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Éditer le chantier documentaire de Bouvard et Pécuchet. Explorations critiques et premières réalisations numériques,
textes réunis par Rosa Maria Palermo Di Stefano, Stéphanie Dord-Crouslé, Stella Mangiapane, Messine, Andrea Lippolis Editore, 2010, 261 p.

Compte rendu par Michel Pierssens.

Rosa Maria Palermo Di Stefano ne recule pas devant un certain lyrisme lorsqu’il s’agit de célébrer l’union de Flaubert et de la génétique : « combien d’approches variées » cette dernière « n’offre-t-elle pas, fleur à maints pétales, créature polymorphe qui se prête aussi bien aux hardiesses poétiques qu’à la rigueur aseptisée de l’ordinateur ! ». On ne sait trop ce qu’en aurait pensé Flaubert mais il est vrai que les belles entreprises suscitées par l’enthousiasme pour le « chantier documentaire » qu’il a eu la bonne idée de constituer pour Bouvard et Pécuchet (2215 feuillets) sont tout à fait stimulantes et assez propres à combattre le défaitisme régnant chez de nombreux littéraires qui s’interrogent sur l’avenir de la discipline.

C’est autour du projet d’édition électronique des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet que se sont tenues diverses rencontres internationales avec pour pivot la coopération entre le groupe lyonnais de Stéphanie Dord-Crouslé et l’équipe de Messine héritière de Giovanni Bonnacorso. Entreprise complémentaire de celle bien connue d’Yvan Leclerc, laquelle a pour but de son côté de donner accès à l’ensemble des scénarios et des brouillons. Le présent volume vient donc s’ajouter à une longue liste de travaux importants déjà publiés ou présentés dans une grande variété de forums et enrichit la bibliothèque des imprimés qui accompagnent, expliquent, commentent les dossiers électroniques disponibles sur le site http://dossiers-flaubert.ish-lyon.cnrs.fr et accessibles aux chercheurs autorisés, en attendant le jour que l’on espère pas trop lointain où il pourra être ouvert à un public plus large.

Dans une première partie intitulée « Ouvertures » Stéphanie Dord-Crouslé présente d’abord en quelques pages les ambitions et les principes du projet d’édition critique en ligne. Elle y insiste à juste titre sur la nouveauté du paradigme ainsi ouvert puisqu’il s’agit de passer du régime du livre à celui de la « collection numérique », commandé par une « ontologie » bien déterminée, soit « un ensemble structuré de savoirs dans un domaine particulier de la connaissance » —notion empruntée aux informaticiens qui l’ont eux-mêmes reçue des philosophes. Un diagramme permet de visualiser la structure du réseau de documents concernés, de statuts très différents mais que la génétique a appris à catégoriser et instrumentaliser (plans et scénarios, documents préparatoires, brouillons, texte « définitif », etc.). En donnant pour horizon au projet de pouvoir ultérieurement s’articuler au projet dirigé par Yvan Leclerc pour le premier volume du roman, Stéphanie Dord-Crouslé peut laisser apercevoir le moment où « la quasi-totalité de la galaxie Bouvard et Pécuchet » sera ouverte aux voyageurs de ce nouvel espace virtuel (ouverture promise pour fin 2011).

Une caractéristique très importante du site réside dans le multilinguisme des documents d’accueil (la partie réservée aux chercheurs, connaissant le français par définition, est en revanche monolingue). En offrant ainsi une interface qui donne le choix du français, de l’anglais, de l’espagnol et de l’italien, les concepteurs du site se sont conformés aux usages maintenant bien établis qui distinguent un site culturel de qualité élaboré selon des normes internationales reconnues. C’est ce qu’expliquent de leur côté les quatre responsables italiens.

Suivent deux groupes de textes consacrés pour le premier aux « Chantiers », le second aux « Explorations ». Ces chantiers sont sobrement décrits chacun en deux pages et permettent de se faire une idée des types de questions très variées que le projet permet de soulever. Certaines sont de nature plus théorique ou méthodologique, comme le traitement de l’image dans l’édition électronique ou la sélection d’interfaces de visualisation, d’autres traitent de certains dossiers concrets.

