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[Colloque « Les études françaises valorisées par les nouvelles technologies d'information et de communication, littérature - internet - bibliothèque », BM de Lisieux, 27-28 mai 2002.

Le site du Centre Flaubert : un chantier sans fin

Yvan Leclerc
« Nous en resterons Maîtres et Seigneurs »
Rollon, 25 juillet 885
.

Le site Flaubert du Centre de l’Université de Rouen a ouvert le 8 mai 2001, il y a un peu plus d’un an. Pour les flaubertiens, le 8 mai est aussi un anniversaire, non d’une Victoire, mais de la mort de l’auteur, le 8 mai 1880. A vrai dire, nous avons un peu forcé la coïncidence: le site était prêt quelques jours plus tôt, mais nous avons attendu, pour en annoncer l’ouverture, cette date symbolique et donc facilement mémorisable.

Olivier Bogros nous donne aujourd’hui l’occasion d’un regard rétrospectif pour un premier bilan et surtout d’une réflexion sur les développements à venir. Si nous nous retournons sur l’année écoulée et sur les deux années de préparation qui ont précédé l’inauguration, nous trouvons à l’origine beaucoup d’ignorance de ce qui nous attendait. Il fallait cet état d’esprit pour entreprendre. Quand il a su que nous allions ouvrir un site, un maître en la matière, Guy Rosa, responsable du site Hugo de Jussieu, m’a écrit: "Les sites web méritent une inscription dantesque pour leur responsable. Un site a des effets pervers ("Bonjour, Je suis une étudiante de seconde; le professeur nous a donnés un sujet sur Le Dernier jour d’un condamné. Auriez-vous des informations?"), mais révèle aussi des perversions". Suit l’exemple, qu’on ne citera pas, d’un monomaniaque hugolâtre. On imagine sans peine un dixième cercle des Enfers réservé aux nouveaux Narcisse prisonniers pour l’éternité d’une petite surface bleutée où ils s’enfoncent plus qu’ils ne surfent en contemplant amoureusement leur propre image numérisée. Inscription dantesque, disait Guy Rosa. Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate. Laissez toute espérance: en temps libre, en travaux de recherche personnels. Les sites sont de grandes machines chronophages. D’abord lors de la phase d’auto-formation, pour ceux qui, comme moi, se sont convaincus que leur recherche devait désormais passer par un mode de diffusion informatique, sans avoir les moyens intellectuels de leur ambition, et sans grand espoir, vu leur âge, leurs antécédents, etc., de les acquérir un jour, malgré des stages et de la bonne volonté. Imaginons Bouvard et Pécuchet construisant leur site à Chavignolles… Il est rare de réunir dans une même tête les compétences d’un chercheur en littérature et d’un informaticien doué d’un solide sens graphique; nous connaissons tous des sites bourrés d’informations alors qu’ils ne payent pas de mine, et à l ’inverse des sites somptueusement habillés et vides de contenu. Pour le site Flaubert, c’est d’abord un doctorant, Matthieu Desportes, qui m’a donné l’impulsion (dans les NTIC, ce sont souvent les étudiants qui forment les enseignants); j’ai ensuite bénéficié et je bénéficie toujours du concours inestimable d’un jeune technicien, Djamel Hadji, qui m’a montré comment faire en le faisant avec moi.

Ce temps initial passé à la formation, jamais vraiment terminée en raison des évolutions techniques, se prolonge indéfiniment en temps de maintenance, de surveillance et de croissance. Pensée du site, occupation presque permanente de l’esprit, idée fixe. Chaque soir: "Qu’as-tu fait aujourd’hui pour ton site?". L’examen de conscience du maître entoileur. Ou la Toile comme surmoi. Ce que Proust dit du romancier, à la fin du Temps retrouvé, vaut pour le créateur d'un site: il "devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde […]".

