Bossuet, évêque de Meaux
     


Bossuet par Rigaud (détail)

Les oraisons funèbres

(publiées en 1689)

       
     

Les six oraisons

        Le premier discours du recueil est l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre, prononcée en 1669, au couvent des Visitandines de Chaillot. L'exorde : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, etc., » est resté célèbre par sa magnificence ; les pages suivantes, où l'orateur découvre l'étendue de son sujet et la force des enseignements qu'il se propose d'en tirer : le récit de la fuite de la reine, le portrait de Cromwell, le tableau des luttes politiques et religieuses de l'Angleterre comptent – à juste titre – parmi les modèles de notre langue.

        L'Oraison funèbre de Madame Henriette d'Angleterre, prononcée à Saint-Denis en 1670, est plus pathétique que la précédente. Bossuet avait assisté la mourante à ses derniers moments, peut-être avait-il pénétré les causes de cette mort mystérieuse. L'émotion dont l'âme de l'orateur est remplie éclate dès les premiers mots de l'exorde, qui est un rapprochement naturel avec l'oraison funèbre de la mère d'Henriette, prononcée neuf mois auparavant en présence de celle-ci : « J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre... » et dans ces mots qui la terminent : « Mais, après tout ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, etc. » L'éloquence de la douleur a rarement trouvé des accents plus pénétrants que ces paroles qui firent éclater en sanglots tout l'auditoire : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte ! » Plus loin, l'émotion semble prendre le ton d'une mélancolique élégie : « Madame a passé du matin au soir ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait, avec quelles grâces, vous le savez ; le soir, nous la vîmes séchée ! »

        L'Oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche, reine de France, prononcée à Saint-Denis en 1683, a une moins grande valeur. Le panégyrique de l'insignifiante femme de Louis XIV n'offrait qu'un texte bien peu fécond ; l'orateur s'est rejeté sur la piété, la vertu, le dévouement, la modestie de la feue reine et autres lieux communs plus propres à l'amplification qu'aux grands mouvements d'éloquence.

        L'Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, princesse Palatine, prononcée en 1685 donne un tel démenti à tout ce qu'on sait du personnage, que les vices inhérents à ce genre de discours peuvent y être touchés du doigt. Comme tout le monde savait que la religion avait été le moindre de ses soucis, l'orateur est obligé de raconter un songe mystérieux qui avait décidé sa conversion et à la suite duquel il suppose qu'elle termina sa vie dans la pratique de la plus sincère piété. Ce thème fournit à Bossuet, comme toujours, les plus solides arguments pour l'enseignement religieux ; mais ce discours est moins un panégyrique qu'un éloquent sermon.

        L'Oraison funèbre de Michel Le Tellier (1636), personnage qui avait eu le triste honneur de signer de sa main mourante la révocation de l'édit de Nantes, a fourni à Bossuet l'occasion de glorifier un des plus grands crimes d'État dont l'histoire fasse mention. « Publions ce miracle de nos jours, s'écrie-t-il, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous, l'hérésie n'est plus : Dieu seul a pu faire cette merveille. »
        Du reste, Bossuet n'est pas resté, au-dessous de lui-même dans cette oraison funèbre. On y remarque le portrait du cardinal de Retz, digne pendant de celui de Cromwell. La péroraison est un chef-d'œuvre ; c'est là que se trouve ce trait : « Dormez votre sommeil, grands de la terre, et demeurez dans votre poussière. »

        Enfin, l'Oraison funèbre du prince de Condé, la dernière et la plus justement admirée, fut prononcée, en 1687, dans l'église Notre-Dame de Paris. Comme dans toutes les autres, Bossuet subordonne le récit des faits à l'enthousiasme d'une vérité religieuse. L'héroïsme n'est rien sans la piété : commander aux hommes n'est qu'une illusion si l'on n'est pas soumis à Dieu. Telle est la thèse que soutient et que développe l'orateur. C'est ainsi qu'après avoir passé en revue les principaux exploits de son héros, il arrive au moment où toute cette gloire s'évanouit devant la mort, devant ce tombeau « orné de figures qui.semblent pleurer, fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste. » On doit surtout louer la péroraison, où l'orateur appelle devant le tribunal de Dieu tous les âges et toutes les conditions, venant lui-même, à la suite de tant de générations, mêler à ce deuil religieux « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »
        On trouve dans quelques éditions, à la suite de ces Oraisons funèbres, le sermon prononcé par Bossuet à la prise de voile de Mlle de La Vallière. Bossuet avait encore composé deux autres oraisons funèbres : celle du Père Bourgoing, général de l'Oratoire, en et celle d'Anne d'Autriche en 1667 ; mais elles n'ont pas été imprimées.


Critique des oraisons funèbres


        L'oraison funèbre, telle que l'avait conçue Bossuet et telle que son génie l'exécuta, n'a jamais été refaite depuis. C'était l'éloquence exprimant les méditations les plus élevées de la philosophie chrétienne sur la vanité des grandeurs humaines, sur les arrêts de la Providence planant au-dessus des peuples et des rois, des événements et des révolutions d'empires ; donnant à la douleur un caractère solennel et sacré, la sanctifiant par la résignation et la consolant par l'espérance de la vie éternelle.
 
        Il y aurait, toutefois, quelques objections à faire.
Les entraînements du panégyrique conduisaient l'orateur à ériger en types de vertu des personnages souvent fort éloignés de cet idéal. Il donnait, il est vrai, sous leur nom, de belles leçons de morale religieuse : mais dans un tel système, que devient la vérité historique ? N'y a-t-il pas là un travail analogue à celui que les rhéteurs grecs faisaient subir à certains personnages (purement mythiques d'ailleurs), et dont ils faisaient des types de convention pour leurs amplifications de morale et de philosophie ?
En outre, la plupart de ces éloges funèbres aboutissaient invariablement à l'éloge du maître, représenté comme le plus grand des guerriers et des administrateurs, le plus magnanime des princes, le plus pieux, le plus sage, le plus juste de tous les hommes.
        Cette préoccupation de courtisan se retrouve, on le sait, dans un grand nombre des ouvrages de Bossuet. Cette parole foudroyante et superbe savait admirablement s'adoucir pour flatter les puissants. Ceci, d'ailleurs, s'accorde avec la théorie officielle et consacrée de l'Église, que toute puissance vient de Dieu.

Extraits du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
par Pierre Larousse

       
Liens
    Toutes les oraisons funèbres de Bossuet (y compris quatre d'entre elles, moins célèbres que celles citées ci-dessus) sont en ligne sur le site de la BnF, en mode texte.
Vous trouverez ici-même une notice sur Bossuet et des extraits de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.