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Les images abondent dans le manuscrit de Madame Bovary. Comparaisons et métaphores y sont intimement mêlées. Il n’est pas rare de trouver une métaphore, développée par une comparaison, qui contient une métaphore, qui … etc.
 
« Emma grelottait d’abandon dans sa pauvre vie plus froide que le mur d’un cellier et l’ennui, comme une araignée hideuse, filait en silence sa toile grise à tous les clous de son cœur. » [f° 1_198v]
Au fil des brouillons, l’image change de statut. Le plus souvent, dans le texte destiné à l'édition, Flaubert choisit la métaphore pour alléger la phrase :
 
« et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur. » [déf. 93]
  
Notre travail porte uniquement sur les comparaisons car il est impossible de repérer les métaphores avec un moteur de recherche : aucune conjonction, aucun mot introducteur ne les signalent. Nous avons toutefois conservé toutes les métaphores qui sont, comme pour "l'araignée silencieuse", l’aboutissement d’un travail stylistique.
 
  
 
La quête des comparaisons dans le manuscrit de Madame Bovary
Voici les conjonctions, formes adverbiales ou verbales prises en compte pour l'élaboration du corpus :
 
Comme - comme si - ainsi que - de même que - de la même façon que - tel que - plus que - moins que - aussi que - tel un - pareil à - semblable à - à la manière de - en manière de - une manière de - à la façon de - en façon de - en forme de - avec l’air de - avec le geste de - avec un soin de - sembler - ressembler à - paraître - faire l’effet de - avoir l’apparence de - avoir l’air de…
 
Le tri des résultats
La recherche de "comme" donne à elle seule 10 622 résultats, répartis sur 4 171 folios !
C’est le mot que Flaubert utilise spontanément. Presque toutes les comparaisons ont, à un moment ou un autre, pris cette forme. Un premier tri a éliminé tous les "comme" qui n’introduisaient pas des comparaisons.
  « Comme il n'a pas de livres, on lui dit de venir s'asseoir sur le petit banc. »
« Comme sa jeunesse était loin ! »
ou toutes les comparaisons qui n'étaient pas des figures de style.
  « Charles devait faire maigre tous les vendredis, s´habiller comme elle l´entendait. » 
« Charles désirait qu'on appelât l'enfant comme sa mère. »
  
L'énoncé des comparaisons
Les résultats de la recherche livrent des extraits de brouillons au texte fragmenté, pleins d’ajouts et de ratures. La comparaison, à peine ébauchée, y est aussitôt abandonnée, puis reprise et modifiée dans les folios suivants. L’écriture d’une image peut ainsi se prolonger sur une douzaine de folios, et être finalement abandonnée.
Il a fallu regrouper les divers fragments en un texte qui synthétise toutes les variantes d’une même comparaison, qui soit compréhensible, agréable à lire, et qui donne à voir les principaux développements de la comparaison.

L'accès aux textes du manuscrit
On peut toujours retrouver les textes originaux en cliquant sur le lien proposé. Il conduit dans les transcriptions des manuscrits, au plus près des brouillons où s'élabore la comparaison.

La codification et le classement
Pour rendre la base interrogeable, il a fallu trouver des catégories où classer toutes ces images.
Exercice hautement acrobatique qui ne relève pas vraiment d’une science exacte, puisque rien n’est moins rigoureux que l’imagination d’un auteur à la recherche d’une idée… Ne soyez donc pas étonnés si parfois une comparaison surgit de manière inattendue : c’est que nous n’avons pas trouvé d'endroit qui puisse être plus utile pour vos recherches.
 
  
  Près de mille comparaisons disparues
Ce tableau montre la répartition des comparaisons dans le manuscrit, le nombre et le pourcentage de ce qui a été conservé.
 
 

Manuscrit
définitif

Nombre de pages

Nombre de comparaisons

Comparaisons conservées

Pourcentage

     Première partie

page 1 à 138

138

249

74

29,7%

     Léon à Yonville

p. 139 à 251

112

213

46

21,5%

     La liaison avec Rodolphe

p. 252 à 368

106

428

124

29%

     Troisième partie

p. 369 à 485

116

451

126

28%

     Total

485

485

1341

370

27%


On voit que les images jaillissent, de plus en plus nombreuses au fil des pages, mais que la proportion de ce que Flaubert supprime est à peu près constante : 73%, soit près des trois quarts.
  
  Faut-il avoir des regrets ?
La lecture intégrale du corpus permettra à chacun d’apprécier les choix de Flaubert. [Pour obtenir tous les extraits, lancer la recherche sur l’écran de requête sans remplir aucun des champs].
On se réjouit parfois de la disparition d’une comparaison, si l’on juge l’idée trop lourde, trop stéréotypée, trop compliquée, de mauvais goût, etc. Mais on peut aussi concevoir quelques regrets.
N’est-il pas dommage d’avoir perdu, par exemple, le plan de carrière d’Emma ?
  « La vie de la femme est un martyre. Je passerai sur la terre comme un ange, en y laissant seulement la trace de mes ailes. » [f° 2_198]
 
ou les étranges penchants du narrateur pour le romantisme gothique ?
 
« Il y avait des jours, inaperçus jadis, couchés maintenant dans l’oubli, et qui se relevaient tout entiers, joies perdues qui accouraient autour d’Emma, pâles et longues comme des morts qui s’accoudent pour causer sur le bord de leur tombeau. » [Emma se souvient de Léon, après son départ d’Yonville - f° 3_6]

l’exquise sensibilité de Rodolphe ?
 
« Vous rappelez-vous cent fois avoir entendu des dédains accueillir toutes vos souffrances, et des rires immondes qui tombaient sur les délicatesses de votre cœur, comme si l'on hachait des dentelles avec un couteau de cuisine ? » [Rodolphe fait sa cour à Emma pendant les comices – f° 3_152]

l’euphorie de Léon qui rejaillit sur ce qui l’entoure ?
 
« Les vieilles maisons de bois, à poutrelles noires et à pignon pointu, semblaient ouvrir leurs rides avec un air de gaîté comme des vieillards en goguette qui chancellent et se soutiennent par l’épaule. » [f° 5_46v]

ou les retombées de son excès de bonheur ?
 
« Cette soirée-là fut la profondément triste et la plus désoeuvrée de toutes celles qu'il se rappelait avoir vécues. Peut-être [Léon] éprouvait-il aussi cet arrière-goût d'amertume qui sort comme un hoquet de l'âme après toutes les gloutonneries de la passion. » [f° 5_139v]

 
 

Cette base de données, pour sa conception, son organisation et son exécution, a nécessité de longs mois de travail. Un outil informatique a spécialement été créé par Jean-Eudes Trouslard, financé par le Centre d'Études et de Recherche Éditer/Interpréter (CEREdI, EA 3229) de l'Université de Rouen.
Si vous utilisez cette base pour vos travaux ou vos publications, veuillez en citer les auteurs :
Nicole Caron, Danielle Girard, Bernadette Goarant, Nicole Sibireff.

8 mai 2008 / 14 mars 2009  

 
   
   
Pour vos suggestions ou vos remarques, toujours bienvenues,
veuillez écrire à Danielle Girard