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Les
ruines des monuments chrétiens n'ont pas la même élégance
que les ruines des monuments de Rome et de la Grèce ; mais
sous d'autres rapports elles peuvent supporter le parallèle. Les
plus belles que l'on connaisse dans ce genre sont celles que l'on voit
en Angleterre, au bord du lac du Cumberland, dans les montagnes d'Ecosse
et jusque dans les Orcades. Les bas côtés du choeur, les
arcs des fenêtres, les ouvrages ciselés des voussures, les
pilastres des cloîtres et quelques pans de la tour des cloches sont
en général les parties qui ont le plus résisté
aux efforts du temps.
Dans
les ordres grecs, les voûtes et les cintres suivent parallèlement
les arcs du ciel, de sorte que, sur la tenture grise des nuages ou sur
un paysage obscur, ils se perdent dans les fonds ; dans l'ordre gothique,
au contraire, les pointes contrastent avec les arrondissements des cieux
et les courbures de l'horizon. Le gothique, étant tout composé
de vides, se décore ensuite plus aisément d'herbes et de
fleurs que les pleins dos ordres grecs. Les filets redoublés des
pilastres, les dômes découpés en feuillage ou creusés
en forme de cueilloir, deviennent autant de corbeilles où les vents
portent, avec la poussière, les semences des végétaux.
La joubarbe se cramponne dans le ciment, les mousses emballent d'inégaux
décombres dans leur bourre élastique, la ronce fait sortir
ses cercles bruns de l'embrasure d'une fenêtre, et le lierre, se
traînant le long des cloîtres septentrionaux, retombe en festons
dans les arcades.
Il
n'est aucune ruine d'un effet plus pittoresque que ces débris :
sous un ciel nébuleux, au milieu des vents et des tempêtes,
au bord de cette mer dont Ossian a chanté les orages, leur architecture
gothique a quelque chose de grand et de sombre comme le Dieu de Sinaï,
dont elle perpétue le souvenir. Assis sur un autel brisé,
dans les Orcades, le voyageur s'étonne de la tristesse de ces lieux ;
un océan sauvage, des syrtes embrumées, des vallées
où s'élève la pierre d'un tombeau, des torrents qui
coulent à travers la bruyère, quelques pins rougeâtres
jetés sur la nudité d'un morne flanqué de couches
de neige, c'est tout ce qui s'offre aux regards. Le vent circule dans
les ruines, et leurs innombrables jours deviennent autant de tuyaux d'où
s'échappent des plaintes ; l'orgue avait jadis moins de soupirs
sous ces voûtes religieuses. De longues herbes tremblent aux ouvertures
des dômes. Derrière ces ouvertures on voit fuir la nue et
planer l'oiseau des terres boréales. Quelquefois égaré
dans sa route, un vaisseau caché sous ses voiles arrondies, comme
un esprit des eaux voilé de ses ailes, sillonne les vagues désertes ;
sous le souffle de l'aquilon, il semble se prosterner à chaque
pas et saluer les mers qui baignent les débris du temple de Dieu.
Ils
ont passé sur ces plages inconnues, ces hommes qui adoraient la
Sagesse qui s'est promenée sous les flots. Tantôt, dans leurs
solennités, ils s'avançaient le long des grèves en
chantant avec le Psalmiste : "Comme elle est vaste, cette mer
qui étend au loin ses bras spacieux [Ps. CIII, v. 25.] !"
tantôt, assis dans la grotte de Fingal, près des soupiraux
de l'Océan, ils croyaient entendre cette voix qui disait à
Job : "Savez-vous qui a enfermé la mer dans des digues,
lorsqu'elle se débordait en sortant du sein de sa mère,
quasi de vulva procedens [Job, cap. XXXVIII, v. 8.] ?" La nuit,
quand les tempêtes de l'hiver étaient descendues, quand le
monastère disparaissait dans des tourbillons, les tranquilles cénobites,
retirés au fond de leurs cellules, s'endormaient au murmure des
orages ; heureux de s'être embarqués dans ce vaisseau
du Seigneur, qui ne périra point !
Sacrés
débris des monuments chrétiens, vous ne rappelez point,
comme tant d'autres ruines, du sang, des injustices et des violences !
vous ne racontez qu'une histoire paisible, ou tout au plus que les souffrances
mystérieuses du Fils de l'Homme ! Et vous, saints ermites,
qui pour arriver à des retraites plus fortunées vous étiez
exilés sous les glaces du pôle, vous jouissez maintenant
du fruit de vos sacrifices ! S'il est parmi les anges, comme parmi
les hommes, des campagnes habitées et des lieux déserts,
de même que vous ensevelîtes vos vertus dans les solitudes
de la terre, vous aurez sans doute choisi les solitudes célestes
pour y cacher votre bonheur !
Le Génie du christianisme, livre V :
Harmonies de la religion chrétienne
avec les scènes de la nature et les passions du coeur humain,
chapitre 5 - Ruines des monuments chrétiens
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