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Amélie Schweiger, Flaubert en toutes lettres.
L’écriture épistolaire dans la correspondance et dans l’œuvre,
Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, coll. « Flaubert », 2012.

Benoît Melançon
Université de Montréal
benoit.melancon@umontreal.ca

La question embête les critiques, les historiens de la littérature et les éditeurs de textes depuis longtemps : que faire de la correspondance des écrivains ? Est-ce une œuvre au même titre que celles que les institutions ont coutume de légitimer (roman, poésie, théâtre, essai, etc.) ? Si oui, il faudrait l’étudier avec les mêmes outils qu’elles. Sinon, il faudrait justifier cette exclusion du canon littéraire. Tout épistologue le sait : il n’existe aucune réponse universellement partagée à ces questions.

S’agissant de Flaubert, cet « épistolier prolixe » (quatrième de couverture), et des lettres qu’il a incorporées à ses romans, Amélie Schweiger jette plusieurs éclairages sur les rapports de la correspondance et de l’œuvre, certains plus novateurs que d’autres.

Son livre, Flaubert en toutes lettres, s’ouvre (p. 9) et se clôt (p. 135) sur le refus, clairement posé, d’une lecture strictement documentaire de la correspondance. Pareille entreprise, qui fait de la lettre un matériau de la biographie d’écrivain, est légitime, mais ce n’est pas à cette enseigne que loge l’auteure, elle qui cherche à comprendre la nature et le mouvement du projet flaubertien.

Ce projet tient en une affirmation : Flaubert devient écrivain du moment qu’il maîtrise l’« impersonnalisme de l’art souverain » (p. 136). C’est affaire d’énonciation : comment dire ? Qui parle ? À qui ? Il faut attendre Madame Bovary, « première œuvre de la maturité » (p. 48), pour que cette impersonnalité énonciative soit atteinte. Elle émergera « à la fois dans et contre l’épistolaire intersubjectif » (p. 18).

Après une réflexion générale (« Chapitre I. Lettres et littérature »), quatre chapitres sont consacrés à ce qui précède la « maturité » : « Chapitre II. Écrire, t’écrire, m’écrire : l’œuvre de jeunesse » ; « Chapitre III. Les jeux pervers de l’épistolaire : la lettre dans l’œuvre de jeunesse » ; « Chapitre IV. Des lettres de jeunesse à l’œuvre impersonnelle » ; « Chapitre V. Les lettres d’Orient ou “l’artistisme” ». Y sont étudiées les lettres familières de Flaubert et celles qu’il a incluses dans ses premiers textes de fiction. Amélie Schweiger montre comment ces « gestes épistolaire et littéraire » (p. 9) — c’est tout un — servent de « laboratoire » à un écrivain à la recherche de son style.

L’auteure aurait pu se contenter de considérer la pratique épistolaire (familière et fictive) comme ce qui précède, annonce, permet les romans dont la critique a fait des classiques. Son sixième chapitre, « L’éducation épistolaire », bouleverse ce qui aurait été, sans lui, une lecture stimulante et riche de lectures fines de Flaubert, mais une lecture sage. Amélie Schweiger met alors en lumière combien la correspondance, à rebours des interprétations communes du geste épistolaire, tend elle aussi à l’impersonnalité : le « livre sur rien » (p. 117), c’est aussi la correspondance. Il n’y a pas l’œuvre, avec son idéal d’une « esthétique impersonnelle » (p. 29) enfin atteint, et le non-œuvre, voué à la communication et dès lors inféodé à l’œuvre. C’est tout Flaubert qui est caractérisé par l’effacement du moi : « le discours épistolaire n’a pas pour vocation d’exprimer les sentiments » (p. 119). Cet effacement n’est pas antérieur à l’œuvre ; il arrive que la correspondance soit « en avance sur la pratique littéraire » (p. 18). Pareilles affirmations font des lettres un objet d’investigation scientifique parfaitement légitime, et pas seulement des textes d’accompagnement.

Que retenir encore du livre d’Amélie Schweiger ? Le dynamisme de l’approche, qui repose sur une volonté de ne pas ériger de frontières étanches entre ce qui constituerait l’œuvre et ses à-côtés, sans pourtant que soient ramenées toutes les pratiques d’écriture à de l’identique. Un choix de citations, de Flaubert comme de ses commentateurs, au premier rang desquels Vincent Kaufmann (L’Équivoque épistolaire, 1990), toujours pertinent : ces citations ne sont pas là pour écraser le lecteur sous la masse documentaire. La subtilité de l’analyse des formes de l’adresse, dans et hors du roman : « décidément, l’écriture personnelle et adressée est vouée à l’échec » (p. 81). Le sens à la fois du mouvement d’ensemble, glissements plutôt que ruptures, et de l’importance du travail sur les motifs récurrents des textes, par exemple ces « images thermiques » (p. 26) fréquemment repérées : « En moins ou en trop, le feu renvoie toujours, par analogie, aux tourments de la communication » (p. 27). Des formules heureusement frappées : « Aucune correspondance n’échappe à l’ère du soupçon » (p. 49) ; « Il n’y a pire sourd qu’un destinataire… » (p. 57) ; « ce paradoxal rapport de présence absente, de proximité distante qui est le lot de l’épistolaire » (p. 82).

Quelques passages sur la « spontanéité » et la « sincérité » épistolaires, ces serpents de mer des études sur la lettre, et plusieurs sur l’« intimité » appelleraient discussion. Comment mesurer cette « spontanéité » et cette « sincérité » ? Qu’est-ce que l’« intimité épistolaire » au XIXe siècle, quand tout un chacun sait, dans le monde littéraire, que le secret de la correspondance n’est qu’un mirage et qu’« il ne peut y avoir, pour l’écrivain, de neutralité épistolaire » (p. 12) ?

Cela ne devrait pas éloigner les lecteurs de ce Flaubert en toutes lettres qui servira d’introduction féconde autant à la lecture de la correspondance qu’à celle des autres œuvres de Flaubert.




[Mise en ligne sur le site Flaubert, avril 2013.]


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