Bernardin de Saint-Pierre
     

Jacques-Henri

Bernardin de Saint-Pierre


1737 - 1814

       
     

Sa vie

        Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre en 1737.
        Élève de l’École des Ponts et Chaussées, dès son premier emploi, il se fait destituer pour son insubordination et sa susceptibilité. Il va servir à Malte, puis en Russie, d’où il passe en Pologne, manque d’aller en Sibérie, revient en France assiéger le ministère de sollicitations. Toute sorte de plans politiques l’occupent, il envoie mémoires sur mémoires aux ministères, sans oublier les mémoires de ses services et de ses droits, se fâche des gratifications pécuniaires qu’on lui accorde, et les empoche après s’être fâché.
        La misère le décide à écrire : son Voyage à l’île de France (1773) et ses Études de la nature (1784) le font célèbre, et Louis XVI le nomme Intendant du Jardin des Plantes. La Révolution lui enlève ses places et ses pensions : elle en fait un professeur à l’École Normale. Napoléon et le roi Joseph lui rendent plus qu’il n’a perdu.
        Marié deux fois, père d’un Paul et d’une Virginie, il jouit de sa gloire aussi paisiblement que son caractère quinteux le lui permet. Il meurt en 1814, à Éragny-sur-Oise où il avait sa campagne.
 

L’originalité de Bernardin de Saint-Pierre

        Ceux qui se figurent Bernardin de Saint-Pierre d’après ses œuvres, se le représentent comme un suave bonhomme, au sourire angélique, à l’œil humide, les mains toujours ouvertes pour bénir ; c'était un nerveux, inquiet, chagrin, pétri de fierté et d'amour-propre, ambitieux, aventureux, toujours mécontent du présent, et toujours ravi dans l'avenir qui le dégoûtait en se réalisant, un solliciteur aigre, que le bienfait n'a jamais satisfait, mais a souvent humilié, un égoïste sentimental, qui aimait la nature, les oiseaux, les fleurs, et qui a sacrifié à ses aises, à ses goûts, les vies entières des deux honnêtes et douces femmes qu'il épousa successivement ; il accepta ces dévouements béatement, sereinement, comme choses dues, sans un mouvement de reconnaissance, sans même les apercevoir. Jamais caractère d'écrivain ne fut plus en contradiction avec son œuvre.
 

Caractère et philosophie :
causes finales et sentimentalité philanthropique


        Et cependant cette œuvre s'explique par son caractère. La société le froisse ; il se rejette vers la nature. Il la regarde et l'interprète selon le besoin de son cœur; il y réalise son rêve d'ordre, d'harmonie, de bonté universelle, que la société avait trompé. Le malheur, c'est que le pauvre homme veut expliquer la nature sans être savant, et en se passant de la science. À chaque page des Études de la nature, son ineptie scientifique éclate ; il n'y a que lui qui à cette date puisse douter de la puissance des méthodes. II n'y a que lui aussi qui puisse trouver des arguments en faveur du mouvement du soleil autour de la terre. Il est désolant de suffisance sentimentale, quand il rejette sans la comprendre la théorie du renflement de la terre vers l'équateur, et rend compte du flux et du reflux, ou du déluge, par la fonte des glaces polaires. Compagnon des dernières promenades de Rousseau, il répète les leçons de son maître comme un élève inintelligent.
         Cette haute doctrine de la Providence que Rousseau avait relevée, Bernardin de Saint-Pierre la compromet dans de ridicules applications, dans des raisonnements niais. Tout l'univers est une machine artistement montée par la Providence pour procurer le bien-être de l'homme ; ce ne sont qu'harmonies, concerts, convenances, consonances, prévoyantes, sans parler des compensations qui sont encore des convenances, et des contrastes qui sont des harmonies. Savez-vous pourquoi la Providence a mis les volcans au bord des mers ? « Si la nature n'avait allumé ces vastes fourneaux sur les rivages de l'Océan, ses eaux seraient couvertes d'huiles végétales et animales... La nature purge les eaux par les feux des volcans... Elle brûle sur les rivages les immondices de la mer. » Savez-vous pourquoi « la vache a quatre mamelles quoiqu'elle ne porte qu'un veau et bien rarement deux » ? Non ? le voici ; « Parce que ces deux mamelles superflues étaient destinées à être les nourrices du genre humain. » Vous doutiez-vous que « la nature oppose sur la mer l'écume blanche des flots à la couleur noire des rochers, pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils » ? Ceci est exquis ; « Les insectes qui attaquent nos personnes mêmes, quelque petits qu'ils soient, se distinguent par des oppositions tranchées de couleur avec celle des fonds où ils vivent ! » Louange au Seigneur qui fait vivre la puce noire sur la peau blanche, pour être plus aisément attrapée !

