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  Sophie Cottin
     

Rencontre de Malek Adhel


et de Mathilde

       
     

Bérengère et Mathilde – l'épouse et la soeur de Richard Coeur-de-Lion – se sont embarquées pour rejoindre les croisés en Palestine. Mathilde a renoncé au monde : elle n'a pas encore prononcé ses voeux, mais se destine à être Religieuse.
Après une tempête et un combat avec les Sarrazins, leur navire va être capturé par le redoutable Malek Adhel.

       
     

Une vierge occupée seulement du ciel...

       […] Quoique la galanterie fût regardée alors comme un devoir et comme une sorte de gloire, quoique Bérengère eût à sa suite plusieurs des plus distingués et des plus nobles chevaliers des cours de France et d'Angleterre, nul pourtant ne fut assez hardi pour oser offrir des voeux à la jeune Mathilde ; malgré l'éclat de ses charmes, la séduction de ses grâces, et la langueur de ses grands yeux bleus, il y avait dans toute sa personne une sorte de pureté qui imposait aux désirs, leur défendait de naître ; et l'habit religieux dont elle couvrait un corps formé par l'amour, la garantissait moins encore des tendres entreprises, que le respect qu'inspirait sa pudeur. Elle se montrait peu aux regards des hommes, mais à l'aspect de la vierge, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine, à demi-cachée par un long voile de lin, et toute brillante de la primitive innocence, chacun frappé d'une religieuse admiration, reculait quelques pas comme indigne de l'approcher.
         La reine aimait beaucoup trop Mathilde, pour ne pas s'affliger vivement des voeux qu'elle devait prononcer : ce n'était ni la solitude, ni l'obscurité de l'asile où elle allait s'ensevelir, qui lui paraissait un malheur, mais bien d'y vivre sans amour ; si elle concevait facilement qu'on pût dédaigner une couronne, elle ne comprenait pas qu'on renonçât à un époux : plus d'une fois elle ne put s'empêcher de dire sa pensée à sa jeune soeur ; mais quand elle s'efforçait de tenter son ambition, en l'éblouissant de l'éclat du trône et de cette foule de sceptres dont tant de rois s'estimeraient heureux d'orner sa beauté ; quand, plus souvent encore, elle cherchait à émouvoir son coeur, en lui peignant les charmes d'une union conjugale, Mathilde se détournait, en rougissant de la vue de pareils tableaux, non par la crainte qu'ils ne la tentassent, mais par la honte de les voir : alors Bérengère, attentive à ne point blesser une si délicate pudeur, ne lui parlait plus que de ces purs et chastes sentiments qui ont seuls le droit d'attendrir le coeur d'une vierge : c'étaient les regrets du meilleur des frères ; c'était la douleur d'une mère inconsolable de vivre séparée de son plus cher enfant ; c'était enfin l'amitié qui les unissait toutes deux, et dont la privation laisserait un vide dans son coeur, que l'amour même de Richard ne remplirait pas entièrement.
         À de si pathétiques peintures, la reine faisait succéder des fêtes où la magnificence s'unissait à la galanterie, et auxquelles il était difficile que la princesse Mathilde n'assistât pas quelquefois ; mais en vain le siècle étalait ses pompes, en vain la nature faisait parler ses tendresses ; courageuse et modeste, la jeune vierge dédaignait tous les terrestres biens, et traversait le monde, occupée seulement du ciel.

       
     