A ce temps illimité d’alimentation s’ajoute un troisième temps, une troisième cause de temps passé, parfois de temps perdu: ce qu’on pourrait appeler le service aux visiteurs. Un enseignant a l’habitude de répondre aux demandes des étudiants, du moins on espère qu’il sait se rendre disponible, et aux questions érudites de ses collègues. Plus rarement, en tant que critique ou d’éditeur scientifique, il rencontre son public, dans des salons du livre, des journées d’étude, des conférences ou via des lettres que son éditeur lui fait suivre (Monsieur, Vous avez omis de citer en bibliographie mon ouvrage de référence; Monsieur, Je peux apporter un complément à la note 15 de la page 52; Monsieur, Vous vous êtes trompé dans l’identification du destinataire de la lettre du tant", etc.). Mais rien de comparable avec ce qui se passe sur un site: le maître entoileur est en situation de l’aubergiste qui tient table ouverte à toute heure du jour et de la nuit, sommé de répondre par retour aux exigences légitimes de ceux qui se donnent la peine de lui rendre visite. Bref, les sites gratuits deviennent des services publics, et pour peu que nous soyons attachés à l’esprit du service public, il faut savoir ne pas mesurer son temps au profit qu’on peut tirer, et avoir compris, après Bourdieu, que le bénéfice symbolique vaut salaire.

Il fallait donc, au départ, beaucoup d’inconscience pour s’embarquer dans cette galère. Il fallait aussi quelques raisons très conscientes et positives. J’en vois au moins trois. La première visait à combler un manque. On ne fait que ce que les autres n’ont pas fait, ou mal, ou pas suffisamment. Sur Flaubert, il existait déjà des milliers de pages, et en particulier celles de Jean-Benoît Guinot, très riches, mais il nous a semblé que la voie restait ouverte pour un site généraliste lié à un centre de recherche universitaire, susceptible de présenter des matériaux déjà existants, mais aussi de faire vivre la recherche en ligne, en ouvrant une rubrique de débats critiques, un "Club" qui sert d’intermédiaire entre les chercheurs et les curieux, à l’exemple de ce que Tim Unwin fait pour l’ensemble des questions concernant le siècle avec sa liste de diffusion liée au site Dix-neuf : http://www.bristol.ac.uk/dix-neuf/ en publiant des articles inédits dans la rubrique "bibliographie" (c’est le cas par exemple avec "Poétique de l’héritage malade" signé Hugues Laroche, qui a préféré une première publication directement numérisée, en même temps qu’il nous autorisait à reproduire un article précédemment paru dans une revue papier), et en éditant la Revue Flaubert en ligne, qui en est à son deuxième numéro; le troisième, à paraître en 2003, sera consacré au sujet du colloque d’aujourd’hui, mais appliqué à notre auteur: l’apport des nouvelles technologies d’information et de communication à l’édition et aux études flaubertiennes. Annonce qui vaut appel à contribution…

La deuxième motivation répondait à un bon mouvement, quand j’y repense, un geste d’acting out, au désir de partager les fichiers accumulés dans mon ordinateur, de les mettre à disposition du plus grand nombre, un peu comme le collectionneur égoïste, repu dans la contemplation de ses richesses, qui se demande soudain de quel droit il monopolise pour sa seule jouissance des biens patrimoniaux appartenant à l’humanité. Il y avait un peu de cela dans le geste d’"externer" une documentation réunie d’abord à des fins personnelles: des œuvres numérisées, certes toutes importées, vampirisées sur d’autres sites où n’importe qui pouvait aller les chercher, mais remodelées pour les rendre plus conformes aux besoins des chercheurs (par exemple la Correspondance redécoupée en tranches annuelles), mais aussi et surtout des documents uniques, la liste des thèses soutenues et en cours (avant qu’elle ne soit accessible sur le serveur du fichier central), des thèses en intégralité sur disquettes, des articles numérisés, etc. Bref, c’était ma bibliothèque et mes archives personnelles que je voulais transformer en centre de ressource virtuelle. Comme si mon bureau de bois devenait un bureau sur écran, et le laboratoire de recherche une chambre de verre où je travaillerai désormais sous le regard des visiteurs qui liront par dessus mon épaule.