La partie « Explorations » offre en revanche des études plus développées. Olivier Bara s’attaque ainsi au curieux dossier préparatoire sur le théâtre, dû à Jules Duplan et placé sous l’appellation de « Rocaille ». Le terme est significatif puisqu’il renvoie à la notion d’une accumulation désordonnée. Le dossier en restera d’ailleurs là, destiné sans doute à la « copie », dans un rapport de second degré avec les tentatives ou les tentations théâtrales de Flaubert. Il aurait été intéressant de voir cet article juxtaposé à celui d’Yvan Leclerc que l’on retrouve plus loin dans le recueil et qui s’interroge lui aussi sur la place du dossier « Théâtre » dans le second volume. Le dossier « Socialisme », nettement plus substantiel, fait l’objet de deux articles, l’un de Claire Barel-Moisan et l’autre de Delphine Gleizes — là aussi curieusement séparés l’un de l’autre mais qu’il faut lire conjointement pour mieux comprendre comment Flaubert a procédé dans ce domaine et pourquoi. L’essentiel peut s’expliquer du fait que c’est « la matière même du socialisme qui paraît emporter Flaubert dans une forme de passion polémique, passion de la connaissance qui ne s’attelle plus seulement à la consignation de l’erreur mais, dans un même mouvement, à sa réfutation », note Claire Barel-Moisan. Observation confirmée par Delphine Gleizes pour qui se lit dans ce dossier à la fois le souci d’une « possible caractérisation des personnages » et celui d’« anéantir par l’absurde l’emphase des utopies ». Ces lumières sur les intentions de Flaubert sont indissociables, du point de vue du travail génétique, de l’interrogation sur les méthodes mêmes de collecte et d’organisation mises en œuvre dans la perspective de la « Copie », c’est-à-dire du second volume. L’étude du dossier « Religion » par Stéphanie Dord-Crouslé offre ainsi une perspective très précise sur la manière dont Flaubert manipule les citations sur la longue durée, très marquée par l’évolution des procédures comme par celle des événements survenus en cours de route, en particulier la brouille avec Laporte. Le cas du dossier « République de 1848 » est intéressant aussi parce qu’il pose le problème de la documentation de Flaubert en matière d’histoire, compliquée ici par ce qu’une partie de cette documentation a également servi pour L’Éducation sentimentale (ce qui est le cas de nombre de dossiers). Éric Le Calvez, chargé de cette partie, fait ainsi observer qu’aucune étude génétique ne s’est préoccupée de la question de l’insertion de l’histoire dans le chapitre VI. À l’horizon aussi, comme pour les autres collaborateurs de ce volume, figure toujours la question de la Copie et de ce que Flaubert lui destinait. Une remarque incidente en conclusion insiste sur le fait que cette énorme entreprise d’édition électronique va «  démocratiser la recherche ». On peut évidemment discuter du sens à donner à cette perspective mais il est clair que l’arrivée massive d’éditions électroniques complexes comme celle-ci modifie profondément l’économie (à tous les sens du mot) de la recherche, avec des conséquences sociales et peut-être politiques qui sont encore loin d’avoir été toutes réfléchies à fond. C’est d’ailleurs de politique que traite Biagio Magaudda dans sa description du dossier portant ce même titre. Les problèmes de datation des lectures de Flaubert amènent des observations importantes sur l’évolution de ses préoccupations en matière de politique, avec un creux de 1874 à 1878 — année marquée par un pic d’activité dans ce domaine avec une concentration sur les années de 1848 à 1852. En traitant quelques exemples de notes, Biagio Magaudda ajoute une touche à la problématique en s’interrogeant sur le destin de celles d’entre elles qui semblent n’avoir jamais servi. Il en ressort que l’étude génétique doit traiter les pleins comme les vides, les présences comme les absences, également significatives quant au processus de création. Stella Mangiapane se préoccupe de son côté de la façon dont Flaubert parvient à réduire à quelques pages les ouvrages encyclopédiques dont il nourrit le chapitre sur l’agriculture. Cela l’amène à étudier « les diverses formes du discours rapporté » dans l’opération de réécriture, où elle distingue trois stratégies fondamentales : « la citation entre guillemets, la copier proprement dite et la paraphrase ». C’est ce dernier cas qui est évidemment le plus révélateur de la téléologie flaubertienne puisque le traitement des textes retenus peut être orienté en fonction d’une possible rédaction à venir. On passe de la paraphrase à la périphrase avec l’article de Simonetta Micale sur le dossier « Styles (spécimen de)-périphrases ». On approche là du cœur même de l’entreprise de Flaubert, dans les parages de la bêtise, avec déjà de la copie puisqu’il s’agit littéralement dans la plupart des cas de copié-collé. L’auteur de l’article s’intéresse en conséquence de manière plus générale au phénomène du collage en n’hésitant pas à rapprocher la pratique de Flaubert de celle des Nouveaux Romanciers. Sarah Mombert aborde à son tour la possibilité d’une « interprétation du mode de sélection des citations », cette fois sur le cas du dossier de discours critiques