La capture

        Après quelques jours d'une navigation heureuse quoique lente, le vaisseau se trouva en vue des côtes d'Asie ; et déjà on apercevait le port de Ptolémaïs, comme un point dans l'horizon, lorsque le vent, s'élevant tout-à-coup avec violence, rendit tous les efforts des matelots inutiles ; le pilote lui-même abandonna son gouvernail à la fureur des flots ; et, en moins de trente-six heures, la force de la tempête eut poussé le navire contre les bancs de sable qui s'étendent aux environs de Damiette ; là il fut surpris par un vaisseau ennemi qui, voyant la détresse des chrétiens, crut qu'il lui serait facile de s'en emparer ; mais des sujets qui avaient à défendre leur reine, et des chevaliers qui combattaient pour la religion et la beauté, ne devaient se rendre qu'en perdant la vie. À la tête des guerriers, le plus jeune et le plus vaillant de tous, Josselin de Montmorency, l'épée à la main, résistait avec une telle intrépidité, que déjà les infidèles commençaient à plier, lorsqu'un esquif, sorti du port de Damiette, fit changer la fortune : à la vue du drapeau jaune et noir qu'il portait, les sarrazins s'écrièrent d'une commune voix : Malek Adhel ! Malek Adhel ! et ce nom leur rendant le courage prêt à les abandonner, ils recommencèrent le combat avec une nouvelle ardeur.
         Tandis que Josselin, animé d'une valeur héroïque, s'élance au milieu des ennemis, les presse, les pousse, les menace, précipite les uns dans la mer, frappe les autres, entasse les victimes, fait couler des ruisseaux de sang, et se forme un rempart des armes, des débris et des cadavres des infidèle ; l'archevêque de Tyr, qui était auprès des princesses, ayant entendu retentir le nom de Malek Adhel, tombe à genoux, et s'écrie : "Humiliez-vous avec moi, car notre heure est venue ; rien ne résiste à Malek Adhel."
           La princesse obéit et se prosterne ; mais la reine, d'une voix déchirante, lui dit, en fondant en larmes : "Mon père, qu'est-ce donc que cet affreux, cet horrible Sarrazin, dont la valeur va m'enlever à mon époux ? – Malek Adhel est frère de Saladin : de tous les ennemis des chrétiens, c'est le plus terrible sans doute ; je l'ai vu, le fer et la flamme à la main, réduire en cendres nos bourgs et nos campagnes ; sans lui jamais Jérusalem ne serait tombée, jamais Saladin n'eût fait flotter ses drapeaux sur le temple du Christ." Guillaume achevait à peine ces paroles, qu'un bruit de chaînes et un cliquetis d'armes lui apprit que leur funeste sort était accompli ; aussitôt il se hâta d'aller joindre ses frères, espérant adoucir leurs maux par ses prières ; depuis longtemps il connaissait Malek Adhel, et n'ignorait pas l'ascendant que sa haute sagesse lui donnait sur l'âme de ce guerrier.
         Tandis qu'il l'implore, les deux infortunées princesses se retirent dans l'endroit le plus obscur du vaisseau, attendant en tremblant les chaînes dont on va les charger. La reine, au désespoir d'un événement qui la sépare de son époux, exhale sa douleur par des larmes et des sanglots, en appelant le brave Richard à son aide : Mathilde, plus résignée, quoique frémissant de se voir sous la puissance des ennemis de la foi, presse contre son sein le reliquaire de l'abbesse, et à genoux devant Dieu, lui demande un secours qu'elle n'attend que de lui.

       
     