La troisième et dernière raison est d’ordre institutionnel: il s’agissait d’affirmer l’existence du Centre Flaubert de Rouen, de fédérer les flaubertiens qui ne se reconnaissent ni dans les pratiques ni dans les méthodes d’une équipe parisienne, riche en effets d’annonce mais pauvre en réalisations, incapable de créer une revue comme de mettre en place un site digne de ce nom, mal perçue par la communauté des chercheurs en raison du discours dominateur qu’elle tient au nom de la prétendue supériorité de la génétique, promue au rang "d’hypercritique", sur les autres modes d’interprétation, relégués au rang de vulgates méprisables. Nous avions également l’occasion d’officialiser une collaboration déjà ancienne avec la Bibliothèque municipale de Rouen, dont on peut trouver sur le site le catalogue des manuscrits de Flaubert et l'inventaire des livres imprimés appartenant au fonds Flaubert, en attendant l’iconographie et l’édition hypertexte de Madame Bovary. Pendant toute cette phase de construction, l’exemple de ce qui se fait à la Bibliothèque municipale de Lisieux nous a été d’un grand encouragement: elle est citée parmi les premières références de sites institutionnels pour les ressources numériques. A l’occasion du colloque virtuel de la BPI, "Ecrans et réseaux: vers une transformation du rapport à l’écrit" (octobre 2001-mars 2002), la communication signée par la BPI et intitulée "Babel ou le choix du caviste: la bibliothèque à l’heure du numérique" mentionne Lisieux juste après la BnF: "Les technologies numériques ouvrent aux bibliothèques, et pas seulement aux plus prestigieuses d’entre elles, de fabuleuses perspectives dans le domaine patrimonial. L’exemple de la BnF et de Gallica vient spontanément à l’esprit, celui de la Bibliothèque municipale de Lisieux était sans doute moins attendu. Il prouve qu’une bibliothèque de taille moyenne peut se constituer un patrimoine électronique en numérisant son fonds local ou en rééditant des textes oubliés dont les rares exemplaires dorment dans ses magasins" (p. 5).

http://www.text-e.org

L’intérêt de ce qu’on y trouve provient effectivement du pari sur la qualité et sur la rareté des documents: à Lisieux, on fait ce que les autres ne font pas, pour ce qui concerne Flaubert, par exemple, en publiant un choix de lettres à Louise Colet (ce qui comble en partie une lacune sur Gallica, les lettres entre 1830 et 1847 n’ayant pas été numérisées en mode texte), les pièces du procès de Madame Bovary et l’article de Baudelaire sur ce roman.

Au moment du procès, précisément, Flaubert disait à son frère qu’il importait de faire peser sur Paris par Rouen. Nous ne sommes plus, fort heureusement, à l’époque d’un affrontement Paris/ Province, et la Toile a puissamment contribué à la réévaluation et parfois au renversement des hiérarchies admises. David contre Goliath n’utilise plus la fronde, mais une souris. L’un de mes collègues parlait un jour de "stratégie de petit"; c’est bien cela, la Toile, l’infini à la portée des petits et des moyens, dans un processus d’égalisation qui mélange le meilleur et le pire.

