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C'est assez, Messieurs, parler à votre raison ; qu'il me soit
permis un moment d'en appeler à vos coeurs.
Vous
êtes jeunes pour la plupart : vos âmes encore actives ne
sont ni flétries par le venin d'un athéisme enraciné,
ni desséchées par les calculs de l'intérêt,
ni endurcie par le long usage des plaisirs ; vous êtes dans cet
âge brillant où une imagination plus ardente, un coeur
plus sensible et plus loyal, disposent à se laisser mieux pénétrer
aux traits du sentiment et de la vérité. Eh bien ! si
jamais, fermant les livres et oubliant tous les raisonnements, vous
avez contemplé quelques-unes des grandes scènes de la
nature, avez-vous pu vous défendre d'une émotion profonde
! n'avez-vous pas été ravis comme d'une espèce
d'enchantement, et du fond de vos coeurs ne s'est-il pas échappé
ce cri de vérité : Que tes oeuvres sont belles et magnifiques,
Dieu tout-puissant ! Quam magnificata sunt opera tua, Domine !
Oui,
voulons-nous goûter et sentir vivement ces douces et profondes
émotions qui élèvent jusqu'à la Divinité,
sortons du milieu de nos cités, de nos palais, de nos dépôts
de richesses littéraires, et de toutes les oeuvres de notre industrie
: je ne veux chercher la nature ni dans le laboratoire du savant, ni
dans le cabinet des curieux, ni dans ce qui ne fait qu'attester le pouvoir
et le génie de l'homme, non, je ne vous conduirai pas auprès
de cette enceinte qui renferme des animaux d'Afrique et d'Asie, ou des
habitants de nos forêts, dont nous avons enchaîné
la sauvage liberté. L'aigle prisonnier peut bien attirer mes
regards ; mais, dans cet état de dégradation, il n'a plus
rien qui me touche, et peut-être me sentirais-je ému, si
je voyais le roi des airs s'élever d'un vol rapide et majestueux
vers le séjour du tonnerre. Je ne vous dirai pas de vous armer
de l'instrument dont s'aide l'oeil de l'observateur, et de le diriger
vers le firmament ; cela même est une fatigue : je n'aime pas
à ne voir qu'un point des espaces célestes ; il me faut
toute la voûte des cieux, une liberté parfaite qui laisse
à mon esprit toute sa force, à mon coeur toutes ses affections.
Et
où donc la trouver, cette nature qui parle à nos âmes
bien mieux que toute l'éloquence humaine ? Où, Messieurs
? c'est dans ces forêts superbes et majestueuses, où la
solitude, le silence, l'épaisseur des ombres semblent pénétrer
l'âme d'un saint recueillement et d'une religieuse frayeur ; c'est
sur les bords d'une vaste mer tout à tour paisible et roucée,
dont les ondes semblent se jouer sous la main puissante du Dieu qui
les irrite ou les apaise à son gré ; c'est sur la cime
de ces hautes montagnes d'où l'oeil s'égare au loin, et
se perd dans un immense horizon. Là, roi de la nature, l'homme
semble planer sur son empire ; et contemplant avec transport ce vaste
ensemble de vallons et de coteaux, de monts et de plaines, de champs
et de prairies qu'il voit à ses pieds, son âme s'élève
naturellement vers l'auteur de tant de merveilles. Où faut-il
étudier la nature ? C'est surtout dans les cieux, au milieu de
ces nuits tranquilles et pures, quand le silence règne sur la
terre et dans les airs, et que la terre, avec ses douces clartés,
sembla verser sur l'univers le calme et la fraîcheur.
Alors
peut-il venir en pensée qu'il n'y a pas de Dieu ? Ah ! plutôt
des sentiments consolants et doux s'insinueront dans votre âme ; quelques larmes d'admiration et d'attendrissement s'échapperont
peut-être de vos yeux ; et, tombant à genoux, vous direz
:
"Dieu de l'univers,
que tes oeuvres sont belles ! Dieu de mon coeur, qu'il m'est doux de
croire en toi ! et comment pourrai-je te méconnaître, quand
ta présence éclate de toutes parts avec tant de gloire
et de magnificence ! Dieu de bonté, pardonne aux erreurs de ma
jeunesse ; reçois l'enfant égaré qui se jette dans
ton sein paternel et si tu fais paraître ta puissance en réglant
le s des astres, montre-toi plus puissant encore en réglant
mon coeur, et le soumettant pour toujours aux lois de ton adorable et
suprême majesté."
"L'existence de Dieu prouvée par l'ordre
et les beautés de la nature"
in Défense du christianisme ou Conférences
sur la religion
prêchées à la jeunesse française, dans l'église
Saint-Sulpice, Paris,
de 1803 à 1809 et de 1811 à 1822. Tome I, p. 74. |