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Jeanne Bem, Flaubert, un regard contemporain
Éditions Universitaires de Dijon, 2016, 132 pages.

Chiara Pasetti,
Studi Francesi. Rivista quadrimestrale, n° 183,
settembre-dicembre 2017, p. 573.

Jeanne Bem est connue depuis longtemps comme une des spécialistes les plus subtiles de Gustave Flaubert ; parmi ses nombreux travaux il faut signaler Désir et savoir dans l’œuvre de Flaubert : étude de « La Tentation de saint Antoine », publié en 1979 (Neuchâtel, La Baconnière). Récemment, elle a été l’éditrice de Madame Bovary dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Flaubert dans la Pléiade, chez Gallimard. Son essai le plus récent, Flaubert, un regard contemporain, fait le point sur ses recherches qui, depuis quelque temps, se sont de plus en plus orientées vers la confrontation avec les arts visuels et vers les contacts entre littérature et art – il faut entendre sous le mot « art » la peinture, la sculpture, la musique, mais aussi le cinéma, la vidéo, les installations, les performances théâtrales, bref les formes les plus diverses. L’approche de l’auteure est explicitement « anachronique » (ou plutôt « dyschronique », pour reprendre un terme de Giorgio Agamben cité dans le texte), et aussi « analogique », mais sans qu’elle veuille pour autant « décontextualiser » Flaubert, qui est au contraire rigoureusement inscrit dans son époque historique ; et c’est justement pour cela que Flaubert, dans l’essai de Jeanne Bem, n’apparaît pas seulement comme « le précurseur », l’inventeur du roman moderne, mais bien – à travers sa capacité à faire voir, à écouter et à entendre « presque matériellement les choses qu’il reproduit » – comme l’inventeur du roman contemporain (ainsi que de certaines expériences de pensée et de création). Dans l’introduction, employant des termes particulièrement heureux, Jeanne Bem définit le père d’Emma Bovary comme une « sentinelle du futur », un « expérimentateur » qui a utilisé l’écriture pour faire « travailler » les images. Du point de vue de la « voix », on pense à la pratique du « gueuloir » qui permettait à Flaubert de vérifier bien sûr le rythme et la musicalité de ses phrases, mais qui selon l’auteure témoigne aussi de la prise de conscience de la « matérialité de l’écriture ». La voix donne corps aux paroles, un « corps sonore », et c’est dans la célèbre et étonnante scène des « Comices agricoles » dans Madame Bovary (scène à laquelle l’auteure consacre une étude sous le titre d’« Installation sonore ») que Flaubert montre le mieux l’importance du son, surtout pour la régie : en effet, Jeanne Bem soutient que ces pages sont une « bande-son », tout en restant (ce qui fait leur grandeur) dans l’espace de la page, du « média livre » pour lequel elles ont été conçues. Toujours au sein du chef-d’œuvre de 1856, Jeanne Bem, se référant aux brouillons, analyse l’épisode connu sous le titre « les verres de couleur », exemple sublime d’une « installation visuelle » et même – on peut être d’accord avec l’auteure – d’une « installation interactive ». Un chapitre entier de l’essai est consacré par ailleurs à « Revisiter Bouvard et Pécuchet », qui est un des romans les plus mystérieux et fascinants du XIXe siècle, un roman qui par suite de son mode de composition, par son « impossibilité à conclure », par son (apparente) circularité, et par ses milliers de notes, brille au firmament des lettres comme un texte qui photographie (et pas seulement avec tristesse, comme on a presque toujours voulu l’interpréter) « notre présent, le XXe et le XXIe siècle, la modernité, la postmodernité, Internet ». Œuvre « expérimentale » qui se situe selon Jeanne Bem entre Un coup de dés d’une part, et de l’autre les installations contemporaines (installations textuelles, visuelles et sonores, dont nous sont fournis de nombreux et intéressants exemples choisis parmi des artistes vivants plus ou moins connus). C’est là qu’on peut imaginer Flaubert aux prises avec ses innombrables recherches, et comment il se serait à coup sûr amusé (et aussi documenté) en allant sur Wikipédia.

Finalement, il émerge de cet essai un Flaubert plus « artiste » que jamais, au tempérament avant tout et indéniablement « visuel » (« Efforcez-vous de devenir un œil ! » suggérait-il à son amie Leroyer de Chantepie), un artiste désireux et capable de susciter de multiples images dans l’esprit du lecteur (et il ne faut pas oublier, comme Jeanne Bem a raison de le rappeler, les expériences hallucinatoires de Flaubert), enfin un artiste qui est à même, sans en avoir pleinement conscience, d’anticiper des pratiques artistiques qui, à son époque, étaient encore à venir.


[Traduit de l’italien par Jeanne Bem.]



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