Nous ne sommes pas seulement redevables à la Bm de Lisieux d’un encouragement à jouer dans la cour des grands; elle nous a donné aussi l’idée d’un bulletin envoyé par liste de diffusion. Nous connaissons tous la formule rituelle qui ouvre le courriel mensuel signé d’Olivier Bogros: "Juste quelques lignes pour vous présenter les nouveautés de la bibliothèque électronique de Lisieux". Une formule modeste pour annoncer les richesses inattendues de la sélection mensuelle et du rayon normand. Le bulletin "remue-net" de François Bon lié à son site nous a également inspirés: par hommage et reconnaissance de dette, nous lui avons emprunté les deux couleurs rouge et bleu foncé. L’existence du Bulletin Flaubert, à fréquence variable selon l’actualité et les disponibilités des rédacteurs, envoyé gratuitement à 260 abonnés (et plus puisqu’il a bénéficié au début d’une rediffusion par "remue-net", et maintenant, fidèlement, par Litor), est désormais une pièce essentielle du dispositif. Il a eu au départ un rôle de défense et illustration du site et du Centre (en les faisant connaître et en installant un organe de riposte public au cas où se reproduirait l’OPA inamicale dont notre Centre avait été la cible, peu de temps avant l’ouverture du site, de la part d’un flaubertien peu scrupuleux). Et il joue maintenant le rôle de journal d’actualité, tenant à jour un agenda, informant des ventes d’autographes et de livres, des dernières publications, des nouveautés sur la Toile. Il remplit une fonction d’échangeur avec le site. En effet, les Bulletins mentionnent les enrichissements du site, et ils l’alimentent en retour, puisqu'ils sont accessibles à partir de la page d’accueil, soit en intégralité par ordre chronologique, soit sous quatre rubriques thématiques qui regroupent les informations dispersées dans les Bulletins, "Sur la Toile", "Agenda", "Ventes", "Vient de paraître", pendant que les questions de la rubrique "Recherche" du Bulletin sont installés dans la section "Club". Les visiteurs du site ont la possibilité de s’inscrire sur la liste de diffusion et de rejoindre ainsi la communauté virtuelle des flaubertiens internautes. D’une année d’existence de ce bulletin, je retiens deux temps forts: l’engouement suscité par la demande de définition du mot "gabillot" dans L’Education sentimentale, une centaine de réponses reçues, la question ayant été relayée, je ne sais trop comment, par Le Nouvel Observateur (voir Bulletins 4 et 5, et les réponses en page "Club" du site); un universitaire de Tel-Aviv qui demande à entrer en contact avec une jeune docteur japonaise, Tomoka Mihara, dont la thèse figure en intégralité sur le site (nous verrouillons nos thèses à l’impression, pour éviter les risques de plagiat): à ce moment là, je me suis rendu compte de la dimension internationale de notre entreprise.

Le Bulletin fait partie du solde positif. Il y a aussi les sections en crise, "en baisse" ou "en panne", comme disent les hebdomadaires qui établissent une cote pour les personnalités en vue. Deux rubriques, sur lesquelles nous misions beaucoup, me paraissent particulièrement sinistrées, et je ne vois pas bien comment les revitaliser: "Collèges et lycées" et "Débats critiques". Dès sa conception, il était clair pour nous que le site Flaubert devait s’adresser à tous les publics, du lecteur occasionnel au spécialiste, du marchand d’autographes à l’étudiant, certaines rubriques étant communes, d’autres plus spécialisées. C’était le cas, par exemple, de la section "Collèges et lycées", pour laquelle nous avons eu le soutien du Recteur de Rouen. Après un démarrage honorable, cette page est une page morte, ou du moins en sommeil, avec 2 fichiers en propre, et 2 liens. A cela, je vois plusieurs raisons. Les professeurs travaillent seuls et n’ont aucune incitation à diffuser leurs travaux. Par ailleurs, les manuels scolaires proposent d’innombrables travaux sur Flaubert (anthologie, questions, réponses dans les livres du professeur); il n’est donc pas absolument nécessaire d’en produire de nouveaux. Lorsque c’est le cas, et en particulier lorsque les exercices intègrent la dimension informatique, les enseignants montent avec leurs élèves un site internet d’établissement, et c’est très bien ainsi, ou s’adressent à un site de proximité, le site de leur Rectorat par exemple, dont ils peuvent légitimement attendre une reconnaissance et un bénéfice institutionnels. Notre travail consisterait alors pour les travaux de collèges et lycées à viser non pas l’accumulation de matériaux propres (sauf à prendre le temps de mettre en place de véritables exercices pédagogiques numérisés), mais la tenue à jour d’un bouquet de liens. Cette rubrique en panne a engendré des effets secondaires pervers, et en ce sens, elle marche très bien, et même un peu trop: la demande d’aide aux devoirs. A tel point que nous avons dû insérer, en page d’accueil de cette section, un avertissement ainsi conçu: "Le responsable du site se tient à votre disposition pour à peu près tout, sauf pour faire les devoirs à la place des élèves, comme la demande lui en a déjà été faite". Exemple de supplique: "kel sont le figures du style et les formes syntaxiques du texte madame bovary peut tu me repondre aujourdhui car demain ca sera trop tard. [adresse] merci". L’un de mes doctorants, Matthieu Desportes, m’a conseillé de ne pas trop m’offusquer des graphies phonétiques et du tutoiement, relevant du principe d’économie (tu plus court que vous) dans le code SMS ou texto. Dans dix ans, je songe à arrondir mon improbable retraite par non-répartition en montant sur internet, en marge du site Flaubert, ma petite officine de devoirs à la demande, du collège au doctorat. En attendant, par défaut de propositions et par excès de demandes décalées, la rubrique "Collèges et lycées" n’a pas tenu ses promesses.