       « Il n'y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits.
Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l'homme, comme les cerises et les prunes ; d'autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d'autres beaucoup plus gros, comme les melons, sont divisés par côtes, et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous la citrouille, qu'on pourroit partager avec ses voisins. La nature paroît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l'homme, que dans la grandeur des feuilles qui devoient lui donner de l'ombre dans les pays chauds; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitans du même hameau.
»
[Études de la Nature, 11]

        À Rousseau encore, Bernardin de Saint Pierre a pris sa philosophie sociale, dont les effusions, mêlées sans cesse aux descriptions de la nature, font des Études un étonnant chaos. Mais là, encore l'essentielle imbécillité de ce disciple apparait ; c'est un Rousseau affadi, radotant, affecté d'une sécrétion surabondante des glandes lacrymales. Pour lui, athées, riches, savants, ces trois termes se tiennent; et c'est l'égoïsme des privilégiés qui a inventé les idées impies de force centripète ou centrifuge. La clef de la méthode scientifique, c'est la maxime ; faites fortune. Jamais la haine de l’inégalité sociale, du luxe, de l'aristocratie, l'amour de l'humanité, des humbles, de la simplicité, l'enthousiasme de la vertu n'ont revêtu des formes plus faussement, plus béatement, plus niaisement attendries ; dès qu'on regarde la pensée de ce pauvre homme, hélas ! le mot niais est celui qui revient toujours à nos lèvres. Le malheureux ! il est responsable en grande partie du cours qu'a pris pendant vingt ou trente ans la religiosité excitée puissamment par Rousseau. C'est lui qui a créé les symboles de la religion philosophique, le culte laïque des grands hommes et des bons hommes, dont un Élysée national rassemblerait les cendres, les bustes, les monuments à côté des bienfaiteurs du genre humain, y seraient reçus de laborieux pêcheur et le charbonnier vertueux. C'est lui qui a placé au milieu d'une pelouse, dans une ile, agréable, un temple en forme de rotonde, entouré de colonnes dédié à l'amour du genre humain, et tout enguirlandé d'inscriptions morales. Soyons juste pourtant ; il a demandé des arbres sur nos boulevards, et de la musique pour les aliénés.
        À travers l'incohérence et la puérilité des Études de la nature, on y découvre la matière d'un chef-d'œuvre, qui s'est fait : Le Génie du christianisme.
Lisez dans l'Étude onzième une page sur les migrations des animaux ; vous verrez où Chateaubriand a pris la méthode et l'idée de son livre. Parcourez ces titres ; du Merveilleux – Plaisir du mystère – du Sentiment de la mélancolie – Plaisir de la ruine - Plaisir des tombeaux – Plaisir de la solitude; vous vous demanderez ce que Chateaubriand a trouvé. Il n'a eu à trouver que l'idée très simple, l'idée de génie par laquelle la niaiserie philosophique est devenue efficace et profonde.

        
Harmonies pittoresques et rapports de tons :
Bernardin de Saint-Pierre coloriste.

