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Niklas Bender, La Lutte des paradigmes. La littérature entre histoire, biologie et médecine
(Flaubert, Zola, Fontane)
,
Amsterdam, New York, Rodopi, coll. « Faux Titre », n° 351, 2010, 556 p.

Compte rendu par Joseph Jurt,
Bâle/Fribourg en Br.

On lit avec une grande fascination la thèse de Niklas Bender qui a déjà paru en allemand et qui est maintenant disponible dans sa version française. L’auteur part d’un débat très actuel, celui mené entre les sciences de la vie et les sciences sociales et humaines. Aux yeux de N. Bender, cette « luttes des paradigmes » commence déjà au début du XIXe siècle, sans que les positions se soient radicalement modifiées depuis. L’auteur se concentre d’une part, sur les recherches historiques, d’autre part, sur la médecine et la biologie. Mais la perspective n’est pas en premier lieu celle de l’histoire des sciences. Ce qui est au centre, c’est la question de savoir comment cette lutte pour l’hégémonie interprétative a été menée dans des œuvres littéraires.

Après une introduction très informative portant sur l’histoire des sciences, l’auteur se consacre à Flaubert, en particulier aux deux romans Salammbô et L’Éducation sentimentale. Quand l’auteur écrit au sujet de l’intrigue de Salammbô que « la causalité laisse quelque peu à désirer » (p. 55), on pourrait objecter que pour Flaubert la causalité constitue une interprétation (univoque) qu’il veut justement éviter. À juste titre, l’auteur parle cependant de « perspectivisme narratif » chez Flaubert. Ceci explique la perception mythique des personnages situés dans l’Antiquité. La comparaison entre le perspectivisme dans Madame Bovary et dans Salammbô est dans ce contexte très convaincante. L’auteur souligne cependant que Flaubert, lors de l’évocation de la mort des Mercenaires, ne se réfère pas à des vues de l’Antiquité, mais à des observations médicales modernes, à savoir aux Observations sur les effets de la faim et de la soif rédigées par le chirurgien Jean Baptiste Henri Savigny lors du naufrage de « La Méduse » en 1816. À travers une comparaison minutieuse du texte de Savigny et de l’évocation de la mort des Mercenaires dans Salammbô, l’auteur relève que Flaubert a suivi Savigny parfois presque textuellement, mais en dépassant le modèle par son impassibilité et sa volonté de surenchère. Malgré une présence forte d’éléments religieux et mythiques, des réflexions matérialistes de la pensée moderne perceraient de manière directe dans ce chapitre.

Ensuite, l’auteur dégage le paradigme historique dans Salammbô. Flaubert ne se réfère pas uniquement à des sources concernant Carthage, mais il recourt aussi à la Bible ou à des sources assyriennes à partir de la civilisation juive. Flaubert défendrait ici « l’hypothèse d’un socle stable, déterminé peut-être, mais par des facteurs stables eux-mêmes » (p. 125). Mais je pense que ce recours est davantage légitimé par la contigüité géographique et culturelle, sur la base d’une analogie supposée des cultures sémitiques. L’auteur n’entend cependant pas en premier lieu identifier les sources de Flaubert, mais saisir la philosophie de l’histoire qui informe le roman. Il y arrive parfaitement, notamment à travers la comparaison avec Michelet. J’ai trouvé en outre les renvois à la philosophe de l’histoire de Herder et de Hegel très éclairants. On ne peut qu’approuver le constat que la vision de l’histoire de Flaubert a peu à voir avec la perspective téléologique de Michelet. Dans ce contexte, on aurait pu se référer davantage à l’analyse magistrale de Gisèle Séginger (Flaubert, une poétique de l’histoire [2000]) qui démontre que la plupart des historiens de l’époque ou bien s’attachaient à cerner l’événement fondateur du siècle, la Révolution (Thiers, Quinet, Tocqueville) ou s’inspiraient d’une vision téléologique (A. Thierry, Guizot, Michelet), et que Flaubert a pris ses distances par rapport à toutes ces conceptions parce qu’elles lui paraissaient trop métaphysiques et pas assez scientifiques.

