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Amélie Schweiger, Flaubert en toutes lettres.

L’écriture épistolaire dans la correspondance et dans l’œuvre,

Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, coll. « Flaubert », 2012.

Claudine Gothot-Mersch

Ce petit livre, substantiel et bien écrit, étudie la correspondance de Flaubert, non pas en y cherchant des renseignements sur l’auteur ou sur le monde qui l’entourait, comme on l’a fait souvent, mais en y voyant d’abord un texte. Un texte auquel Amélie Schweiger compare, au fil d’une vie, l’œuvre littéraire de l’écrivain. L’idée étant que « la pratique littéraire mûrit en se confrontant à l’épistolaire » (p. 52).

Une question sert d’épine dorsale à l’étude : comment expliquer que Flaubert passe d’un style extrêmement personnel dans ses œuvres de jeunesse à un style impersonnel, et hautement proclamé tel, dans les grandes œuvres de la maturité ? Question centrale pour comprendre l’esthétique de l’écrivain, et qu’Amélie Schweiger traite de façon inédite.

Elle montre en premier lieu dans les œuvres de jeunesse un rapport au lecteur fort semblable au rapport avec le correspondant qui s’observe dans les lettres que Flaubert, à l’époque, envoie à ses amis puis à Louise Colet. Les dédicaces d’Agonies et de Mémoires d’un fou à Alfred Le Poittevin présentent exactement le même caractère d’intimité que les lettres de Gustave à son alter ego. Les œuvres restent ainsi dans le domaine privé, personnel, elles sont comme un prolongement de l’activité épistolaire de l’auteur. Et le « lecteur » que le jeune écrivain apostrophe abondamment dans d’autres dédicaces et dans le corps même des œuvres, et à qui il donne une certaine épaisseur, est un substitut des correspondants qui lui manquent quand il écrit de la littérature.

Pour atteindre à l’objectivité, il faudra éliminer ce « tu » trop intime, et bien sûr le « je », la relation intime de soi à soi, envahissante dans les œuvres de jeunesse, et qui répond, elle aussi, à l’attitude de Flaubert dans ses lettres. Amélie Schweiger étudie notamment sur ce point le « nous » de Madame Bovary et le passage du « je » au « il » dans Novembre. Constatant que l’évolution ne se fait pas sans tension, elle a l’heureuse idée d’examiner les lettres qui figurent dans trois des œuvres de jeunesse. Elle y découvre le malentendu et la discordance. On n’est jamais sûr que la lettre arrivera, qu’elle sera comprise. Envoyer une lettre est se mettre dans une position de faiblesse (Un secret de Philippe le Prudent). Les lettres sont mortifères (ibid. et Passion et Vertu). Les lettres aux amis ne reçoivent aucune compréhension et les lettres d’amour sont risibles (première Éducation sentimentale). Mieux vaut donc, semble-t-il, se détourner de l’épistolaire et se consacrer à « l’écriture littéraire comme activité maîtrisée » (p. 63).

Revenant à la correspondance, Amélie Schweiger en étudie l’évolution depuis la jeunesse de l’auteur jusqu’à l’époque des grandes œuvres impersonnelles. Elle remarque que la fiction a renoncé plus tôt que l’épistolaire « aux mirages de l’intimité »(p. 66). Dans les lettres de jeunesse, l’introspection et le désir d’échange sont très présents. L’intimité « est sacrée » (p. 67). C’est un « je » devant un « tu », un « nous deux ». Tout le reste (les nouvelles, les demandes pratiques, les anecdotes), est relégué en marge des lettres. Mais la machine s’emballe : dans les lettres à Louise Colet, l’autoanalyse s’exacerbe et finit par dissoudre le moi ; quant à la correspondante, elle disparaît derrière son image, image fragmentée en « reliques » dans les lettres de Flaubert. Et Amélie Schweiger de citer Kafka : écrire des lettres, « c’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre »(p. 79). L’écriture d’une correspondance intime est vouée à l’échec, ce qui contribue à la progression de Flaubert vers « une œuvre impersonnelle, ouverte sur l’anonyme réception du public » (p. 81).

