COMPTES RENDUS
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Steve Murphy, Complexités d'Un cœur simple

Genève, La Baconnière, « Nouvelle collection Langages », 2018,
397 p., ISBN 978-2-940431-80-9
http://www.editions-baconniere.ch/livres/complexites-dun-coeur-simple

par Stéphanie Dord-Crouslé (mai 2018)

Presque 150 ans après sa parution, Un cœur simple continue à faire couler de l’encre et « gémir les presses », selon l’expression affectionnée par Flaubert. Ce n'est pourtant pas par défaut d'analyses préalables puisque, au sein du recueil Trois contes, c'est sûrement le texte qui a suscité le plus de commentaires, soit des milliers de pages critiques plus ou moins éclairées. Cette trentaine de feuillets doit donc recéler quelque chose de particulier pour qu’elle ait ainsi intrigué autant de lecteurs-experts et pour qu’elle résiste toujours aussi vaillamment à leurs assauts. Le tout récent ouvrage de Steve Murphy ‒ pas plus que tous ceux qui ne manqueront pas de lui succéder ‒ ne clora pas le cycle, mais il propose de ce petit bijou en prose une lecture à la fois précise et alerte, extrêmement au fait de la bibliographie flaubertienne mais sans lourdeur, bref une lecture tout aussi délicatement intime que vigoureusement surplombante.

Depuis longtemps, Steve Murphy nous a habitués à disséquer avec subtilité la poésie de Baudelaire, Verlaine et surtout Rimbaud. Avec son dernier opus, il confirme l’étendue et la diversité de ses centres d’intérêt dix-neuviémistes, en ajoutant un convaincant « Flaubert » à son tableau de chasse, résultat d’une cristallisation heureusement suscitée, comme il le signale, par une direction de thèse (Eri OHASHI, Analyses des manuscrits des Trois contes – la transcendance des hommes, des lieux et des choses chez Flaubert, Rennes 2, 2013, en ligne sur TEL).

Ambitionnant d’« explorer l’implicite et la suggestion “au cœur” d’Un cœur simple » (p. 23), l’ouvrage se compose de 14 chapitres qui interrogent les grands champs thématiques du conte en suivant – peu ou prou – son avancée diégétique. Le premier, « L’Histoire souterraine », met au jour les soubassements historiques complexes du conte, ainsi que les « stagnations et […] pourrissements, architecturaux, physiologiques et sociologiques » (p. 29) qui y sont à l’œuvre, d’abord en ce qui concerne la famille Aubain. Faisant fonds sur des indications trouvées dans les manuscrits du conte, Steve Murphy montre par exemple que « Flaubert ne se borne pas à dater les moments les plus marquants de la vie des trois personnages [Mme Aubain, Félicité et Paul], mais s’efforce de les situer face aux articulations historiques de l’époque » (p. 29), avant de tirer le fil des indices qui relient Loulou à Louis-Philippe, sans que le premier soit cependant « en rien un symbole [du second], l’humour oblique tenant à la comparaison entre deux processus de substitution » (p. 46). Le second chapitre aborde les « Questions de classe ». Steve Murphy y remet en cause la trop simple inscription de Mme Aubain dans la bourgeoisie alors qu’elle est bien plutôt « une aristocrate déclassée, son embourgeoisement relatif se faisant dans le sens descendant et non ascendant du terme » (p. 49). Il s’arrête ensuite sur le personnage du marquis de Gremanville, « signe de la décadence des attributions de valeur anciennes », « qui se fait congédier » à coup d’alexandrin par une servante « qui ne connaît ni le mot ni la chose » (p. 60), puis sur le muscadin Aubain et les fermiers Liébard et Robelin qui se révèlent en étroite connexion avec l’escroc Bourais. C’est enfin au tour de la maison Aubain elle-même d’être auscultée à cette aune, manifestant une « pathologie architecturale », un « problème de niveau(x) » (p. 87) dans tous les sens du terme.