Deuxième rubrique en friche informatique : "Débats critiques". L’intitulé ainsi que le chapeau de la page d’accueil affichent notre volonté de sortir du compte rendu traditionnel à une voix en multipliant les points de vue sur une contribution importante, et en invitant l’auteur à prolonger sa réflexion en participant à la discussion. Internet permet ce dispositif évolutif et cumulatif, alors que les comptes rendus en revue sont limités en place, bornés dans le temps par une date limite de remise, et fortement hiérarchisés dans leur distribution à un seul recenseur autorisé. A une ou deux exceptions près, notre tentative de renouveler la forme figée du compte rendu s’est pour l’instant soldée par un échec. J’en aurais volontiers incriminé une micro-"société mutuelle d’admiration réciproque" (l’expression est d’Alfred Le Poittevin) qui empêche certains flaubertiens, heureusement minoritaires, d’apporter leur contribution à une entreprise qui rompt avec les pratiques dominantes, mais je me suis aperçu que le problème était plus général, ainsi qu’en témoigne un message récent du modérateur Patrick Rebollar aux membres de Litor: "Cette question: l’absence de débat ou la pauvreté des débats dans nos listes de discussion […] au profit de la communication d’informations brèves, est-elle un signe d’échec des groupes de" discussion"?". (11/04/02, litor@univ-paris3.fr). S’il y a peu de discussions sur des sujets assez larges, il y aura encore moins de débats critiques à partir d’un ouvrage spécialisé: un tel débat suppose en effet un bon niveau de connaissance de l’œuvre et de la bibliographie, ce qui exclut les amateurs; il ne suffit d’intervenir pour dire j’aime/ je n’aime pas, ou ça m’intéresse/ ça ne m’intéresse pas; les spécialistes sont en nombre limité, ils préfèrent encore donner des comptes rendus sur papier dans des revues où ils ont un rôle, une influence, dont ils attendent en retour de bonnes critiques lorsqu’eux-mêmes publient; enfin ces spécialistes sont liés par des solidarités (amitiés, dépendances hiérarchiques, rivalités, etc.) qui rendent difficile l’instauration d’un débat ouvert. Cette rubrique, sans doute en avance sur son temps, fait encore partie de l’utopie d’internet.

A côté de ces deux rubriques bloquées, les autres sont fort heureusement en expansion. Dans son exploration consacrée à Flaubert sur Internet, Andrew Oliver a bien voulu noter que notre site était en développement constant

http://www.chass.utoronto.ca/french/xix/

(et sur papier: Bulletin Dix-neuvième, n° 33, juin 2001, p. 126-127).