Quand il commencera Madame Bovary, la correspondance avec Louise Colet, interrompue par une brouille, reprendra — mais autrement : dans ses lettres, Flaubert déversera les idées personnelles que sa doctrine de l’impersonnalité l’empêche dorénavant de mettre dans son œuvre. Ce n’est plus le moi intime qui est sondé, c’est l’écrivain et son travail.

Avant cela, il y aura eu le voyage en Orient. Dans ses lettres d’Orient, Flaubert se pose en artiste — tout en se démarquant par l’esprit du « Garçon » de la posture de l’artiste romantique. Il crée même un mot pour désigner le comportement qu’il adopte alors : « artistisme ». Amélie Schweiger décèle dans ces lettres, dans les silences ou les jeux absurdes dont elles font état, le témoignage d’une période d’ascèse, de vide, de dépouillement, une période de latence pour ce qui concerne la pratique de la littérature. Mais Flaubert se prépare à l’écriture romanesque en livrant à ses correspondants (sa mère, Louis Bouilhet) ce qu’ils doivent normalement attendre d’un voyageur : la description du monde objectif. La subjectivité de l’auteur passe au second plan. Il se fait œil, et peintre. « Désormais l’objectif l’emporte sur le subjectif, le regard sur le pathos, la description sur l’introspection » (p. 106).

On attendrait qu’en face des lettres Amélie Schweiger situe l’autre corpus élaboré en Orient : les Notes de voyage, et se livre à une analyse comparée analogue à celles qu’elle a menées jusqu’ici. Mais elle minimise l’importance de ce dossier (« quelques notes », p. 95), qu’elle écarte de son étude parce que Flaubert, dit-elle, est moins à l’aise avec ce type d’écriture. Donc, si nous comprenons bien, les notes de voyage sont pour elle comme un double peu satisfaisant des lettres. Mais ne peut-on pas les prendre, elles aussi, comme un texte ? La subtilité des analyses dont Amélie Schweiger est capable m’amène à penser que, sur les nombreux passages qui se retrouvent à la fois dans les Notes et dans une lettre — ou plusieurs — , l’étude du rapport entre épistolaire et non épistolaire pouvait peut-être s’enrichir. Quant à l’écriture littéraire proprement dite, même si elle est pratiquement absente pendant le voyage, il y a tout de même La Cange, ce texte rédigé sur le bateau du Nil, que Flaubert renonce à continuer parce que cela lui prend trop de temps, et qu’il insère dans les notes de voyage, où il constitue comme un témoignage de son écriture littéraire « ancienne ».

Le dernier chapitre montre le changement qui s’effectue dans la correspondance de Flaubert à partir du succès de Madame Bovary. Il reçoit un courrier abondant de personnes qu’il ne connaît pas toujours, et auxquelles il doit répondre, parfois avec beaucoup de ronds de jambes. De plus en plus les lettres aux amis et connaissances se limitent à donner « des nouvelles », on n’y trouve plus l’introspection des lettres de jeunesse. La correspondance devient ainsi moins personnelle. Les lettres étaient longues, maintenant Flaubert multiplie les billets sur des questions pratiques. Il écrit la même chose exactement à plusieurs correspondants. Il utilise, même avec les amis, des formules stéréotypées, qu’il dénonce lui-même en les abrégeant : « Que devenez-vous ? Etc., etc. » Finalement, la lettre sert à faire signe, à marquer un rapport affectueux avec le destinataire.

Amélie Schweiger signale tout de même l’un ou l’autre traits intéressants : l’utilisation tranquille des poncifs, la dissimulation d’un état d’âme derrière des détails matériels… Mais un peu rapidement : on sent que pour elle, dans cette seconde partie de la vie littéraire de Flaubert, le centre d’intérêt, bien sûr, n’est plus dans la correspondance. Ce n’est plus là que cela se passe.


Ce livre apporte vraiment du neuf. Pas seulement sur la Correspondance de Flaubert, qu’on n’avait, je pense, pas encore étudiée sous cet angle, mais aussi sur son œuvre : nous ne regardons plus les Œuvres de jeunesse tout à faitde la même façon quand nous avons lu les chapitres II et III de Flaubert en toutes lettres. Ajoutons qu’au plaisir de découvrir une réflexion parfois complexe et des analyses de texte ingénieuses, s’ajoute celui d’une écriture remarquable de sobriété et de justesse.




[Mise en ligne sur le site Flaubert, mai 2013.]


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