Le chapitre III, « Théodore n’est pas un cadeau », est dévolu à l’amoureux furtif de Félicité, dont les motivations méritent effectivement d’être sondées. Le chapitre suivant s’intéresse quant à lui aux petits Aubain (« Les enfants s’absentent : Paul et Virginie ») : le petit garçon devenu homme y est défini comme « un personnage falot dont l’authenticité est celle de la copie d’une copie, du cliché d’un cliché » (p. 120), tandis que sa mort précoce conservera à jamais à l’autre enfant son statut de petite fille – à grands coups de « recettes pour mourir vierge » (p. 122). C’est ensuite au cas du neveu d’être examiné, et Steve Murphy de réhabiliter « L’amour de Victor », celui que le jeune mousse porte à sa tante. Le chapitre suivant met au jour les turpitudes de Bourais (« Bourais assassin ou le QI du cuistre »), lui qui fait en sorte d’éloigner Paul afin de mieux vider les comptes de sa mère, s’arroge la place du père en toutes circonstances et, « serial séducteur » (p. 182), est une figure aux antipodes de celle de Félicité que le critique caractérise non pas en termes d’employabilité mais d’« exploitabilité » (p. 165).

Quand Steve Murphy consacre ensuite un chapitre intitulé « Le baromètre existentiel » au fameux instrument de mesure de la pression atmosphérique qui orne la salle de Mme Aubain, on se prend à regretter que, à quelques mois près, il n’ait pas eu la possibilité d’intégrer les toutes dernières propositions de Michel Charles (Composition, Seuil, 2018, chapitre : « Le sens du détail ») relatives à ce placide objet qui, du haut d’un « tas pyramidal de boîtes et de cartons », supporte patiemment d’avoir été érigé par Barthes en parangon du détail insignifiant, en pur « effet de réel ». Car une fois mis en rapport avec cette pyramide qu’il coiffe, le baromètre prend sens : tous deux « résument un temps existentiel suspendu entre la non-vie d’une dépression et la mort qui plane : du temps perdu et non du temps retrouvé » (p. 203-204). Cette analyse permet d’ailleurs de dater la description initiale de la maison Aubain en la situant « dans le court intervalle entre la découverte de la mort et de la trahison de Bourais et le trépas de Mme Aubain » (p. 204).

Dans le huitième chapitre (« La résilience d’une femme en bois »), le critique se confronte enfin directement avec le personnage de Félicité, évidemment déjà évoqué à maintes reprises dans les chapitres précédents. Il commence par établir quelques vérités économiques car le conte en est saturé : les différents chiffres fournis dans l’incipit sont arrondis à dessein afin que le lecteur puisse les « réunir et [les] comparer pour en inférer la portée sociale » (p. 209) ; quant à l’interruption épistolaire dont se plaignent de concert Mme Aubain et Félicité, elle souligne « deux disproportions saisissantes » que le lecteur doit mettre en relation : « Si l’on traduit “six mois” par 180 jours (en arrondissant), la comparaison proportionnelle implique que Victor aurait moins de 1/45e de la valeur de Virginie et comme par hasard, les chiffres relatifs des gages de Félicité et des rentes de Mme Aubain accordent à la servante 1/50e de l’argent reçu annuellement par sa maîtresse » (p. 211). Et il ne faut pas se tromper ensuite sur l’évaluation de la somme (qui n’a de « rente » que le nom) léguée à sa mort par la maîtresse : 380 francs versés une seule et unique fois (p. 212). Les difficultés économiques auxquelles Félicité doit faire face toute sa vie durant, le « contrôle » dans lequel elle doit toujours être, concourent à façonner son image de « femme automate », qui n’est cependant qu’une apparence : « Sa vie réduit le temps pendant lequel elle peut s’adonner à ses émotions et s’individualiser. C’est sans doute pour elle, paradoxalement, une manière de bénédiction » (p. 218). Car Félicité est toujours en mouvement, un dynamisme qui ne va pas sans répétition de situations traumatiques : ainsi, le coup de fouet donné par vengeance dans l’épisode de la malle-poste la fait tomber sur le dos comme lors de la tentative de viol perpétrée par Théodore. Mais Félicité se relève et repart toujours. Au final, contrairement à Charles Bovary, elle « a réussi à s’adapter à un genre qui n’était pas spontanément le sien, au point de l’intérioriser. Ce qui est, pour Mme Aubain, une excellente affaire » (p. 232).

