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Laurent Demanze, Les Fictions encyclopédiques :
de Gustave Flaubert à Pierre Senges
,
José Corti, « Les Essais », 2015.

Alexandre Postel (2016)

Écrivains sous Bouvarine


Dans un précédent essai consacré au récit de filiation, Laurent Demanze décelait un lien entre « le récit empêché de l’ascendance », qui fait de l’auteur le dépositaire d’un héritage problématique, et « un imaginaire spécifique de l’intertextualité, un imaginaire de la secondarité, où notes infra-paginales, sources de seconde main, fragments de lectures, scholies et citations fétiches sont omniprésents »[1]. On appréciera la cohérence d’un parcours qui conduit à présent l’essayiste, approfondissant l’étude de cette énigmatique prolifération discursive, à envisager la postérité littéraire de Bouvard et Pécuchet[2]. Il est d’ailleurs un peu curieux, au regard de ce cheminement intellectuel, que le rapport entre la vacance des figures parentales dans le roman de Flaubert (Pécuchet orphelin, Bouvard bâtard) et la libido sciendi des deux bonshommes, rapport fortement souligné par Jean-Pierre Richard[3], ne soit jamais abordé dans cet ouvrage.

Précisons qu’en se penchant sur « Bouvard et Cie », Laurent Demanze ne se propose pas d’établir une étude de réception, ni de traquer une intertextualité, mais plutôt d’arpenter, dans la littérature contemporaine, un certain nombre de chemins frayés par les aventuriers de Chavignolles : le « vertige encyclopédique » et ses incarnations textuelles (la marge, la liste), le rapport à la copie et au dictionnaire, la question de la bêtise et de l’idiotie, la figure du collectionneur. Ce qui le conduit à évoquer aussi bien des auteurs ouvertement inspirés par Bouvard et Pécuchet (Raymond Queneau, Georges Perec, Pierre Senges et son « hospitalité épistémophilique ») que d’autres, dont la relation avec le dernier roman de Flaubert est plus discrète (Annie Ernaux, qu’on voyait plutôt du côté de Madame Bovary, éventuellement d’« Un cœur Simple »), voire souterraine (Pascal Quignard). Cela permet à l’essayiste de se mouvoir avec bonheur dans la littérature française du dernier demi-siècle, dressant un tableau où se côtoient des écrivains réunis par une commune exigence dont l’introduction dessine avec clarté les contours : le « dissensus épistémologique » et le dévoilement de « la rhétorique de la science », indissociables d’un « dialogue renouvelé entre les champs éclatés du savoir » et d’une polymathie reconquise ; l’expérience des limites de la littérature et singulièrement du roman ; l’invention d’une « identité plurielle », qui s’incarnerait entre autres dans les figures ambiguës du copiste et du collectionneur. Le parcours est régulièrement jalonné de retours sur tel ou tel aspect du roman de Flaubert.

Cette promenade littéraire, qui réserve de belles pages (notamment sur Les Escaliers de Chambord de Pascal Quignard, le « dictionnaire effacé » des Années d’Annie Ernaux, ou l’errance encyclopédique de Didier Blonde), aurait gagné peut-être à s’appuyer sur une armature chronologique plus précise, qui mettrait par exemple en lumière l’importance d’un relais comme les Mythologies de Roland Barthes (dont seul le Roland Barthes par Roland Barthes est étudié ici) : un tel détour aurait sans doute enrichi l’étude de l’héritage bouvardien chez Georges Perec, voire Annie Ernaux. On regrette aussi que l’analyse n’explore pas d’autres aspects, moins théoriques, du legs des deux bonshommes : les affects (l’exaltation et la désillusion, la timidité et la hardiesse, l’amitié masculine…), les configurations narratives (le romanesque de la découverte, de la déconvenue, de la documentation, le travail de la transition entre les savoirs, auxquels Flaubert accordait le plus grand soin[4]), ou encore l’imagination matérielle : on peut s’étonner que l’analyse, sur six pages, du roman de Stéphane Audeguy La Théorie des nuages ‒ où l’on apprend que « Luke Howard, Carmichael et Abercrombie détournent le savoir de son horizon de maîtrise par des pratiques suspensives, rêveuses ou contemplatives » ‒ s’abstienne de toute référence au beau paragraphe du chapitre II : « Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d’après la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s’allongent comme des crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu’on prendrait pour des montagnes de neige – tâchant de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus. Les formes changeaient avant qu’ils eussent trouvé les noms. »

Flaubert définissait son projet comme « une encyclopédie critique en farce ». En parcourant les textes rassemblés par Laurent Demanze, on s’aperçoit combien, à de rares exceptions près, la farce a disparu : l’auteur en est du reste parfaitement conscient, qui observe que « les fictions encyclopédiques font droit à une mélancolie du savoir » ‒ et, de fait, les mélancoliques sont légion dans ce livre. Cela amène à s’interroger sur ce qui reste de Bouvard et Pécuchet quand le principal effet du texte ‒ le comique ‒ est relégué à l’arrière-plan. Et c’est alors la saisissante proximité de Flaubert avec Montaigne qui apparaît. Certaines formules de l’épilogue où Laurent Demanze récapitule les principales caractéristiques des écritures encyclopédiques contemporaines font fortement penser à l’auteur des Essais, davantage encore qu’à celui de Bouvard : « un exercice intérieur ou un souci de soi, qui mène du savoir à la sagesse » ; une traversée des savoirs, « moins pour les totaliser que pour s’y essayer singulièrement » ; ou encore une définition de l’écriture comme « exercice de l’oubli, diffraction de l’identité, risque de l’idiotie ».



NOTES


[1] Encres Orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé, Pierre Michon, José Corti, « Les Essais », 2008.
[2] Les Fictions encyclopédiques : de Gustave Flaubert à Pierre Senges, José Corti, « Les Essais », 2015.
[3] « Paysages de Bouvard et Pécuchet », Pages Paysages, Seuil, « Poétique », 1984 : cet article de Jean-Pierre Richard est d’ailleurs absent de la riche bibliographie bouvardienne mobilisée par Laurent Demanze : dans un ouvrage qui accorde une si grande importance à la question de la lacune, celle-ci n’est sans doute pas sans intérêt...
[4] Voir la note de régie où il se promet de « multiplier les attaches et les suspensions ».


[Mise en ligne sur le site Flaubert, mai 2016.]

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