Nos projets tiennent en une phrase: passer d’un site statique de première génération dans lequel à peu près tout ce qui est mis en ligne existe sur papier (les œuvres, les articles, les thèses) ou pourrait exister sur papier (par exemple la Revue Flaubert, avec ses fichiers en format PDF faciles à imprimer et aussi à convertir, en raison du nombre important de notes) à un site de seconde génération pour lequel l’informatique n’est pas seulement un support moderne ou un outil différent pour des contenus traditionnels, mais une façon nouvelle d’éditer et de lire. A technologie nouvelle, il faut des objets nouveaux. Les pages sur sites doivent devenir des pages de sites. Jusqu’à présent, nous n’avons fait que démarquer le célèbre art poétique de Chénier: "Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques", en l’adaptant: "Sur des supports nouveaux, mettons nos vieux papiers". Ou encore: on a mis en ligne des pages sur internet; il faut maintenant mettre internet dans les pages pour en faire autre chose que des pages. (Insistance de la métaphore-papier, dans la langue comme dans l’iconographie: page, corbeille, bureau, etc.).

Chantier sans fin: selon qu’on envisage un site de première ou de deuxième génération, on peut concevoir l’infini selon deux modalités:

- un infini quantitatif ou cumulatif qui consiste à offrir toujours plus de matériaux primaires et secondaires

1) les œuvres, toutes les œuvres de Flaubert, et pas seulement les six grands titres publiés, en mode texte pour des raisons évidentes de recherche, mais aussi en mode image, pour accéder, grâce au fac-similé de toutes les éditions originales, à la physionomie réelle des livres, à la matérialité typographique, indispensable si l’on travaille sur l’histoire de l’édition ou simplement, d’un point de vue pratique, pour retrouver une page mentionnée dans la correspondance de Flaubert (dans ses lettres à son éditeur Michel Lévy, par exemple);

2) la totalité des manuscrits numérisés, et l’on sait que le corpus manuscrit est particulièrement volumineux chez Flaubert, lettres, carnets de notes, dossiers de genèse des œuvres;

3) la bibliographie critique, depuis les articles de journaux contemporains jusqu’aux thèses. Nous avons commencé ce travail immense en reprenant, avec l’autorisation des auteurs, des articles publiés en revue, et en proposant les premières thèses en ligne.

Cette volonté de totalisation, qui n’est pas sans rapport avec l’entreprise encyclopédique de Bouvard et Pécuchet, relève de l’infini, mais d’un mauvais infini, positiviste, comptable, l’infini du collectionneur pour lequel la collection n’est jamais complète: il manque toujours une pièce.

- le bon infini qu’il faut viser, c’est l’infini qualitatif, c’est-à-dire, à partir d’un ensemble fini de matériaux, un traitement qui rende infini le nombre des combinaisons et des itinéraires.

Deux types de projets vont dans ce sens, des bases de données et des hypertextes.

A) Les bases de données

Nous avons engagé ou nous envisageons la constitution de quatre bases de données:

  • une base de données épistolaire, qui permettra des recherches croisées selon différents critères: date, lieu d’écriture, destinataire, appellation, incipit, formule finale, pré-signature, signature, lieu de conservation ou ventes. Cette base de données devrait permettre des études nouvelles sur les pratiques épistolaires de Flaubert (densité, périodicité, usage du surnom, etc.), en même temps qu’elle présentera un intérêt pratique, en permettant le suivi des ventes, la discrimination instantanée entre lettres éditées et inédites proposées à la vente. Elle fournira également, par comparaisons automatiques, une aide à l’identification des lettres inédites sans date ni destinataire.
  • une base de données biographique, ou micro-biographique, dont l’objectif est d’établir un calendrier Flaubert au jour le jour, et de favoriser des parcours non chronologiques dans les aventures d’un corps (par l’entrée "maladie" par exemple) et d’un "homme-plume", en établissant l’histoire de ses lectures et de ses écritures. Nous pensons aussi à un arbre généalogique informatisé, sans avoir pu trouver le logiciel approprié, malgré des démarches auprès de généalogistes.
  • une base de données iconographique, multiplement ramifiée en album de famille, en iconographie documentaire intervenant dans la genèse, en illustrations posthumes, etc.
  • le calendrier des lectures sera connecté à une "bibliothèque virtuelle", base de données qui regroupera tous les livres lus et/ou cités par Flaubert, en intégrant les inventaires de sa bibliothèque personnelle (voir sur papier La Bibliothèque de Flaubert, sous la direction de Yvan Leclerc, PU de Rouen, 2001), les emprunts en bibliothèques publiques consignés dans les registres de prêts de la BM de Rouen et de la BnF, les mentions dans la Correspondance, les références et les citations données dans les carnets de notes et les dossiers de travail, les titres cités dans les œuvres de Flaubert, puisque ses personnages sont presque toujours des lecteurs, ou du moins des manipulateurs de livres.
  • B) Les hypertextes

