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C'était
le vingt-septième soleil depuis notre départ des cabanes
: la lune de feu avait commencé son cours, et tout annonçait
un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes suspendent la
crosse du labour aux branches du savinier et où les perruches
se retirent dans le creux des cyprès, le ciel commença
à se couvrir. Les voix de la solitude s'éteignirent, le
désert fit silence et les forêts demeurèrent dans
un calme universel. Bientôt les roulements d'un tonnerre lointain,
se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir
des bruits sublimes. Craignant d'être submergés, nous nous
hâtâmes de gagner le bord du fleuve et de nous retirer dans
une forêt.
Ce
lieu était un terrain marécageux. Nous avancions avec
peine sous une voûte de smilax, parmi des ceps de vigne, des indigos,
des faséoles, des lianes rampantes, qui entravaient nos pieds
comme des filets. Le sol spongieux tremblait autour de nous, et à
chaque instant nous étions près d'être engloutis
dans des fondrières. Des insectes sans nombre, d'énormes
chauves-souris, nous aveuglaient ; les serpents à sonnettes bruissaient
de toutes parts, et les loups, les ours, les carcajous, les petits tigres,
qui venaient se cacher dans ces retraites, les remplissaient de leurs
rugissements.
Cependant
l'obscurité redouble : les nuages abaissés entrent sous
l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace
un rapide losange de feu, un vent impétueux, sorti du couchant,
roule les nuages sur les nuages ; les forêts plient, le ciel s'ouvre
coup sur coup, et à travers ses crevasses on aperçoit
de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique
spectacle ! La foudre met le feu dans les bois ; l'incendie s'étend
comme une chevelure de flammes ; des colonnes d'étincelles et
de fumée assiègent les nues, qui vomissent leurs foudres
dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes
d'épaisses ténèbres ; du milieu de ce vaste chaos
s'élève un mugissement confus formé par le fracas
des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes
féroces, le bourdonnement de l'incendie et la chute répétée
du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux.
Le
grand Esprit le sait ! Dans ce moment je ne vis qu'Atala, je ne pensai
qu'à elle. Sous le tronc penché d'un bouleau, je parvins
à la garantir des torrents de la pluie. Assis moi-même
sous l'arbre, tenant ma bien-aimée sur mes genoux, et réchauffant
ses pieds nus entre mes mains, j'étais plus heureux que la nouvelle
épouse qui sent pour la première fois son fruit tressaillir
dans son sein.
Chateaubriand, Atala, 1801.
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Liens |
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Sur
le site Gallica de la BnF, vous trouverez, en mode texte :
Génie
du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne,
1803.
Dans cette édition, Atala apparaît à la fin
de la troisième partie, pour illustrer les "Harmonies de
la religion chrétienne avec les scène de la nature et
les passions du coeur humain".
Gallica
classique propose les oeuvres complètes, en édition Garnier
(1861), notamment :
René, Atala, Voyage
en Amérique.
Ici-même
vous trouverez une notice sur Chateaubriand,
sur le Génie du christianisme,
et des extraits auxquels Flaubert fait allusion :
Ruines - Reines
infortunées - Au milieu
des mers atlantiques - Forêts
du Nouveau-Monde
René : Tombes au
clair de lune - Tempêtes
et oiseaux migrateurs.
Atala : Funérailles
d'Atala |