Edmond et Jules Goncourt
     

La musique des phrases
       
     

[Extrait du Journal]
        La causerie va sur Flaubert, ses étranges procédés de conscience, de patience, de sept ans de travail :
        « Figurez-vous que l'autre jour, il m'a dit : « C'est fini ; je n'ai plus qu'une dizaine de phrases à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de phrases ! » Ainsi, il a déjà la musique des fins de phrases qu'il n'a pas encore faites, il a ses chutes... Que c'est drôle, hein ?...
         « Moi, je crois que surtout, il faut dans la phrase un rythme oculaire. Par exemple, une phrase qui est très longue en commençant, ne doit pas finir petitement, brusquement, à moins d'un effet. Un livre n'est pas fait pour être lu à haute voix... Et puis, très souvent, son rythme, à Flaubert, n'est que pour lui seul, il nous échappe. Il se gueule ça à lui-même.
        « Vous savez, il a des gueuloirs, de ses phrases qui lui semblent très harmoniques ; mais il faudrait lire comme lui, pour avoir l'effet de ses gueuloirs... Enfin, nous avons des pages, tous les deux, vous dans votre Venise... eh bien, c'est aussi rythmé que tout ce qu'il a fait, et sans nous être donné tant de mal !...
         « Il a un remords qui empoisonne sa vie, ça le mènera au tombeau ; c'est d'avoir mis dans Madame Bovary deux génitifs l'un sur l'autre, « une couronne de fleurs d'oranger ». Ça le désole ; mais il a beau faire, impossible de faire autrement…

Journal, mémoires de la vie littéraire, 1863
Éd. R. Ricatte p. 1031