    Même s’il s’agit d’une notion globalisante, et si à terme tous les hypertextes doivent faire la pyramide dans un immense "hyper-hypertexte" où tout sera dans tout, il convient de distinguer, dans un souci de méthode, l’édition hypertexte des œuvres publiées et l’édition hypertexte des manuscrits.

    Editions critiques

    Il est grand temps d’engager une réflexion sur l’édition critique informatisée. Pour l’instant, à quelques exceptions près, nous en sommes au degré zéro de l’édition numérique, et les textes numérisés sont au niveau des livres à 2 Euros vendus en grandes surfaces. Prenons un exemple pour Flaubert: Gallica propose Madame Bovary dans l’édition établie par Claudine Gothot-Mersch pour Garnier. Très bien. Choix excellent: sans conteste, il s’agit de la meilleure édition. Mais vous ne trouverez pas sur Gallica la référence de l’édition originale que Claudine Gothot-Mersch a choisi de reproduire. Si bien que l’édition papier reste indispensable à un travail sur l’édition numérisée. Il faut donc rendre les textes numérisés autonomes, indépendants de l’édition papier, en les identifiant clairement quant à l’édition de référence et en les accompagnant d’un discours d’escorte adapté au nouveau support, sur lequel on consulte plus qu’on ne lit. La Toile doit permettre de penser une annotation nouvelle (qui ne se réduira pas à l’ancienne note appelée par un lien), et surtout, pour les éditions dites savantes, une présentation hypertextuelle des variantes existant entre toutes les éditions originales d’un même texte. Au lieu d’éditer, comme on le fait sur papier, la dernière édition revue et corrigée par l’auteur, celle qui fait autorité, et de rejeter en apparat critique quelques variantes choisies dans les éditions antérieures, l’informatique rend possible l’édition du texte variant, de la variance et non plus des variantes, par l’affichage en simultané (mode image ou mode texte) de tous lieux variants des éditions successives, marqués comme tels, la consultation pouvant se faire à l’unité ou par séries, regroupant des types similaires de variantes (variantes de ponctuation, par exemple) ou selon les opérations mises en œuvre (suppression, ajout, substitution).

    On peut attendre beaucoup, à cet égard, de l’édition hypertexte de Maldoror, mais elle semble actuellement inaccessible sur le site Hubert de Phalèse

    http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/hubert1.htm

    Edition des manuscrits

    On peut espérer, à moyen terme, mettre à disposition sur le site Flaubert, en ressources propres ou par liens, la totalité des manuscrits numérisés de Flaubert. Cette numérisation présente des avantages considérables pour la conservation et la consultation à distance. Mais elle reste d’un très faible rendement pour la recherche sans une structuration interne du manuscrit. Le fonds n’est rien si on ne lui donne pas une forme. Le projet hypertexte Bovary a été conçu dans cet esprit. Il a été retenu dans le Plan de numérisation de fonds patrimoniaux des collectivités locales; il est consultable sur le catalogue des fonds culturels numérisés

