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Didon,
reine de Carthage
Cette
sorte d'amour n'est ni aussi saint que la piété conjugale, ni aussi
gracieux que le sentiment des bergers ; mais plus poignant que
l'un et l'autre, il dévaste les âmes où il règne. Ne s'appuyant point
sur la gravité du mariage, ou sur l'innocence des moeurs champêtres,
et ne mêlant aucun autre prestige au sien, il est à soi-même sa propre
illusion, sa propre folie, sa propre substance. Ignorée de l'artisan
trop occupé, et du laboureur trop simple, cette passion n'existe que
dans ces rangs de la société, où l'oisiveté nous laisse surchargés de
tout le poids de notre coeur, avec son immense amour-propre, et ses
éternelles inquiétudes. [...]
Cette
grande maladie de l'âme se déclare avec fureur, aussitôt que se montre
l'objet qui doit en développer le germe. Didon s'occupe encore des travaux
de sa cité naissante : la tempête se lève ; un héros sort
de ses flancs. La reine se trouble, un feu secret coule dans
ses veines ; les imprudences commencent ; les plaisirs suivent ;
le désenchantement et le remords viennent après eux. Bientôt Didon est
abandonnée ; elle regarde avec horreur autour d'elle, et ne voit
que des abymes. Comment s'est-il évanoui, cet édifice de bonheur, dont
une imagination exaltée avait été l'amoureux architecte, semblable à
ces palais de nuages que dore quelques instants un soleil prêt à s'éteindre ?
Didon vole, cherche, appelle Énée : " dissimulare etiam
sperasti, etc. " Quel trouble, quelle passion, quelle vérité,
dans l'éloquence de cette femme trahie ! Les sentiments se pressent
tellement dans son coeur, qu'elle les produit en désordre, incohérents
et séparés, tels qu'ils s'accumulent sur ses lèvres. Remarquez les autorités
qu'elle emploie dans ses prières. Est-ce au nom des dieux, au nom d'un
vain sceptre qu'elle parle ? non ! elle ne fait pas même valoir Didon dédaignée ; mais, plus humble et plus amante, elle
n'implore le fils de Vénus que par des larmes, que par la propre main
du perfide. Si elle y joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore
qu'en l'étendant sur Énée : par notre hymen, par notre union
commencée, dit-elle, per connubia nostra, per inceptos hymenaeos.
Elle
atteste aussi les lieux témoins de son bonheur ; car c'est une
coutume des malheureux d'associer à leurs sentiments les objets qui
les environnent. Abandonnés des hommes, ils cherchent à se créer des
appuis, en animant de leur douleur les êtres insensibles autour d'eux.
Ce toit, ce foyer hospitalier, où naguères elle accueillit l'ingrat,
sont donc les vrais dieux pour Didon. Ensuite, avec l'adresse d'une
femme, et d'une femme amoureuse, elle rappelle tour à tour le souvenir
de Pygmalion et celui de Iarbe, afin de réveiller ou la générosité,
ou la jalousie du héros troyen. Bientôt, pour dernier trait de passion
et de misère, la superbe souveraine de Carthage va jusqu'à souhaiter
qu'un petit Énée, parvulus AEneas, reste dans sa cour, pour consoler
sa douleur, même en portant témoignage à sa honte. Elle s'imagine
que tant de larmes, tant d'imprécations, tant de prières, sont des raisons
auxquelles Énée ne pourra pas résister ; car dans ces moments de
folie, les passions, incapables de plaider leur cause, croient faire
usage de tous leurs moyens, lorsqu'elles ne font entendre que tous leurs
accents.
Seconde
partie : Poétique du Christianisme, III, 2
Amour passionné. Didon
La
Phèdre de Racine
Nous
pourrions nous contenter d'opposer à Didon la Phèdre de Racine. Plus
passionnée que la reine de Carthage, elle n'est en effet qu'une épouse
chrétienne. La crainte des flammes vengeresses et de l'éternité
formidable de notre enfer, perce à travers tout le rôle de cette femme
criminelle, et surtout dans la fameuse scène de jalousie, qui, comme
on le sait, est de l'invention du poëte moderne. [...]
Cet incomparable morceau
offre une gradation de sentiments, une science de la tristesse, des
angoisses et des transports de l'âme, dont les anciens n'ont jamais
approché. Chez eux on trouve, pour ainsi dire, des fragments de sentiments,
mais rarement un sentiment complet ; ici, c'est tout le coeur ;
C'est
Vénus toute entière à sa proie attachée !
Et le cri le plus énergique que la passion ait jamais fait entendre,
est peut-être celui-ci :
Hélas !
du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais
mon triste coeur n'a recueilli le fruit.
Il
y a là dedans un mélange des sens et de l'âme, de désespoir et
de fureur amoureuse, qui passe toute expression. Cette femme, qui se consolerait d'une éternité de souffrances, si elle avait joui d'un seul instant de bonheur ; cette femme n'est pas dans
le caractère antique ; c'est la chrétienne réprouvée, c'est la pécheresse tombée vivante entre les mains de Dieu ; son
mot est le mot du damné.
Génie
du christianisme
Seconde
partie : Poétique du Christianisme, III, 3
Suite du précédent. La Phèdre de Racine. |