Le chapitre suivant explore les éventuelles dimensions politiques du personnage principal, « proche des valeurs du journal L’Avenir de Lamennais, dont elle ignore sûrement tout » (p. 234). Car, « sorte de sainte laïque à l’état sauvage », Félicité « illustre parfaitement les valeurs généreuses qui s’expriment pendant cette période [la Révolution de Juillet], chez les républicains comme dans les courants réformateurs à l’intérieur de l’Église catholique » (p. 236). Et Steve Murphy d’exprimer avec beaucoup de justesse la spécificité de l’attitude du personnage en remarquant que « Ce postulat d’une égalité de valeur humaine [entre les êtres dont Félicité fait montre] est doucement politique dans ses implications » (p. 238). Et si la servante ne tombe pas sous le coup de la critique corrosive de Flaubert, c’est « parce qu’elle agit sans discours et sans faire sienne quelque idéologie de progrès » (p. 244). Revers de la médaille, Félicité ne bénéficie personnellement en rien de ses actions : le temps passant, elle « s’adonne à une servitude encore plus “bestiale”, la religion confortant cette pente à la soumission. L’esprit de 1830 ne perdure pas longtemps, mais il s’incarne à sa manière dans l’oiseau qui arrive avec le vent chaud de la révolution de Juillet » (p. 245).

C’est à la figure du perroquet que vont s’attacher plus ou moins directement les cinq derniers chapitres de l’ouvrage, et d’abord (« Ceux par qui Loulou arrive ») à cette curieuse famille Larsonnière et au « nègre » qui livre l’oiseau et qui semble à Félicité tout droit sorti de la « géographie en estampes » dont Paul lui a expliqué les gravures (le critique invitant d’ailleurs son lecteur de ne pas trop se scandaliser « en découvrant que l’“éducation littéraire” dont Paul fait bénéficier Félicité ne débouche pas sur une déconstruction radicale de la mentalité colonialiste », p. 254). Dans le chapitre suivant, « Loulou vivant, mort et revenant », la question des langues est au centre du propos. Or Félicité n’est pas aussi silencieuse qu’on a pu l’écrire : c’est le nombre de ses paroles rapportées au discours direct qui est infime. Pour autant, leur absence de profondeur et leur caractère répétitif sont au « nombre des affinités secrètes qui président à la symbiose de ces deux célibataires que sont Félicité et Loulou » (p. 264). Car les deux êtres s’apparient non seulement dans plusieurs descriptions qui font du perroquet « presque un fils, un amoureux » de la servante, mais aussi dans la langue, par l’intermédiaire de certaines amphibologies que le critique définit comme « stratégique[s] » et dont il recommande qu’elles ne soient pas abusivement « simplifi[ées] » ; ainsi de la formule « Loulou, dans son isolement » qui ne peut être univoquement glosée en « l’isolement de Félicité » (p. 276) puisque le perroquet lui aussi souffre d’une coupure avec le monde. Après avoir posé la question des causes de la mort du perroquet (Fabu l’a-t-il vraiment assassiné ?), Steve Murphy s’interroge (« Félicité au bout du chemin ») sur les circonstances de celle de la servante, remarquant notamment à la fin du conte, en union de réflexion avec Georges Kliebenstein, « l’homologie, ironique et sublime » (p. 320) entre les « lattes du toit » de la maison Aubain qui pourrissent et les cieux qui s’entrouvrent. La vision finale de la servante se trouve donc comme matériellement rendue possible – ce qui n’est pas dépourvu d’effets potentiellement inquiétants. En effet, dans le dernier chapitre intitulé « Champs de vision : le monde du spectral », le critique s’arrête sur l’utilisation par Flaubert du verbe « planer » pour évoquer le vol du perroquet alors que le terme est usuellement associé à des oiseaux rapaces ou charognards : « Ce perroquet planeur pourrait, dans une lecture où l’idéalisme rose est rejoint par l’humour noir, attendre la mort de Félicité non pas pour la transporter au Ciel déjà entrouvert, mais pour la dévorer comme les vers ont fait pour Loulou » (p. 337). Parallèlement, sur le reposoir, l’oiseau réduit à son « front bleu, pareil à une plaque de lapis » subit une « minéralisation » (p. 350) qui va à l’encontre du processus de corruption qui affecte son corps.

Et Steve Murphy de conclure : « Félicité a beaucoup souffert. L’une des principales leçons de sa vie n’est sans doute pas la soumission, qui est l’arrière-fond indiscutable pour elle de son existence, mais les petites épiphanies qui ont pu lui faire sentir la force de la vie, en accompagnant Virginie à l’église, en escortant les enfants sur la plage, en écoutant les anecdotes de Victor qui sent bien [bon ?] la campagne, ou en jouissant d’un rayon de lumière en regardant Loulou. Car Un cœur simple n’est pas réductible à une histoire de mort : c’est aussi, et avant tout, une glorification de la résistance à l’adversité et une célébration des valeurs de la vie » (p. 379). Sans difficulté aucune, nous ferons nôtre ce résumé analytique de la philosophie du conte, qui vient donner sa dernière touche à une lecture exigeante, inventive, extrêmement suggestive, jamais dénuée d’humour, et faisant preuve d’inventivité langagière poétique et expressive (comme le montre l’expression « blinder un pangolin », p. 84) – ce qui ne gâche rien !

