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Bernard Fauconnier, Flaubert,
Paris, Gallimard, coll. « Folio biographies », n° 90, 2012.

Compte rendu par Guillaume Cousin
(étudiant en Master 2, université de Rouen).

La collection « Folio biographies » de Gallimard, dont l’ambition est de proposer des biographies de personnages célèbres au grand public via le format de poche, s’est enrichie dernièrement d’une biographie de Flaubert écrite par Bernard Fauconnier, auteur dans la même collection de deux biographies consacrées à Cézanne (2006) et Beethoven (2010). On ne peut que regretter, une fois de plus, que le grand public n’ait pas accès à une biographie rigoureusement exacte sur le plan chronologique et factuel. L’auteur lui-même affiche nettement une sorte de désinvolture par rapport à toute rigueur, allant jusqu’à affirmer que la précision chronologique n’est pas son affaire : « Dans les premiers mois de 1843, comme pour se purger de ses pâteuses lectures juridiques, il termine Novembre. Les spécialistes, d’ailleurs, ne s’accordent pas tous sur cette date, certains affirmant que l’œuvre fut achevée en octobre 1842. On reconnaîtra que c’est d’une importance relative. » (p. 42). Le décor, malheureusement, est planté…

La lecture des trois premiers chapitres (« L’hôpital de Rouen », « Premières amours » et « Le droit, l’horrible droit ») suffit pour qu’un lecteur éclairé referme le livre. Voici quelques erreurs manifestes écrites par Bernard Fauconnier :

> p. 16. La citation de la lettre de Flaubert à Ernest Chevalier, datée du 1er janvier 1831, comporte plusieurs erreurs, malgré la mention « orthographe respectée ».

> p. 18. Flaubert « entre au Collège royal de Rouen, à l’automne de 1841, en classe de huitième. » La mention de l’année 1841 semble être, nous l’espérons, une coquille : Flaubert avait alors 20 ans. Comme le signalait Jean Bruneau (dans Les Débuts littéraires de Gustave Flaubert, Colin, 1962, p.42 – pourtant la bibliographie critique, p. 274), on ne savait pas si Flaubert était entré au Collège en octobre 1831 ou en février 1832. Grâce à un document découvert par Olivier Leroy en 2004, nous connaissons désormais la date exacte : le 15 mai 1832, en classe de huitième.

> p. 30-31. Depuis la publication des Œuvres de jeunesse, Bibl. de la Pléiade, 2001, on n'écrit plus Smarh mais Smar, et l'on a substitué [Cahier intime de 1840-1841] au titre apocryphe Souvenirs, notes et pensées intimes. [Note due à Yvan Leclerc, dans son compte rendu de Flaubert : L’homme-plume de Pierre-Marc de Biasi, pour le site Flaubert.]

> p. 30. « Les Mémoires d’un fou sont écrits en 1839 et offerts en manière d’étrennes à Le Poittevin le 1er janvier 1839. » Le texte de Flaubert a sans doute été rédigé entre juin 1838 et novembre ou décembre 1838. Quant à la dédicace à Le Poittevin, elle est datée du 4 janvier 1839. 

> p. 32. Flaubert est bachelier « le 23 août 1840 ». En réalité, Flaubert est reçu le 3 août 1840. Le 23 août, Gustave est déjà en route pour les Pyrénées et la Corse, et se trouve précisément à Blois.

> p. 34. Flaubert et Cloquet ne descendent pas à l’« hôtel de Richelieu » mais à l’ « Hôtel Richelieu ».

> p. 39. « Début 1842, il séjourne brièvement à Paris, puis retourne à Rouen où il restera jusqu’à l’été. » B. Fauconnier oublie de mentionner le séjour de Flaubert à Paris entre le 12 avril 1842 et le 20 avril 1842.

> p. 42. « Il réussit finalement l’examen de première année de droit. Août ? Décembre ? Peu importe. » L’interrogation n’a pas lieu d’être quand on relit les lettres de Flaubert de novembre et décembre 1842, où il affirme travailler en préparation de son examen. Il est finalement reçu le 28 décembre.

> p. 42. Flaubert « va […] passer toute l’année 1843 » dans son logement parisien. En réalité, il revient à Rouen le 29 ou 30 décembre et n’est de retour à Paris que le 9 février 1843. Il est également à Rouen fin février ; il quitte Paris le 8 avril et y retourne le 22 ; il revient à Rouen du 24 au 30 juin, puis de septembre à novembre. Autant dire qu’il est loin de passer « toute l’année » à Paris.

> p. 47. Flaubert ne passe pas son examen « le 24 août », mais bien le 21 à 13h…

On peut également se poser des questions sur l’objectivité de certains jugements de valeur qui parsèment l’ouvrage. À propos du rapport de Flaubert à la politique, le biographe affirme : « aucun engagement politique sinon quelques coups de gueule antirévolutionnaires ou anti-communards, qu’un jugement rapide pourrait faire passer pour réactionnaires. » (p. 9). Cette nuance liminaire bienvenue s’estompe rapidement quand il s’agit d’aborder les lettres de Flaubert à George Sand après la Commune : selon B. Fauconnier, Flaubert « est en train, disons-le, de tourner au vieux schnock réactionnaire et répressif » (p. 186). De même, à mots couverts, l’auteur semble affirmer que les crises de 1844 sont peut-être une feinte pour éviter le retour vers le droit : « Que faire quand la situation est insupportable et qu’on se sent pris au piège comme un rat dans la nasse ? S’enfuir, sur un bateau, dans la maladie, la mort, quelquefois le crime. Flaubert choisit la maladie. […] On n’ira pas jusqu’à parler de simulation. Mais s’il n’a rien décidé consciemment, son corps a peut-être décidé pour lui. […] Il retourne brièvement à Paris en avril pour ses inscriptions, mais aussitôt les crises se multiplient. Hasard ? » (p. 48-50). L’auteur reprend ici sans citer sa source et sans nuance les analyses de Sartre dans L’Idiot de la famille.

Si le prix du livre le rend accessible au grand public, il est malheureusement préférable de conseiller aux non-spécialistes de Flaubert (étudiants, lycéens, personnes intéressées) de passer leur chemin, et de préférer à cet ouvrage celui de Pierre-Marc de Biasi, Flaubert : L’homme-plume (Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 2002), accompagné des errata fournis par Yvan Leclerc dans son compte rendu.

  



[Mise en ligne sur le site Flaubert, juillet 2012.]


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