Au sujet du débat autour de Salammbô au cours duquel l’historien Froehner a reproché à l’écrivain des inexactitudes historiques, l’auteur note que pour Flaubert « la dimension esthétique domine celle de l’érudition » (p. 127). Flaubert aurait pu en effet se tirer d’affaire en disant qu’il s’agissait d’une fiction. Mais l‘écrivain ne s’est pas servi de cet argument; il a répondu à Froehner sur le terrain de la science et il ajoutera même sa réponse aux éditions ultérieures de son roman. Ce fut probablement pour lui d’abord une question d’honnêteté intellectuelle. Il n’entend pas qu’on mette en doute, comme il le dit, « la sincérité de [s]es études » ; de plus, il s’attribue, dans le domaine du savoir aussi, une certaine compétence. À travers la documentation, il cherche en premier lieu une garantie pour la vraisemblance de son monde fictionnel : « Quant à l’archéologie, elle sera “probable”. Voilà tout. Pourvu que l’on ne puisse pas me prouver que j’ai dit des absurdités, c’est tout ce que je demande. » [Corr., II, 749]

Lors de cette bataille de Salammbô, il ne s’agissait pas seulement d’une rivalité interprétative, mais d’une rivalité de « terrain ». Froehner recourt dans sa réplique à plusieurs reprises à la notion de « terrain ». Selon cette conception normative, le « terrain », le domaine « naturel » du roman est la vie quotidienne du présent à représenter par le biais d’une intrigue ayant une fonction édificatrice par l’idéalisation. Par son « roman archéologique », Flaubert n’a pas respecté la ligne de démarcation, il a pénétré sur le « terrain » de l’Antiquité réservé à l’archéologie, adoptant le type de représentation de cette discipline, la description, ainsi que sa finalité, la reconstruction du passé. Cette dimension institutionnelle du conflit entre deux « champs » qui sont en train de s’autonomiser – le champ scientifique et le champ littéraire – me semble être importante. Cet aspect est à peine esquissé dans le travail de N. Bender.

Par son option presque systématique de la perspective historique, « Salammbô frôle l’hermétisme » (p. 145) et constitue « une altérité mystique et excessive » (p. 146). À partir de la perspective d’une esthétique de la production – celle de Flaubert – c’est certainement vrai. Mais comment expliquer que le roman, lors de sa publication, n’a pas provoqué ce choc escompté, mais qu’il a été populaire et qu’il y a eu une mode Salammbô, au point que des femmes portaient lors des bals masqués des costumes Salammbô ?

L’auteur relève dans ce contexte un paradoxe intéressant. Le roman serait moderne parce qu’il se fonde sur le rationalisme des sciences naturelles. À travers l’évocation de la mort atroce des Mercenaires, la nature semble, selon l’auteur, remporter la victoire sur l’histoire. La perspective historique et la perspective biologique sembleraient être compatibles parce que toutes les deux s’opposent à une perspective téléologique.

Dans L’Éducation sentimentale, en revanche, un conflit entre le paradigme biologique-médical et le paradigme historique semble être moins évident Mais il ne s’agit pas, selon l’auteur, d’affirmer « un schisme permanent, universel qui structure tous les énoncés » (p. 152). Pourquoi « schisme » ? L’auteur se concentre ici sur le seul chapitre de la Révolution (III, 1) dans le roman de Flaubert. C’est légitime, mais ce choix pose quand même problème. Pour la signification du roman, la structure globale est importante. Jean-Pierre Duquette et François Têtu ont pertinemment relevé que le roman entier est structuré par le parallélisme entre l’évolution individuelle et psychologique (« sentimentale ») et l’évolution politique et historique. L’évocation du sac des Tuileries est, selon l’auteur, « vive, mais déformée » (p. 155); le récit historique dans le roman « n’atteint donc pas les proportions, ni la clarté logique et temporelle nécessaires pour offrir un compte-rendu véridique des événements » (p.  57); la scène du Père Roque avec les prisonniers est « d’un sadisme gratuit qui frôle le caricatural » (p. 156). L’auteur part ici de l’idéal de l’historiographie. Or Flaubert écrit un roman qui se distingue justement par son perspectivisme. Il n’entend pas saisir les faits « objectivement », mais à travers les prismes de ses personnages et à partir des discours divergents sur les faits.

