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Alan Raitt, Flaubert’s First Novel.
A study of the 1845
Éducation sentimentale,
Oxford – Bern, Peter Lang, « Le Romantisme et après en France », vol. 18, 2010.

Compte rendu par Claudine Gothot-Mersch.

Ce livre est le dernier qu’a écrit Alan Raitt. J’ai hésité à en rendre compte, car les compliments qu’il décerne en première page à ma propre notice sur L’Éducation sentimentale de 1845 (G. Flaubert, Œuvres de jeunesse, Œuvres complètes, t. I, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, p. 1508-1537) pourraient donner l’idée que ces lignes sont écrites pour faire ma publicité personnelle par l’intermédiaire de l’ouvrage que je présente. Mais je tenais à honorer la mémoire de ce grand flaubertien.

Flaubert’s First Novel est un mince volume dont la table des matières semble annoncer une étude générale, très classique ; on pourrait craindre qu’elle ne soit un peu passe-partout. Mais on a vite fait de constater que c’est tout le contraire : sur des sujets maintes fois traités, Alan Raitt apporte toujours quelque chose de neuf.

En schématisant, je dirai que cette étude réinterprète l’œuvre en réévaluant d’abord son ancrage autobiographique, et en expliquant ensuite par la source autobiographique, mais surtout par la critique interne, l’étonnante incohérence du récit.

À première lecture, on se demande pourquoi, passé les préliminaires, ce très sérieux professeur de l’Université d’Oxford consacre tant d’attention à la question de savoir si Flaubert a été ou non l’amant d’Élisa Schlesinger. On comprend ensuite que ce qui est en cause, c’est le statut de toute la partie du livre qui concerne Henry, le premier héros. Car pour Alan Raitt la réponse est : oui, et il pense pouvoir dire que la liaison fut brève et laissa le jeune homme désenchanté. Ce qui lui permet de présenter les amours d’Henry et d’Émilie comme étroitement inspirées des relations de Gustave et d’Élisa, et notamment de leur courbe descendante – le meilleur passage du livre est, rappelons-le, de l’avis de l’auteur lui-même, le récit de la désillusion progressive des amants (lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852, Correspondance, éd. Jean Bruneau, t. II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, p. 30). Je ne suis pas tout à fait convaincue que l’on peut être sûr qu’Élisa Schlesinger s’est donnée à Flaubert, et avec les suites que Raitt explique, mais il faut admettre que ce que le critique tire de son hypothèse (soigneusement élaborée) n’est pas sans importance. D’abord, L’Éducation sentimentale, malgré une facture très différente, ferait série avec Les Mémoires d’un fou et Novembre en s’inspirant, beaucoup plus largement qu’on ne le pensait, des amours de Gustave. Plus précisément, ce serait l’expérience négative vécue par celui-ci qui l’aurait déterminé à choisir pour sujet une histoire d’éducation amoureuse ratée.

Le second moment important de l’étude d’Alan Raitt est celui où il reconstitue la genèse de L’Éducation, ce qui lui permet d’expliquer certaines bizarreries de l’histoire de Jules, le second héros. J’avais relevé dans ma notice qu’au chapitre XXIV (retour d’Amérique d’Henry et d’Émilie) le narrateur annonce qu’il va être temps de boucler le récit, alors que finalement celui-ci se poursuit encore pendant des dizaines de pages – presque un tiers du livre. J’en concluais que les deux derniers chapitres (rencontre du chien et métamorphose de Jules en un grand artiste), étaient des ajouts tardifs. Alan Raitt pousse la réflexion beaucoup plus loin. Il propose une reconstitution fragile mais vraisemblable des intentions premières de Flaubert et de leur évolution en cours de rédaction. L’idée première était – selon Flaubert lui-même – de faire d’Henry le héros. Le sens de son aventure ne semble pas avoir changé depuis la mise en train du roman ; Henry devient à la fin un séducteur en série, une sorte de Bel-Ami ; fin négative, pour quelqu’un qui avait rêvé un grand amour. Quant à Jules, les intentions de l’auteur n’étaient certainement pas, au départ, de le faire se sauver par l’art. Probablement devait-il échouer dans ce domaine comme Henry en amour, et se résigner au métier de petit employé, choisi pour lui par son père. Pourquoi ce changement radical à la fin de L’Éducation ? L’idée d’Alan Raitt est que le père de Flaubert, au départ très hostile devant le désir de Gustave de se consacrer à la littérature, a dû se résigner, à cause de la maladie de son fils, à le laisser abandonner ses études de droit et s’occuper comme il le voulait. Libéré, le jeune homme ose alors, dans un dernier chapitre, décrire et faire triompher en la personne de Jules sa propre vocation d’écrivain.

Quant à la rencontre du chien, refusant avec Jonathan Culler de lui donner un sens symbolique, Alan Raitt y voit une expérience brutale – peu importe laquelle – qui crée un choc et instaure une coupure dans la vie de Jules, justifiant ainsi sa transformation inattendue. Interprétation neuve, je crois, et tout à fait séduisante, bien qu’elle ne suffise évidemment pas à saturer le sens de cet épisode très obscur. J’avais suggéré, quant à moi, que cette expérience tragique indicible pouvait peut-être renvoyer à la terrible maladie qui a frappé Flaubert pendant la rédaction de son roman. Maladie que curieusement Alan Raitt, sauf erreur, ne prend pas en compte dans une interprétation qui fait pourtant une grande place au donné autobiographique.

En bref, voilà un ouvrage de proportions modestes, d’une grande clarté, d’une grande sobriété, où rien n’est dit sans justification, et qui enrichit sensiblement notre connaissance du premier roman de Flaubert. Remercions Lia Raitt d’avoir publié, avec tant de soin, cette dernière étude flaubertienne de son mari, en tous points digne des précédentes.


[Mise en ligne sur le site Flaubert, mars 2010.]



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