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Fiction et documentation. Les manuscrits Flaubert de la Fondation Martin Bodmer,
édition et présentation par Gisèle Séginger,
Bâle, Schwabe, « Bibliotheca Bodmeriana », 2010, 158 p.

Compte rendu par Nathalie Petit.

Avec Fiction et documentation, Gisèle Séginger ouvre aux flaubertistes les portes de la bibliothèque de la Fondation Martin Bodmer en réunissant pour la première fois les manuscrits autographes de Flaubert qui y sont conservés, à l’exception de celui, trop volumineux, de L’Éducation sentimentale de 1845.

Le cœur de l’ouvrage est consacré aux transcriptions intégrales de ces manuscrits : des écrits fictionnels – une fantaisie orientaliste, Le Chant de la Courtisane, et le dernier état rédactionnel du chapitre explicatif de Salammbô sur Carthage abandonné par Flaubert –, mais aussi de nombreuses notes documentaires. Nous retrouvons ainsi successivement des notes sur les conciles et les luttes des Ariens utilisées pour La Tentation de saint Antoine de 1874, sur des sujets médicaux (en particulier, les cadavres, leur putréfaction, l’empoisonnement par l’arsenic, ses symptômes et son traitement) prises pour Madame Bovary, sur les crises de la République romaine (notamment les Gracques, la guerre sociale, celles de Jugurtha et de Mithridate) et sur des dieux exploitées dans Salammbô, enfin sur Port-Royal de Sainte-Beuve prises en prévision de la « copie » de Bouvard et Pécuchet. Les notes de Madame Bovary sont accompagnées de scénarios et d’un résumé sur les manœuvres financières de Lheureux et les ennuis pécuniaires des Bovary ainsi que d’un fragment de brouillon relatif à l’éloge d’un prédicateur prononcé par Bournisien.

Chaque transcription est précédée de la description physique du manuscrit – le nombre de folios et de pages écrites, leur format, leur reliure, leur pagination – ainsi que du récit de sa trajectoire, sa date d’acquisition par la Fondation Martin Bodmer et sa provenance, mais aussi son itinéraire antérieur – sa cession supposée par Caroline Franklin Grout ou ses ventes successives. Certains folios sont ainsi rapprochés de leur dossier initial dont le parcours, complet ou fragmenté, est retracé. L’existence d’une édition précédente du manuscrit et, pour le chapitre supprimé de Salammbô, celle de brouillons sont précisées. Chaque transcription, illustrée d’un ou plusieurs fac-similés, est décryptée – des signes typographiques et des références sont élucidés – et chaque manuscrit est éclairé. Ainsi, Gisèle Séginger caractérise les folios en précisant leur appartenance à un type de document génétique spécifique (notes, scénarios ou brouillons) et leur vocation ou non à être publiés. Elle les résume et estime leur date de rédaction (certaines notes n’étant exploitées qu’ultérieurement), précise quelle œuvre, et parfois quels passages, ils ont alimentés, identifie et authentifie les sources livresques des notes. Grâce à la correspondance, aux carnets de voyage, mais aussi de travail, elle rattache les manuscrits aux événements de la vie de Flaubert, à ses relations personnelles ainsi qu’à de précédents écrits et à l’œuvre concernée dont elle retrace la rédaction, de son projet à son écriture en passant par les recherches effectuées et les hésitations sur le plan à adopter.

Gisèle Séginger nous rappelle que les manuscrits réunis dans cet ouvrage s’inscrivent dans une période où la vision esthétique de Flaubert et donc sa manière d’écrire se sont transformées : considérant que seul le travail permet d’accéder à une vérité, de doter l’œuvre d’une « poétique insciente » (p. 11) qui en fait la puissance et la valeur, il multiplie les recherches documentaires, les scénarios et les brouillons. Au-delà de la présentation et de la transcription des folios, la critique examine donc les rapports entre documentation et fiction en jeu dans ces manuscrits. Elle remarque que les notes aident Flaubert à lutter contre son lyrisme naturel, le forment à une perception amorale de l’histoire, mais surtout lui permettent d’amorcer la rédaction, une fois le thème de l’œuvre trouvé. En effet, elles participent à une « rêverie documentaire » (p. 12) et donc à la genèse d’une « représentation au second degré » (p. 112-113) du lieu et de l’époque, à la formation d’une puissante vision créatrice. Elle caractérise cette « poétique de l’invention » (p. 112) en précisant que, si Flaubert « se soucie de l’exactitude livresque […] [, il] procède de manière syncrétique » (p. 64) en « mêl[ant] les sources documentaires les unes aux autres mais aussi les périodes et les lieux » (p. 62) : il a besoin de faire surgir un « mirage » (lettre à Sainte-Beuve, [23-24 décembre 1862]). L’objectif des notes n’est donc pas principalement informatif. Elles ne visent d’ailleurs pas à reproduire le réel, mais à « préciser quelques points techniques particulièrement difficiles […] afin de veiller à la vraisemblance d[u] texte » (p. 36) et ainsi susciter, dans l’imaginaire du lecteur, des représentations reconnaissables et acceptables. Les informations relevées, multiples et frappantes, peuvent alimenter le récit ou le réorienter, participer à sa symbolique ou au traitement ironique des personnages. Si la documentation sert la fiction, l’œuvre se dessine dans les notes : y apparaissent déjà la « transmutation du savoir en fiction » (p. 36), mais aussi la logique et le rythme du roman. Prises dans l’optique de l’œuvre à venir, les notes sont même parfois au plus près de l’écriture fictionnelle et se révèlent caractéristiques d’une « poétique documentaire » (p. 140) : en préparant leur intégration dans la fiction, les procédés alors employés (tels que la fragmentation des énoncés ou leur condensation, leur juxtaposition ou leur structuration, l’ajout de titres) « op[èrent] une véritable alchimie du documentaire » (p. 140).

En rendant accessibles ces manuscrits grâce à un important travail de transcription, cet ouvrage permet d’examiner avec précision les interactions entre documentation et fiction. Il serait intéressant de rapprocher ces écrits de celui qui marque le début de la nouvelle esthétique flaubertienne, le manuscrit encore inédit de la Bibliotheca Bodmeriana, l’autographe de L’Éducation sentimentale de 1845. Nous espérons la publication, dans un prochain volume, de sa transcription et de son analyse.



[Mis en ligne sur le site Flaubert, janvier 2011.]


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