        Bernardin de Saint-Pierre a encore ceci de commun avec Chateaubriand, que sa puissance de retenir et de renvoyer les images dépasse infiniment sa capacité de comprendre et de rendre les idées. Ce piteux philosophe est un grand peintre. Si on ne lit ses Études de la nature que pour y chercher de pures notations d'impressions sensibles, des images de sons, de couleurs, de mouvements, on sera souvent charmé. Il explique ridiculement la création ; mais il a bien regardé les créatures. Et il nous habitue à les regarder. Prises comme enseignement d'art, ces études sont étonnantes par la justesse des indications qu'elles donnent sur les formes que l'univers offre pour matière à l'artiste. Ses descriptions ont cette précision serrée des détails qui en révèle l'origine ; elles s'appuient sur une sensation première, qui se réveille sans être affaiblie ni déformée. II a dans l'oreille les forêts agitées par les vents, dans l'œil les nuages colorés des tropiques. Ses tempêtes sont d'un rendu étonnant ; tel sifflement du vent, tel craquement du mât, tel aspect, telle hauteur, telle écume des vagues, telles formations ou fuites de nuages, telle rougeur ou noirceur du ciel, tout est relevé, évalué, déterminé. Le bonhomme a disparu, avec son optimisme, son humanité et sa Providence ; il n'y a plus qu'un artiste en face de la nature.
        Sans y penser il nous achemine vers une révolution du langage ; car il lui faut des mots propres, des mots techniques, les seuls équivalents à ses sensations et significatifs de leurs objets. Il n'hésitera pas à nommer les convolvulus, les scolopendres, les champignons, les francolins, les oies sauvages, les palétuviers, les cocotiers, les calebassiers, les êtres les plus humbles et les plus vulgaires, les plus étranges et les plus inconnus du monde végétal et du monde minéral. Aux épithètes littéraires qui qualifient, il substituera l'épithète pittoresque qui montre ; il nous fait voir l'ouara rouge et noir au milieu du « feuillage glauque des palétuviers », le savia jaune et gris perché sur le poivrier aux fleurs ternes, dont il mange les graines. La langue des couleurs est très riche chez lui ; il ne nous donne pas simplement du rouge, comme la plupart des écrivains avaient fait avant lui; mais il a toute une gamme de rouges ; incarnat, ponceau, carmin, pourpre, vermillon, corail. Il a plusieurs jaunes aussi ; jaune soufre, jaune citron, jaune d'œuf, orangé, safran, or, etc. Lisez le chapitre des couleurs ; il y décrit des positions et des rapports de tons dans un lever ou un coucher de soleil, des colorations de nuages, blanc sur blanc, ombres sur ombres, avec une exactitude qu'envierait un peintre. J.-J. Rousseau voyait le ciel bleu, comme tout le monde ; Bernardin de Saint-Pierre y a trouvé du vert, même « sur l'horizon de Paris », par une « belle soirée de l'été ».
        Voilà les vraies découvertes qu'il a faites, et pour lesquelles la littérature lui est redevable. Du sentiment de la nature introduit par Rousseau, il nous fait passer à la sensation de la nature, à la pure sensation sans mélange d'idées ni même de sentiment. De la poésie il nous mène à la peinture, et il tente une hardie transposition d'art ; il rend avec les moyens de la littérature, avec des mots, des effets qui semblaient exiger la couleur.

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, 1894

       
Liens
   

Wikipedia propose une biographie de Bernardin de Saint-Pierre.
Les Études de la Nature sont sur le site Gallica. Les passages relevés par Lanson dans la onzième étude commencent à la page 365.

Le texte intégral de Paul et Virginie est consultable sur Wikisource.
Ici même vous trouverez une notice sur Paul et Virginie, sur Bernardin de Saint-Pierre, et quatre courts passages auxquels Flaubert fait allusion dans ses brouillons : l'enfance, végétation luxuriante, le bain, l'amitié.