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Chateaubriand et le Génie du Christianisme
 
Comme elle écouta, les premières fois, la déclamation sonore des mélancolies romantiques, éplorées, assises sur des ruines, se lamentant à tous les échos de la nature, répétant leur complainte à tous les échos de la terre, du monde et de l'Éternité!
Les yeux au plafond, les coudes sur son pupitre et tout en regardant brûler la mèche du quinquet, elle rêva les chapelles gothiques abandonnées, les infortunes des reines, les ruines dans les bois, les migrations d'oiseaux dans les nuages, des grèves désertes, des lacs, des tempêtes, des ouragans, des mausolées illustres cachés sous la verdure et des tombes au clair de lune, silencieuses sous les lierres. [f° 1_140 et 1_116v]

Les arbres n'avaient de quelconque signification que clairsemés parmi les ruines pour indiquer ainsi le néant des choses humaines devant la force de la Providence. [f° 1_121v]

       
     

Ce passage est une énumération des thèmes du Génie du christianisme de Chateaubriand (dont la première édition comprenait aussi René et Atala). L'imaginaire d'Emma et ses goûts pour la mélancolie et les paysages romantiques ont leur origine dans les lectures qu'on fait aux pensionnaires le soir, après l'étude.

Voici quelques extraits auxquels Flaubert semble faire allusion :
Génie du christianisme : Ruines des monuments chrétiens - [Reines infortunées] - Au milieu des mers atlantiques - Forêts du Nouveau-Monde
René : Tombes au clair de lune - Tempêtes et oiseaux migrateurs
Atala : Orage dans les forêts indiennes - Funérailles d'Atala

   
Le goût des ruines d'abbaye ou de château envahies par la nature est très vif à l'époque romantique.
Il a inspiré de nombreux peintres, tels Turner, Girtin, etc.
Près de Rouen, Flaubert a visité les ruines des abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille. Elles étaient très connues grâce aux lithographies qui figuraient dans les Voyages pittoresques et romantiques de l'ancienne France (1820).