Malek Adhel, le chef des vainqueurs

    Mais tout-à-coup la porte de la chambre où elles sont renfermées se brise avec fracas ; plusieurs hommes s'y précipitent : à la vue de l'habit musulman, Mathilde se détourne avec horreur, en invoquant de nouveau le saint reliquaire : le chef des vainqueurs s'approche de la reine, d'un air fier mais respectueux, et lui dit : "Calmez votre effroi, Madame, vous n'êtes point esclave, vous serez traitée dans mon palais avec tous les honneurs dus à votre haute naissance ; je vous jure, au nom du prophète, qu'aucun des gens de votre suite ne portera des chaînes ; je leur demande seulement leur parole de demeurer à Damiette, et de ne point essayer de rejoindre le camp des croisés, avant que Saladin, mon frère, instruit de votre arrivée dans ses États, n'ait traité avec le roi d'Angleterre du prix qu'il met à votre rançon."
          Bérengère accepta avec joie des conditions généreuses qui lui donnaient l'espoir d'être bientôt rendue à son époux ; touchée d'ailleurs des manières nobles et polies du prince arabe, elle répondit avec reconnaissance, promit ce qu'il demandait, et se prépara à quitter le vaisseau pour se rendre dans le palais de son nouveau maître ; mais auparavant elle lui dit, en montrant Mathilde : "Seigneur, cette jeune vierge est la soeur de Richard ; ne nous séparez point ; la douceur de pleurer ensemble est la seule qui nous reste, et un si généreux vainqueur ne voudra pas nous l'arracher." Malek Adhel aperçut alors la princesse, et s'approcha d'elle pour lui donner la main ; mais Mathilde, dont le nom abhorré de Saladin venait de redoubler l'effroi, s'éloigna avec terreur du frère de ce grand ennemi de Dieu, et, s'enveloppant dans son voile pour ne pas le voir, elle répondit en tremblant, et sans lever les yeux, qu'elle suivrait la reine.
          En arrivant sur le tillac, Malek Adhel jette un coup d'oeil curieux sur ses deux illustres prisonnières, dont jusqu'à ce moment les traits lui avaient été cachés par l'obscurité : admirateur idolâtre de la beauté, la figure de la reine d'Angleterre ne fixe pas longtemps ses regards ! Il les détourne sur la princesse qui venait d'entr'ouvrir son voile pour descendre dans la chaloupe. Ce mélange de douceur et de majesté répandu dans toute sa personne ! La blancheur de ce front ingénu ! Le modeste incarnat de ses joues ! Ces timides regards attachés vers la terre ! Cet habit ! emblème de la chasteté. Enfin ! ce genre de beauté inconnu au climat où vivait Malek Adhel, l'étonne, le frappe ; il demeure interdit, il ne sait ce qu'il éprouve : jusqu'alors amant absolu des plus célèbres beautés de l'Asie, qui toutes maîtrisaient également ses sens, jamais son coeur n'avait été ému ; pour la première fois il vient de l'être : le fier arabe tremble devant une femme, et, sans lever les yeux, une vierge chrétienne vient d'enchaîner le frère du souverain de la Syrie, de l'Égypte et des trois Arabies.

       
     