L’auteur attribue la cruauté du Père Roque envers les prisonniers plutôt au pôle de la « nature » (p. 176). Or cette scène reprend un fait historique. Flaubert s’est fondé sur un article relatant ce fait dans le journal la Commune de Paris. On aurait pu se fonder ici sur les Carnets de travail de Flaubert et l’analyse d’Alberto Cento, Il realismo documentario nell’Education sentimentale (1967).

L’évocation de la forêt de Fontainebleau pendant les journées de juin est interprétée comme « une double métaphore (naturelle et mythique) pour le soulèvement populaire et sa répression » (p. 181). On aurait pu aussi renvoyer à l‘évocation du château de Fontainebleau qui n’est pas mis en relation avec des événements historiques : il est décrit comme « quelque chose de royalement impassible », avec son « luxe immobile » et l‘« exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum de momie ». La vision de l’histoire de Flaubert est en effet circulaire, conçue comme un éternel retour. La vision de temps apparaît, selon l’auteur, « comme un règne monotone, circulaire, statique » (p. 184). La circularité est en effet indiquée dans le roman par les nombreuses reprises. Il ne s’agit pas seulement d’une stasis, mais d’une dégradation continuelle. L’écrivain oppose à l’idée du progrès non seulement la stasis de la nature, mais aussi l’idée d’une dégradation permanente.

Le conflit entre le paradigme biologique-médical et le paradigme historique me semble être une perspective intéressante, mais parfois cet angle de vue peut paraître un peu court. Lorsque la religion et la morale ont perdu leur monopole d’interprétation du monde et d’orientation de la pratique humaine, ce sont les lettres et les sciences qui entendirent remplir cette fonction et entrèrent en rivalité. Bonald a constaté cette « guerre des sciences et des lettres » dès 1807. Mais entre ces deux paradigmes s’est établie la « troisième culture », la sociologie, comme l’a très bien montré Wolf Lepenies dans son ouvrage Les trois cultures. Entre science et littérature l’avènement de la sociologie (1990). On s’étonne que l’auteur ne mentionne pas du tout cette analyse qui porte sur le XIXe siècle en entier. Si les écrivains ont évoqué des sujets historiques, c’étaient souvent des sujets qui relevaient de l’histoire sociale; pour les historiens du XIXe siècle, ce ne sont pas non plus les individus extraordinaires qui sont au centre, mais des sujets collectifs. Pour Flaubert, il y a une relation entre littérature et science d’une manière générale. Il se réfère à l’optique « scientifique » pour se libérer des présupposés des systèmes de pensée (métaphysiques) mais aussi pour dépasser l’altération de la réalité par une vue subjectiviste ou romantique. « L’art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses. Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! » (Corr., IV, 164).

Flaubert s’est affronté d’une manière permanente au modèle des sciences. C’est un numéro entier de la Revue Flaubert (n° 4, 2004) qui est consacré à cet aspect : « Flaubert et les sciences », une référence qui manque dans la bibliographie du présent ouvrage. Mais Flaubert s’est affronté également d’une manière critique à la substance métaphysique de certaines sciences ou à une position absolue dogmatique, ce qui se voit à travers le portrait de l’apothicaire Homais et à travers Bouvard et Pécuchet, ouvrage central pour cette problématique, mais qui n’est pas pris en considération dans l’étude présente.