    http://sdx.culture.fr/sdx/anum

    C’est un exemple de collaboration entre d’une part un établissement de conservation, la Bibliothèque municipale de Rouen (Françoise Legendre, directrice; Marie-Dominique Nobécourt-Mutarelli, conservateur en chef, chargée du fonds ancien; Pierre-Yves Cachard, responsable du développement informatique), où se trouvent, entre autres manuscrits de Flaubert, les 4392 pages autographes de Madame Bovary, et d’autre part un centre de recherche universitaire, celui de l’Université de Rouen qui assurera l’expertise scientifique, la rédaction du contexte critique et qui veillera à la pertinence des liens, rendus possibles grâce aux travaux de Claudine Gothot-Mesch (classement préliminaire pour sa thèse sur La Genèse de Madame Bovary), de Shigehiko Hasumi (classement tabulaire des scénarios et des brouillons) et de Marie Durel (Classement et analyse des brouillons de Madame Bovary, thèse dirigée par Yvan Leclerc, soutenue à l’Université de Rouen en janvier 2000, et financée par une bourse de la Région Haute-Normandie). Nous nous réjouissons de pouvoir mettre ce trésor patrimonial à la disposition d’un public large, amateurs et chercheurs, lycéens et étudiants, grâce à un montage normand, par le lieu de conservation, l’implantation du Centre de recherche, le financement d’une thèse, et l’aide au projet apportée par la Ville et la Région, en particulier dans le cadre de la Maison de la Recherche en sciences humaines et sociales. Le but poursuivi est simple: permettre la consultation de la totalité du manuscrit, classé par ordre chronologique de rédaction, la recherche pouvant se faire par numéro de folio du manuscrit, par numéro de partie, de chapitre ou de page du texte imprimé, par une table analytique des séquences narratives, ou par mot-clé. Par exemple, si vous vous intéressez à la genèse de la casquette de Charles Bovary, il vous suffira de taper "casquette" pour faire apparaître la liasse de tous les états manuscrits nécessaires à la genèse de cette séquence, présentés dans l’ordre chronologique. L’écriture de Flaubert n’est pas toujours facile à déchiffrer, surtout dans les premiers états, très raturés. C’est pourquoi nous prévoyons d’installer progressivement, à côté de chaque folio, une transcription double, diplomatique et linéarisée, celle-ci permettant une recherche pleine page dans la totalité du manuscrit. En cela, la réalisation de Tony Williams pour l’ensemble d’un chapitre de L’Education sentimentale a une valeur exemplaire

    http://www.hull.ac.uk/hitm

    Le laboratoire PSI (Perception, systèmes, information), de l’Université de Rouen, dirigé par Jean-Pierre Pécuchet, Thierry Paquet étant responsable du projet "Traitement du manuscrit", travaille sur un programme de reconnaissance de l’écriture de Flaubert susceptible d’apporter une aide automatisée à la transcription des manuscrits.

    Nous sommes plus riches en projets et en programmes qu’en temps et en énergie. Tous n’aboutiront pas; d’autres, imprévus, verront le jour. Il faudrait une génération pour réaliser ce à quoi nous pensons aujourd’hui, mais les méthodes et les outils évoluent tellement vite que de nouveaux objets apparaîtront avant que ceux en germe aujourd’hui n’arrivent à maturité. Se poseront des problèmes de virus (le réseau sera-t-il encore utilisable dans quelques années?), d’obsolescence accélérée du matériel et des logiciels, de conservation des données sur les supports numériques. Mais un formidable chantier nous attend. Et Flaubert appelait le numérique pour déployer toutes ses virtualités. Marianne Pernoo, ici même, conclut son intervention en disant que Proust était fait pour Internet. C’est également vrai pour quelques autres, et en particulier pour Flaubert, écrivain hypertextuel par la circulation qu’il a lui-même créée entre tous les matériaux de l’œuvre. L’hypertexte devrait permettre un déplacement à la fois vertical dans le volume de la genèse, et horizontal entre tous les types de données. On aura compris que ce qui est en vue, très loin, c’est la constitution d’un HyperFlaubert.