son élection à l"Académie française, il rentra dans son diocèse de Clermont, il ne le quitta plus et y exerça son ministère d'une façon qu'on ne saurait trop louer. Sévère sur la discipline ecclésiastique, qui s'était fort relâchée avant lui, il était, avec tous ses fidèles, catholiques, protestants, jansénistes, d'une merveilleuse douceur, prévenant les conflits, calmant les haines, gagnant tous les coeurs. Une de ses principales préoccupations était d'alléger pour son diocèse les charges, envers l'État, ne se lassant pas de solliciter auprès des ministres des diminutions d'impôts, des adoucissements de toute sorte. Et, ce qui montre la souplesse admirable de son caractère, l'ingéniosité de sa charité, au milieu de tant de causes de troubles, de tant de haines surexcitées, de dissensions religieuses implacables, il sut se faire aimer de tous les partis et mourut regretté de tous. Il avait renoncé à la prédication depuis son arrivée dans le diocèse.
       Ce qui nous frappe dans le Petit Carême de Massillon, plus encore que l'éloquence qu'il y a développée, c'est la manière courageuse, hardie, persévérante dont il a revendiqué les droits de la nation.
       Ce que nous admirons en Massillon bien plus que son talent d'orateur chrétien, c'est la tolérance bienveillante avec laquelle il a traité ses ouailles égarées, résistant avec une douceur invincible à des incitations à la sévérité qui ne lui firent pas défaut, à des exemples de persécution qui ne se multiplièrent que trop autour de lui. Nous savons bien que ces procédés de tolérance étaient alors dans l'air ; que Massillon, sans s'en douter, les puisait dans cette philosophie qui préparait déjà la grande rénovation ; mais il nous sera permis de dire que l'homme qui, malgré les préjugés de secte et d'éducation, n'a pas fermé ses oreilles et son cœur à la voix de l'humanité et de la justice ne saurait être considéré comme un homme ordinaire.
        Non, ce n'était pas un homme ordinaire que ce prélat qui, prêchant devant le cercueil du révocateur de l'édit de Nantes, osa rappeler la Saint-Barthélémy, « cette journée sanglante qui devrait être effacée de nos annales, que la piété et l'humanité désavoueront toujours. »
        On lui a reproché des faiblesses : s'il n'en avait pas eu, il eût été moins humain ; l'intolérance et le fanatisme germent volontiers dans les âmes qui, par l'austérité prétentieuse de leur vertu, se placent au-dessus des faiblesses de l'humanité.[...] Si, pour bien des biographes, Massillon reste un prélat suspect de galanterie, personne ne s'est permis, jusqu'ici, de lui nier la décence et le bon goût.

Source : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

       
Liens
    Les Sermons du Petit Carême se trouvent sur le site Gallica, en mode image, édition des oeuvres complètes, Raymond, 1821.
Vous trouverez ici-même une notice sur le Petit Carême.