Zola défend davantage une conception référentielle de la littérature intégrant la dimension scientifique. Il se place donc très bien dans la perspective de N. Bender. L’auteur souligne cependant à juste titre chez Zola un certain hiatus entre la théorie et la pratique littéraire. Il voit chez l’auteur de Germinal une prédominance du paradigme de la science de la vie, le milieu étant chez lui un facteur secondaire. L’auteur estime paradoxal chez Zola la concomitance de la thèse déterministe et la critique de l’organisation socio-historique. On pourrait répliquer que la connaissance des déterminismes permet d’agir sur eux.

Sur la base d’une excellente connaissance du texte, l’auteur constate dans Germinal une « présence massive du politique, de l’économie et de la question sociale » (p. 324) Mais dans le roman de Zola, l’espace des discours politiques serait davantage rattaché à la nature instinctive de l’homme, par exemple au sujet de l’évolution du protagoniste Étienne dans Germinal : « La maîtrise de soi échoue, l’émancipation par rapport à la Nature est anéantie par l’hérédité familiale » (p. 333-334). L’agressivité d’Étienne me semble due à une application un peu mécanique de la « théorie » de l’hérédité et moins à la cohérence du personnage. Dans L’Assommoir aussi, Zola part de la détermination des personnages par l’hérédité et le milieu; mais tous les personnages « déterminés » par un alcoolisme héréditaire ne finissent pas par être alcooliques. Jacques Dubois a démontré dans son analyse de ce roman que c’est un moralisme et non pas les facteurs « théoriques » du milieu et de l’hérédité qui fonctionne en dernière instance comme moteur de l’action (force vs faiblesse de volonté).

L’auteur relève dans le roman de Zola la métaphorique de la semaison, de la germination, de la croissance: « dans un sens général, la croissance organique implique le déterminisme d’un processus naturel […]. Dans la pensée politique, appliquer des métaphores organologiques aux faits sociaux est d’habitude l’apanage de positions anti-émancipatrices : la référence à un ordre “naturel” de la société justifie l’état des choses présent, elle sert à couper court à toute tentative de changement » (p. 359-360). Or le rapport entre l‘énoncé et la métaphore n’est pas celui de l’identité, mais de l’analogie. La métaphore « naturelle » de la croissance traduit d’abord une modification, un changement et non pas le retour éternel. La métaphorique révolutionnaire recourt aussi à des métaphores « naturelles ». La désignation du mois printanier de « Germinal » dans le calendrier révolutionnaire connote le changement analogue et non pas une dépendance par rapport à la nature. La métaphore des Lumières signifie un éclaircissement progressif et non pas le retour cyclique aux ténèbres. Dans ce contexte, on pourrait recommander la lecture d’un ouvrage déjà ancien d’Alvaro Lorenzini sur La comparaison et la métaphore dans Germinal d’Émile Zola.

La dernière partie de la thèse de N. Bender est consacrée à Fontane. L’auteur relève en Allemagne un plus grand scepticisme face au progrès scientifique et social. Le terme de « réalisme poétique » et ses conséquences sont bien définis. Comme couche historique figure chez Fontane la réalité socio-politique de la Prusse et un ordre social archaïque informé par le code de l’honneur aristocratique. La dimension biologique et médicale n’apparaît qu’à travers des données pathologiques (comme la tuberculose) qui ne sont qu’effleurées. La présence permanente de symboles de la mort suggère une conception fataliste. Ce qui est très bien réussi, c‘est la comparaison entre Effi Briest, Madame Bovary et Nana. Parce qu’il élude ou idéalise la dimension biologique et pathologique, Fontane n’apparaît pas, selon l’auteur, « à la hauteur » des deux romanciers français.

Le travail de Niklas Bender suscite la discussion et c’est bon signe. L’angle d’attaque, la lutte du paradigme historique et de celui de la médecine et de la biologie dans des textes littéraires me semble novateur, permettant de dégager de nouveaux aspects. Le travail démontre en plus la grande culture de l’auteur à la fois dans le domaine des études littéraires et dans celui de l’histoire des sciences. L’auteur dispose d’une grande acuité analytique et défend ses thèses avec une grande conviction.


[Mis en ligne sur le site Flaubert, décembre 2010.]

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