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Flaubert, Salammbô, édition préfacée, annotée et commentée par Jacques Neefs,
Le Livre de Poche, coll. « Les Classiques de Poche », 2011.

Deux remarques philologiques par Yvan Leclerc.

Le texte de cette édition est établi d’après la quatrième et dernière édition originale de Salammbô publiée par Lemerre en 1879. C’est en effet le choix qui s’impose : la dernière édition parue du vivant de l’auteur, revue et corrigée par ses soins, est considérée, à bon droit pour ce roman (pour Madame Bovary, le cas est différent) comme son « testament » littéraire, l’expression de ses « dernières volontés ». Mais les flaubertiens qui ont un peu travaillé sur les éditions originales de Salammbô savent que la version Lemerre comporte un certain nombre de coquilles qui ont échappé à Flaubert, ou dont il s’est aperçu trop tard. L’éditeur scientifique ne peut donc pas reproduire mécaniquement la leçon de ce texte sans un minimum d’esprit critique et sans le comparer avec les éditions antérieures. Or la présente édition dans Le Livre de Poche se contente le plus souvent de copier littéralement un texte qu’une lecture cursive ressent pourtant intuitivement comme fautive.

Prenons deux exemples dans le chapitre VIII, « La bataille du Macar ». Hamilcar prépare les éléphants : « Il arma leurs conducteurs d’un maillet et d’un marteau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s’ils s’emportaient » (p. 227 de la présente édition). Le lecteur « naïf » (si l’on reprend l’opposition entre lecture naïve et lecture savante) marque un temps d’arrêt devant cette phrase. Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste de l’histoire de Carthage ni d’avoir lu comme Flaubert l’Histoire militaire des Éléphants d’Armandi (Paris, Amyot, 1843) pour s’étonner de la redondance des instruments contondants : le maillet et le marteau. Avec ces deux outils pour une même fonction, on peut certes assommer les éléphants, mais pour « leur fendre le crâne », il manque un outil tranchant. Notre lecteur attentif, mis en éveil par cette bizarrerie, trouvera la confirmation de son soupçon quelques pages plus loin dans le même chapitre, quand les éléphants s’emballant, les cornacs devront faire usage de l’outillage sagement prévu par Hamilcar (Flaubert a trouvé le conseil chez Armandi) : « […] les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau, et l’appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un grand coup » (p. 242). Rétrospectivement, on se dit que le marteau doublant le maillet devait plutôt être un ciseau… C’est ici que l’éditeur scientifique prend le relais : il peut se reporter aux textes des trois éditions originales antérieures (Michel Lévy 1862 et 1863, Charpentier 1874). Ils donnent tous : « Il arma leurs conducteurs d’un maillet et d’un ciseau […] » (respectivement p. 218 pour les deux éditions Lévy et p. 161 pour l'autre). Pour obtenir la confirmation qu’il s’agit bien d’une coquille, un éditeur scientifique aura l’idée de se reporter à la correspondance échangée entre Flaubert et Lemerre (facile à repérer grâce à l'index des correspondants) : l’auteur relève la faute, mais trop tard pour qu’elle soit corrigée : « J’ai laissé passer deux fautes graves dans notre Salammbô. Faites-les corriger à la main. […] p. 233 : “… d’un maillet, d’un marteau » : c’est d’un ciseau. » (lettre du 2 décembre [1879], Corr., Bibl. de la Pléiade, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, t. V, p. 757). Il est vrai que cette lettre n’est éditée que depuis fin 2007 dans l’édition de la Pléiade, et qu’elle ne se trouvait pas dans les éditions antérieures de la correspondance parues chez Louis Conard ou au Club de l’Honnête Homme.

Si l’on établit le texte avec soin, on se trouve devant une alternative : ou bien corriger la coquille de l’édition Lemerre, sans le dire (pour une édition « grand public ») ou en la signalant aux lecteurs (dans le cas d’une édition critique), ou bien la reproduire pour ce qu’elle est, mais en mettant une note qui souligne le problème et donne la solution.

Dans le même chapitre VIII de Salammbô, on rencontre une autre coquille de l’édition Lemerre non corrigée par celle du Livre de Poche : « Il [Hamilcar] avait remarqué que le vent d’ouest, en poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa longueur une chaussée naturelle » (p. 235). Hamilcar est assez fin stratège pour ne pas traverser le fleuve dans le sens de sa longueur mais dans sa largeur, là où les sables offrent un gué. Là encore, la consultation des trois éditions originales antérieures confirme ce qu’une lecture intuitive permet de supposer : elles donnent bien « dans sa largeur » (Lévy, p. 227 et Charpentier, p. 168). Le travail qui consiste à passer de l’étonnement du lecteur « naïf » devant une incongruité à la petite enquête philologique menée par l’éditeur scientifique, pour aboutir à un texte fiable, n’a pas été fait ici. En raison de ces défauts dans l’établissement du texte, il semble difficile que ce volume, paru dans la collection « Les Classiques de Poche », qui se signale d’ordinaire par sa bonne tenue, puisse être conseillé comme une édition de référence.


[Mise en ligne sur le site Flaubert, avril 2011.]


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