destinés à la Copie. Belle matière pour Flaubert puisque, comme le note très justement S. Mombert, la critique se prête particulièrement bien à la mise en opposition de jugements contradictoires, ce qui permet une « dévaluation du discours critique » facilement réduit à l’absurde, entre autres méthodes, par « une opération d’extraction qui isole la citation de son contexte ». Nathalie Petit s’est, elle, intéressé au dossier « Journaux ». Il est à noter que ce dossier est autographe et puise dans une presse très diversifiée qui appartient à la période de la monarchie de Juillet. La première destination des documents réunis est L’Éducation sentimentale mais aussi pour partie la Copie. Les dernières lignes de l’article valent d’être recopiées à leur tour car elles situent bien la perspective du travail effectué par les équipes réunies : « l’édition électronique des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet permettra non seulement d’indiquer, avec la métadonnée « Destination », l’exploitation faite de chaque folio, mais aussi de créer, grâce à la mobilité des folios et même des entités textuelles qu’elle générera, une circulation entre les différents stades d’une même information ainsi qu’entre les différentes thématiques. » Plusieurs tableaux permettent en outre ainsi de se faire une bonne idée de ce passage en plusieurs phases des notes primaires jusqu’aux textes préparatoires à Bouvard et Pécuchet ou utilisés dans des textes édités de L’Éducation sentimentale. La contribution de Barbara Seter aurait pu être rapprochée de celle de Biagio Magaudda puisqu’elle traite du dossier « Socialisme-Politique ». L’auteur y signale que, placée devant des références bibliographiques incomplètes ou absentes, elle a pu faire de Google books « un outil appréciable ». Remarque qui nous amène à nous poser la question du rapport instrumental entre le projet d’édition auquel nous avons affaire ici et la nébuleuse en expansion des bases de données textuelles de plus en plus riches et de plus en plus diversifiées en cours de constitution dans toutes sortes de contextes intellectuels, épistémologiques, matériels, commerciaux, etc. Au-delà du chantier Flaubert, c’est tout un autre chantier qu’il faudrait aborder. Nul doute que les flaubertiens y ont réfléchi mais on regrette de n’y trouver ici que des allusions dispersées. C’est bien sûr Norioki Sugaya qui s’occupe dans ce volume de ce qui concerne le dossier médical. Sensible à l’« hétérogénéité typologique des dossiers », il s’intéresse plus particulièrement aux « transferts d’extraits », processus de densification qui aboutit au projet du second volume et qu’il faut étudier si l’on veut pouvoir espérer le reconstituer. L’examen du dossier médical sert donc ici de terrain d’expérimentation pour tester cette démarche conjecturale dont la question essentielle est : « quel itinéraire un extrait migrateur suit-il? ? ». La chose est suffisamment complexe et incertaine pour conclure que « le problème reste définitivement ouvert », chaque éditeur devant en fin de compte prendre ses propres responsabilités. Le chapitre X, consacré à l’éducation, est aussi celui sur lequel s’interrompt le récit. « Pourquoi l’éducation est-elle la dernière expérience du premier volume ? » et en quoi cela devait-il préparer le passage au second volume ?, se demande Mitsumasa Wada. C’est peut-être, dit-il, l’accumulation des savoirs à travers les lectures pédagogiques qui le motive — savoirs qui subissent par ailleurs, évidemment, tout un processus de condensation qui fait que « chaque phrase a une longue histoire dans l’avant-texte», parallèle au travail propre à la pédagogie elle-même. C’est enfin le dossier « Philosophie » (126 pages manuscrites) et la « destination des notes de lecture » qui le composent (premier ou second volume) qui occupe Atsushi Yamazaki. Occasion de mettre en évidence la fonction de la marge, considérée ici comme « un véritable outil opérateur » fonctionnant tant pour le récit que pour la Copie. L’auteur y voit de manière éclairante « un espace hypertextuel dans lequel sont insérés ce qu’il faut bien appeler des liens hypertextuels ». L’idée est intéressante puisqu’elle permet de relier les opérations de description et de classification génétiques à une matrice plus abstraite de concepts très directement interprétables en structures informatiques — ce qui ajoute à la démarche nécessairement empirique de l’étude des dossiers une ouverture vers une réflexion épistémologique plus poussée.

On ne peut, pour conclure, que saluer le dévouement des chercheurs attelés à une tâche exigeante et difficile qui impose une très grande rigueur d’organisation dans le détail sans jamais perdre de vue la problématique d’ensemble ni les grandes questions littéraires et intellectuelles qui motivaient au fond la démarche encore plus folle de Flaubert lui-même. Il faut être reconnaissants aux chefs d’orchestre capables de tirer de tant d’instruments divers bien autre chose qu’une cacophonie : une musique certes étrange, souvent dissonante, mais dont la grandeur impose le respect.


[Mise en ligne sur le site Flaubert, avril 2011.]


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