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Ce
que nous venons de dire des animaux et des plantes, nous mène à considérer
les tableaux de la nature, sous un rapport plus général. Tâchons de faire
parler ensemble toutes ces beautés, qui nous ont déjà dit séparément tant
de choses de la Providence. Nous présenterons aux lecteurs deux perspectives
de la nature, l'une marine et l'autre terrestre ; l'une, au milieu
des mers atlantiques ; l'autre, dans les forêts du Nouveau-Monde,
afin qu'on ne puisse attribuer la majesté de ces scènes aux monuments
des hommes.
Le
vaisseau sur lequel nous passions en Amérique, s'étant élevé au-dessus
du gisement des terres, bientôt l'espace ne fut plus tendu que du double
azur de la mer et du ciel, comme une toile préparée pour recevoir les
futures créations de quelque grand peintre. La couleur des eaux devint
semblable à celle du verre liquide. Une grosse houle venait du couchant,
bien que le vent soufflât de l'est ; d'énormes ondulations s'étendaient
d'un horizon à l'autre, et ouvraient, dans leurs vallées, de longues
échappées de vues sur les déserts de l'Océan. Les mobiles paysages
changeaient d'aspect à toute minute : tantôt une multitude de tertres
verdoyants représentaient les sillons des tombeaux dans un cimetière
immense ; tantôt les lames, en faisant moutonner leurs cimes, imitaient
des troupeaux blancs répandus sur des bruyères : souvent l'espace
semblait borné, faute de point de comparaison ; mais si une vague
venait à se lever, un flot à se courber comme une côte distante, un
escadron de chiens de mer à passer dans le lointain, l'espace s'ouvrait
subitement devant nous. Nous avions surtout l'idée de l'étendue, lorsqu'une
brume légère rampait à la surface de la mer, et semblait accroître l'immensité
même. Oh ! qu'alors les aspects de l'Océan sont grands et
tristes ! Dans quelles rêveries ils vous plongent, soit que l'imagination
s'enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes,
soit qu'elle aborde sur les mers du Midi, à des îles de repos et de
bonheur !
Il
nous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit, et d'aller
nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l'officier de quart,
et quelques matelots, qui fumaient leurs pipes en silence. Pour tout
bruit on entendait le froissement de la proue sur les flots, tandis
que des étincelles de feu, couraient avec une blanche écume le long
des flancs du navire. Dieu des chrétiens ! c'est surtout dans les
eaux de l'abyme, et dans les profondeurs des cieux, que tu as gravé
bien fortement les traits de ta toute-puissance ! Des millions
d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste ! La lune
au milieu du firmament ! Une mer sans rivage ! L'infini dans
le ciel et sur les flots ! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta
grandeur que dans ces nuits où suspendu entre les astres et l'Océan,
j'avais l'immensité sur ma tête, et l'immensité sous mes pieds !
Je
ne suis rien ; je ne suis qu'un simple solitaire ; j'ai souvent
entendu les savants disputer sur le premier Être, et je ne les
ai point compris ; mais j'ai toujours remarqué que c'est à la vue
des grandes scènes de la nature, que cet Être inconnu se manifeste
au coeur de l'homme. Un soir (il faisait un profond calme) nous nous
trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie ;
toutes les voiles étaient pliées : j'étais occupé sous le pont,
lorsque j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière ;
je me hâtai d'aller mêler mes voeux à ceux de mes compagnons de voyage.
Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers ;
l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux ;
les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac : nous étions
tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait
l'occident.
Le
globe du soleil, dont nos yeux pouvaient alors soutenir l'éclat, prêt
à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire,
au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements
de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon.
Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient, où la lune montait
avec lenteur, le reste du ciel était pur ; et vers le nord, formant
un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe,
brillante de toutes les couleurs du prisme, s'élevait de la mer, comme
un pilier de cristal, supportant la voûte du ciel.
Il
eût été bien à plaindre celui qui dans ce spectacle n'eût point reconnu
la beauté de Dieu. Des larmes religieuses coulèrent malgré moi de mes
paupières, lorsque mes intrépides compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés,
vinrent à entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame
de Bon-Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante,
la prière de ces hommes, qui, sur une planche fragile, au milieu de
l'Océan, contemplaient un soleil couchant sur les flots !
Comme elle allait à l'âme cette invocation du pauvre matelot à la Mère
de Douleur ! La conscience de notre petitesse à la vue de l'infini,
nos chants s'étendant au loin sur les vagues muettes, la nuit s'approchant
avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant
de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte,
un prêtre auguste en prières, Dieu penché sur l'abyme, d'une main retenant
le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans
l'orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à
la faible voix de sa créature ; voilà ce qu'on ne saurait peindre,
et ce que tout le coeur de l'homme suffit à peine pour sentir.
Génie
du christianisme, 1802
Première partie, Livre V
Existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature,
ch.12
Deux perspectives de la nature. |