À peine pourra-t-on relever ici et là une coquille (Liébard peut difficilement être « la voisine de Mme Lehoussais », p. 100 ; le titre du n° 23 du Bulletin Flaubert-Maupassant est malencontreusement raccourci : « Madame Bovary, 150 ans et après », p. 174, note 28) ou une formulation maladroite comme lorsque Steve Murphy indique que Flaubert « n’écrit pas uniquement pour quelque lecteur générique, collectif et abstrait, mais aussi pour des amis et des parents (pour sa mère, en particulier) et… pour lui-même » (p. 58). L’idée est évidemment tout à fait juste mais anachronique dans un ouvrage portant sur l’un des Trois contes puisque Mme Flaubert est décédée le 6 avril 1872, cinq ans avant la parution du recueil. De même, c’est peu dire que Bouvard et Pécuchet était «déjà en gestation bien avant le début de composition d’Un cœur simple » (p. 122) puisque deux chapitres et demi de ce roman étaient complètement rédigés lorsque Flaubert s’est interrompu en septembre 1875.

Nous terminerons notre recension largement enthousiaste par un petit point bibliographique contrasté. Nous avons déjà mentionné la remarquable richesse d’une bibliographie qui est toujours convoquée avec une grande précision et une extrême honnêteté dans le cours du développement, le critique extrayant des propos de tous ses prédécesseurs la substantifique moelle sans jamais oublier de rendre à César ce qui lui appartient et en ayant toujours soin d’indiquer clairement, le cas échéant, les points où et les raisons pour lesquelles son analyse personnelle diverge. Aussi est-il dommage de trouver dans la section bibliographique elle-même (« Bibliographie flaubertienne », p. 381-394) un certain nombre de petites erreurs matérielles dont le relevé manifestera cependant plus l’esprit pointilleux de la rédactrice du présent compte rendu qu’il n’incriminera gravement l’auteur de l’ouvrage :

  • pourquoi avoir cité deux fois l’édition des Œuvres complètes par Bernard Masson au Seuil ? (p. 381-382)
  • l’édition diplomatique des trois manuscrits conservés à Rouen du Dictionnaire des idées reçues est l’œuvre de Lea Caminiti et non « Caminati » (p. 382)
  • la première édition de Bouvard et Pécuchet en GF a bien été procurée par Stéphanie Dord-Crouslé en 1999, mais l’interview d’Éric Chevillard n’a été ajoutée que dans la troisième édition en 2011 ‒ donc « 2011 [1999] » et non « 1999 » (p. 382)
  • l’ouvrage de Juliette Frølich, Flaubert. Voix de masque, a paru aux Presses universitaires de Vincennes et non de « Valenciennes » (p. 384)
  • Mme Triaire se prénomme Sylvie et non « Dominique » (p. 384 et 394)
  • George et non « Georges » Sand (p. 385 et p. 22)
  • le chapitre visé dans l’ouvrage d’Edward Gallagher ne se trouve pas p. 115-112 mais p. 115-122 (p. 387)
  • l’article de Myra Jehlen n’occupe pas les p. 86-50 mais les p. 86-95 (p. 388)
  • la courte note de Paul A. Mankin ne concerne qu’Un cœur simple et pas La Chaumière indienne (p. 389)
  • le titre exact de l’article de Manuel Mühlbacher est « Le plurilinguisme du perroquet. La traduction allemande des Trois contes par André Stoll et Cora van Kleffens », et non « Le plurilinguisme allemand du perroquet par André Stoll et Cora van Kleffens ». La revue n’étant disponible qu’en ligne, il manque en outre l’URL de consultation, qui apparaît pour d’autres références (p. 390)
  • l’article de Didier Philippot « Le rêve des bêtes : Flaubert et l’animalité » a paru dans la Revue Flaubert et non dans Gustave Flaubert, revue (p. 391).

Laissons la parole à Flaubert pour terminer : « À part ces remarques de pion, je m'incline & applaudis » (lettre à Maxime Du Camp, Croisset, 16 avril 1879,
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/correspondance/trans.php?corpus=correspondance&id=13251).



[Mise en ligne sur le site Flaubert, mai 2018.]



Mentions légales