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Le lac de Gaube
On
y va à cheval ou plutôt on y grimpe sur des rochers éboulés
dans le sentier, on gravit en quelques instants à des hauteurs
immenses, s'étonnant de la vigueur de son cheval, dont le pied
ne glisse pas sur le granit ni sur le marbre et dont le poil, après
une journée de fatigue, est aussi sec et aussi dur que les pierres
auxquelles il se cramponne. Ce qu'on appelle le Pont d'Espagne est un
pont jeté sur le torrent, que l'on traverse environ une heure
après la cascade de Cerisey.
Alors on entre dans
une forêt de sapins, et bientôt vous marchez sur une grande
prairie au bout de laquelle se trouve le lac. Sa teinte vert-de-gris
le fait confondre un instant avec l'herbe que vous foulez ; il est uni
et calme ; son eau est si calme qu'on dirait une grande glace verte
; au fond se dresse le Vignemale, dont les sommets sont couverts de
neige, de sorte que le lac se trouve encaissé dans les montagnes,
si ce n'est du côté où vous êtes.
Certes, si on y allait
seul et qu'on y restât la nuit pour voir la lune se mirer dans
les eaux vertes avec la silhouette des pics neigeux qui le dominent,
écoutant le vent casser les troncs de sapins pourris, certes,
cela serait plus beau et plus grand ; mais on y va comme on va partout,
en partie de plaisir, ce qui fait qu'on n'a pas le loisir d'y rêver
ni l'impudeur de se permettre des élans poétiques désordonnés.
Le cirque de Gavarnie
Jusqu'à
présent, ce que j'ai vu de plus beau, c'est Gavarnie. On part
de Luz le matin et on n'y revient que le soir au jour tombant ; la course
est longue et dangereuse, on marche peut-être pendant trois lieues
au bord d'un précipice de cinq cent pieds, sans éprouver
le moindre sentiment d'inquiétude, confiance qu'il est difficile
d'expliquer et que tout le monde éprouve malgré soi. Quand
vous avez passé l'Échelle et le pic de Bergons, la montagne
s'écarte du gave pour un instant, vous étale une prairie
qui embaumait de foin coupé ; elle se resserre bientôt
et déploie toutes ses splendeurs tragique au Chaos. Ainsi nomme-t-on
un lieu plein de rochers entassés les uns sur les autres, comme
un champ de bataille d'un combat de montagnes où ces cadavres
immenses seraient restés, écroulés sans doute un
jour d'avalanche ; je ne me rappelle plus quand, mais tout l'effroi
de leur chute reste encore dans leur nom de Chaos, dans toute la contrée
; le gave passe à travers et se cabre contre eux sans les ébranler.
Tout s'oublie vite quand on arrive dans le cirque de Gavarnie. c'est
une enceinte de deux lieues de diamètre, enfermée dans
un cercle de montagnes dont tous les sommets sont couverts de neige
et du fond le laquelle tombe une cascade. À gauche, la brèche
de Roland et la carrière de marbre, et le sol sur lequel on s'avance,
et qui de loin semblait uni, monte par une pente si raide qu'il faut
s'aider des mains et des genoux pour arriver au pied de la cascade ;
la terre glisse sous vos pas, les roches roulent et s'en vont dans le
gave, la cascade mugit et vous inonde de sa poussière d'eau.
Le
temps était pur, et les masses grises des montagnes du Marboré,
bordées de neige, se détachaient dans le bleu du ciel
et au-dessus d'elles roulaient quelques petits nuages blancs dont le
soleil illuminait les contours. On reste ravi, et l'esprit flotte dans
l'air, monte le long des rochers, s'en allant vers le ciel avec la vapeur
des cascades.
C'est en côtoyant le pied de la montagne que l'on arrive au pont
de neige. À l'entrée nous trouvâmes enseveli un
aigle que sans doute l'avalanche aura pris dans son vol et entraîné
avec elle, tombeau de neige, qui s'est dressé pour lui dans les
hautes régions et qui l'a emporté comme un immense lacet
blanc.
On
s'avance sous une longue voûte qui suit le cours du gave, dont
les parois de neige durcie sont en pointe de diamants. On dirait de
l'albâtre oriental humide de rosée ; l'eau découle
du plafond sur nos habits ; le gave roule des pierres, et au milieu
des ténèbres la blancheur des murs de neige nous éclaire,
et l'on marche courbé, se traînant sur les pierres de marbre
dans cette demeure des fées. Quand vous revenez au jour, vous
revoyez le cirque, ses roches, ses petits sapins et dans le bas son
herbe roussie du soleil.
Je suis revenu à Luz au pas et en rêvant de Gavarnie ;
j'avais encore le bruit de sa cascade dans l'oreille et je marchais
sous le pont de neige.
Gustave
Flaubert,
Pyrénées - Corse
22 août - 1er novembre 1840. |