 Premiers échanges

               C'était beaucoup pour un vainqueur musulman d'être poli envers un sexe que Mahomet a destiné à l'esclavage. Malek Adhel, étranger à la croyance d'Europe, ne pouvait partager le respect religieux que l'habit de Mathilde inspirait à des chrétiens, et, puisqu'il avait osé l'aimer, il devait oser le lui dire : aussi, chargeant un de ses officiers du soin de conduire la reine, il court à la princesse, l'enlève dans ses bras, la transporte dans la chaloupe, s'assied auprès d'elle, et veut s'emparer d'une de ses mains ; mais la jeune vierge, épouvantée de l'audace du musulman, se rejette en arrière avec autant d'effroi que si l'abîme des enfers se fût ouvert devant elle ; dans ce moment ses yeux se sont levés sur Malek Adhel, et la surprise la rend immobile ; jusqu'à ce jour, elle s'était figuré un Sarrazin comme la plus hideuse des créatures, et semblable en tout à l'effroyable portrait que le Saint-Esprit nous fait de Satan dans les Écritures : au lieu des traits du démon, elle aperçoit la plus majestueuse figure, un air fier et martial, un regard où la noblesse d'une belle âme se peint tout entière ; étonnée, éperdue, ne sachant si un prestige infernal la séduit et l'aveugle, elle se précipite aux pieds de l'archevêque de Tyr qui vient d'arriver auprès d'elle, et, cachant sa tête contre sa robe, elle s'écrie : "Ô mon père, mon père... ! "
        Guillaume connaît l'extrême dévotion de Mathilde, et croit voir, dans le sentiment qu'elle éprouve, l'humiliation d'avoir été enlevée par un infidèle et la douleur de se sentir sous sa dépendance ; il la relève, l'encourage, et tandis qu'il la soutient d'une main, il porte l'autre vers son front qu'il incline devant Malek Adhel, en lui disant : "Seigneur, cette jeune fille que vous voyez devant vous, pâle et tremblante, n'appartient plus au monde : placée par sa naissance à côté du trône de Richard, elle en est descendue pour se consacrer à Dieu par des voeux d'éternelle chasteté : l'approche d'un homme est pour elle une souillure, et jusqu'à ce jour, nul chevalier chrétien n'a osé regarder d'un oeil profane la vierge du Seigneur ; permettez donc, ô noble Malek Adhel ! que, renfermée dans l'intérieur de votre palais, à l'abri de tous les regards, fidèle à sa loi, elle demeure solitaire et cachée jusqu'à l'instant marqué pour sa délivrance par le ciel, le grand Richard et l'illustre Saladin."
          En achevant ces mots, il s'incline avec plus de respect encore et attend la réponse de Malek Adhel : celui-ci contemple longtemps la princesse, dont la confusion augmente encore la beauté ; il jette de tels regards sur elle, qu'elle est obligée de cacher dans le sein de la reine son embarras et sa honte ; cependant il garde le silence, hésite, ne sait à quoi se résoudre ; à la fin, se tournant du côté de l'archevêque, il lui dit : "Pontife du Christ, vos paroles me semblent si étranges, que, pour y croire, j'ai besoin qu'elles me soient confirmées par la princesse elle-même ;" alors, faisant quelques pas vers elle, il ajouta : "Serait-il vrai, Madame, que vos voeux soient tels qu'on vient de les exprimer, et que vous vous soyez condamnée volontairement à ensevelir dans une éternelle obscurité ces attraits qui étonnent, ravissent l'âme... ?" Elle interrompt le prince, et sans le regarder, levant les yeux au ciel, elle dit : "Oh ! que ne suis-je encore dans mon cloître, n'ayant jamais vu les traits ni entendu la voix d'un Sarrazin ! Dieu tout-puissant, vous le savez si tous les voeux de mon coeur ne sont pas de vivre à jamais éloignée des ennemis de votre nom ! - Vous voyez, illustre Malek Adhel, que je ne vous en impose pas, lui dit l'archevêque. - Oui, mon père, reprit le prince avec fierté, j'y vois les effets de cette religion fanatique que vous nommez la très-sainte, tandis que vous taxez la nôtre d'être impie et barbare ; cependant, toute barbare qu'elle est, jamais elle n'a commandé à nos guerriers d'aller ravager votre patrie, ni à de jeunes et célestes beautés de quitter le monde et ses plaisirs pour s'ensevelir toutes vivantes dans un tombeau : au reste, la princesse est libre, elle vivra dans mon palais conformément à ses volontés, et je saurai respecter jusqu'à ses absurdes serments."
          En achevant ces mots, Malek Adhel s'éloigna, et ayant divisé l'équipage chrétien sur plusieurs chaloupes, il remonta dans l'esquif qui l'avait amené, et précéda ses prisonniers à Damiette. Les princesses, en débarquant sur le port, trouvèrent deux litières qui les attendaient ; on présenta un cheval à l'archevêque ; le reste des prisonniers suivit à pied, hors le brave Montmorency, qui, n'ayant cédé qu'au nombre dans le combat, était couvert de glorieuses blessures, et, pâle, inanimé, fut mis sur un brancard, et porté presque sans vie au palais.
 
        Durant la route, Mathilde, seule avec elle-même, repassait dans sa pensée tous les funestes événements dont ce jour avait été témoin  ; elle frémissait au souvenir de la témérité de l'infidèle ; mais en même temps elle s'étonnait de ne pas sentir pour lui une plus invincible horreur. Comment surtout, se disait-elle, n'ai-je pas aperçu en lui quelques traits du démon auquel il est livré sans doute la cause en est dans le trouble où ses discours impies avaient jeté mes esprits ; et, en réfléchissant ainsi, la princesse éprouvait une secrète curiosité de revoir le jeune arabe, afin de découvrir le signe réprobateur dont Dieu devait l'avoir marqué.

   Mathilde ou Mémoires tirés de l'histoire des croisades
Extraits du chapitre 3.

       
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