Madame Cottin
     

Claire d'Albe

1799

 

Extrait 1

La déclaration de Frédéric
       
     
Frédéric, un jeune homme de dix-neuf ans, a été recueilli à la mort de ses parents par un ami de son père, Monsieur d'Albe, qu'il appellera désormais "père".
Entre Claire, la jeune et vertueuse épouse de M. d'Albe, et Frédéric un amour réciproque ne tardera pas à naître.
       
     

LETTRE XVIII.

        Claire à Élise.

[...]  Le coeur plein de toutes les émotions que j'avais éprouvées, je marchais en silence, et en me retraçant le dévouement héroïque avec lequel Frédéric s'était presque exposé à une mort certaine pour sauver son père : j'ai jeté les yeux sur lui ; la lune éclairait doucement son visage, je l'ai vu baigné de larmes. Attendrie, je me suis approchée, mon bras s'est appuyé sur le sien, il l'a pressé avec violence contre son coeur ; ce mouvement a fait palpiter le mien. "Claire, Claire, a-t-il dit d'une voix étouffée, que ne puis-je payer de toute ma vie la prolongation de cet instant ; je la sens là, contre mon coeur, celle qui le remplit en entier ; je la vois, je la presse." En effet, j'étais presque dans ses bras. "Écoute, a-t-il ajouté dans une espèce de délire, si tu n'es pas un ange qu'il faille adorer, et que le ciel ait prêté pour quelques instants à la terre ; si tu es réellement une créature humaine, dis-moi pourquoi toi seule as reçu cette âme, ce regard qui la peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent l'objet de mon idolâtrie ?...
     Claire, j'ignore si je t'offense ; mais, comme ma vie est passée dans ton sang, et que je n'existe plus que par ta volonté, si je suis coupable, dis-moi : Frédéric, meurs, et tu me verras expirer à tes pieds." Il y était tombé en effet ; son front était brûlant, son regard égaré. Non, je ne peindrai pas ce que j'éprouvais ; la pitié, l'émotion, l'image de l'amour enfin, tel que j'étais peut-être destinée à le sentir, tout cela est entré trop avant dans mon coeur ; je ne me soutenais plus qu'à peine, et me laissant aller sur un vieux tronc d'arbre dépouillé : Frédéric, lui ai-je dit, cher Frédéric, revenez à vous, reprenez votre raison, voulez-vous affliger votre amie. Il a relevé sa tête, il l'a appuyée sur mes genoux. Élise, je crois que je l'ai pressée, car il s'est écrié aussitôt : "Ô Claire ! que je sente encore ce mouvement de ta main adorée qui me rapproche de ton sein ; il a porté l'ivresse dans le mien."
     En disant cela il m'a enlacée entre ses bras, ma tête est tombée sur son épaule, un déluge de larmes a été ma réponse, l'état de ce malheureux m'inspirait une pitié si vive !... Ah ! quand on est la cause d'une pareille douleur, et que c'est un ami qui souffre, dis, Élise, n'a-t-on pas une excuse pour la faiblesse que j'ai montrée ?... J'étais si près de lui... J'ai senti l'impression de ses lèvres qui recueillaient mes larmes. À cette sensation si nouvelle, j'ai frémi, et repoussant Frédéric avec force : "Malheureux ! me suis-je écriée, oublies-tu que ton bienfaiteur, que ton père est l'époux de celle que tu oses aimer ! Tu serais un perfide, toi ! Ô Frédéric ! Reviens à toi, la trahison n'est pas faite pour ton noble coeur."
     Alors, se levant vivement et me fixant avec effroi : "Qu'as-tu dit ? Ah ! qu'as-tu dit, inconcevable Claire ? J'avais oublié l'univers près de toi ; mais tes mots, comme un coup de foudre, me montrent mon devoir et mon crime. Adieu, je vais te fuir, adieu ; ce moment est le dernier qui nous verra ensemble. Claire, Claire, adieu !..." Il m'a quittée. Effrayée de son dessein, je l'ai rappelé d'un ton douloureux ; il m'a entendue, il est revenu. "Écoutez, lui ai-je dit, le digne homme dont vous avez trahi la confiance ignore vos torts, s'il les soupçonnait jamais, son repos serait détruit ; Frédéric, vous n'avez qu'un moyen de les réparer, c'est d'anéantir le sentiment qui l'offense. Si vous fuyez, que croira-t-il ? Que vous êtes un perfide ou un ingrat ; vous, son enfant ! son ami ! non, non, il faut se taire, il faut dissimuler enfin ; c'est un supplice affreux, je le sais, mais c'est au coupable à le souffrir ; il doit expier sa faute en en portant seul tout le poids..."
        Frédéric ne répondait point, il semblait pétrifié. Tout à coup un bruit de chevaux s'est fait entendre ; j'ai reconnu la voiture que M. d'Albe envoyait au-devant de moi. "Frédéric, ai-je dit, voilà du monde ; si la vertu vit encore dans votre âme, si le repos de votre père vous est cher ; si vous attachez quelque prix à mon estime, ni vos discours, ni votre maintien, ni vos regards ne décèleront votre égarement..." Il ne répondait point ; toujours immobile, il semblait que la vie l'eût abandonné. La voiture avançait toujours, je n'avais plus qu'un moment, déjà j'entendais la voix de M. d'Albe ; alors me rapprochant de Frédéric : "Parle donc, malheureux, lui ai-je dit ; veux-tu me faire mourir ?..." Il a tressailli... "Claire, a-t-il répondu, tu le veux, tu l'ordonnes, tu seras obéie, du moins pourras-tu juger de ton pouvoir sur moi."

       
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le texte intégral de Claire d'Albe,
ainsi que trois autres extraits : Puissance de l'amour - Un moment de délire - Amour... toujours...