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Flaubert au carrefour des cultures,
textes réunis par Norioki Sugaya,
Bulletin de la Section française, Faculté des Lettres, Université Rikkyo, n°40, 2011

Compte rendu par Tomoko Mihara.

Le présent ouvrage est issu de rencontres entre les chercheurs français et japonais à l’occasion des « Journées Flaubert » (dont le colloque « Flaubert. Intersections » tenu le 8 mai 2010), coordonnées par Norioki Sugaya à l’Université de Rikkyo. Le titre illustre bien la visée du livre : à travers sept contributions groupées en deux sections, l’esthétique de Flaubert est analysée sous différents angles, non seulement par les flaubertiens mais aussi par des spécialistes de Valéry et de Sartre.

La première section du volume, « Flaubert, l’Orient et la Religion », est ouverte par l’article de Gisèle Séginger intitulé « Flaubert en Orient ― L’invention d’un art du sensible ». G. Séginger y remarque une présence constante de l’auteur dans ses textes différents. Il s’agit d’un regard propre à Flaubert qui « suspend la réflexion au profit de la perception », regard qui pourrait être identifié avec « l’idiotie ». G. Séginger analyse les textes du Voyage en Orient et la Correspondance, afin de comprendre ce qu’est précisément ce regard, et comment l’écrivain a acquis cette manière de voir (« bien voir ») à la suite de lectures des livres philosophiques et d’expériences vécues en Orient. Il faut souligner qu’à la différence du regard religieux qui s’oriente vers un au-delà, celui de Flaubert reste à la surface du monde. Pour lui, l’infini réside dans l’infime.

Masanori Tsukamoto est spécialiste de Paul Valéry et en cette qualité, son article, « “La bêtise n’est pas mon fort” ― la notion de bêtise chez Valéry et chez Flaubert », est placé au début de la deuxième section intitulée « Flaubert et les penseurs du XXe siècle ». Selon Valéry, dans « le système émission-réception » de l’esprit, la bêtise constitue d’une part une force initiale et productive qui émet sans cesse les idées et les images ; d’autre part, elle est caractérisée par l’absence d’un récepteur qui surveille l’émission. Dans La Tentation de saint Antoine, l’ermite est le siège d’une production continuelle d’illusions, tout en restant impuissant « à y opérer quoi que ce soit ». L’émission fonctionne, tandis que la censure (la réception) se paralyse. Selon M. Tsukamoto, cette situation est imitée et adaptée par Valéry dans « La soirée avec Monsieur Teste ». Les reproches du poète à l’égard de La Tentation trahissent son admiration pour un écrivain qui avait une idée proche de la sienne à propos de la bêtise productive.

Le deuxième article de Gisèle Séginger, « Le sentiment religieux dans la littérature française du XIXe siècle », porte sur la grande question du siècle : la religion. Dès le début du siècle, le « sentiment intérieur » et religieux est valorisé par Mme de Staël et Benjamin Constant sous l’influence de Rousseau, en tant que seul vrai accès au divin. D’après G. Séginger, ce sentiment représente un « besoin d’infini intrinsèque à la nature de l’homme ». Les écrivains du XIXe siècle ont besoin de cet infini, même s’ils se trouvaient en dehors des institutions religieuses. Ils inventent donc « à Dieu des substituts laïques » : l’humanité idéale chez Renan, l’Art absolu chez Mallarmé et Flaubert. Pourtant, le culte de l’Art absolu peut aliéner l’homme mortel à l’Art même. Selon G. Séginger, Musset adopte une autre voie que la poésie moderne explorera davantage : il refuse le néo-platonisme dans l’art afin d’acquérir le sens du présent.

La contribution de Stéphanie Dord-Crouslé, « Le “livre des voyageurs” au XIXe siècle : usages et manifestations littéraires ― avec application au cas de Gustave Flaubert », nous fait découvrir un curieux objet mentionné dans de nombreux récits de voyage du XIXe siècle. Il s’agit du livre des voyageurs qui se place dans les hôtels et à proximité de sites touristiques ; les voyageurs y écrivent pour signaler leur présence. De nombreux romanciers et dramaturges du boulevard recourent à ce livre pour les rebondissements d’intrigues, en raison du rapport intrinsèque qu’il entretient avec la bêtise. Curieusement, Flaubert n’en fait pas mention lors de son voyage en Orient, alors qu’il accorde une grande importance aux signatures inscrites sur les monuments, aux graffitis ; S. Dord-Crouslé réfléchit à la raison de cette absence. Par ailleurs, le document annexé confirme que les voyageurs européens d’alors ont séjourné aux mêmes hôtels, ont connu les mêmes personnes et ont partagé les mêmes expériences.

Norioki Sugaya a l’audace de prendre L’idiot de la famille pour le sujet de son article intitulé « La littérature comme négativité : Flaubert et Sartre ». Selon N. Sugaya, le philosophe définit la littérature moderne comme négativité. Les générations des Lumières et du romantisme ont nié les vieux systèmes de valeurs. Celle du post-romantisme, elle, retourne sa critique contre elle-même sans s’attaquer au monde extérieur. Aux yeux du philosophe, les artistes de la seconde moitié du XIXe siècle sont aliénés à l’Art impossible, tout comme la bourgeoisie de l’époque était aliénée aux mythes du capitalisme moderne, c’est-à-dire à la propriété, au progrès et au scientisme. N. Sugaya objecte à Sartre que son concept d’aliénation n’est pas capable d’épuiser tous les sens de l’esthétique flaubertienne. Selon l’analyse de N. Sugaya, le romancier est conscient que le langage littéraire, privé de critères communément admis, doit désormais être chaque fois forgé à nouveau. Flaubert a fait du langage le lieu même d’un engagement, face au problème littéraire de son époque.

Nao Sawada, spécialiste de Sartre, nous introduit aux textes abondants de ce philosophe. Dans son article « Le style est-il l’homme même ? ― ce que Sartre analyse chez Flaubert », N. Sawada admet que Sartre s’est souvent vu reprocher de ne traiter que l’homme en négligeant le texte,dans L’Idiot de la famille. Pourtant, selon N. Sawada, la question de l’homme se confond toujours avec celle du style chez le philosophe. Dans ses Carnets de la drôle de guerre, sa critique porte toujours sur le style flaubertien, qui lui paraît trop artificiel. Plus tard, dans les trois premiers volumes de L’Idiot, il accuse l’écrivain de se plonger exclusivement dans le travail du style. Cependant, à la fin de sa vie, Sartre reconnaît un engagement littéraire dans l’élaboration flaubertienne du style. D’après N. Sawada, en analysant « le style de Madame Bovary » dans le tome IV de L’Idiot, le philosophe devait développer cette dialectique pour en tirer un Flaubert vainqueur et triomphant.

Dans le dernier article du recueil, « Le roman face à la métaphysique : Flaubert et Rancière », Atsushi Yamazaki examine une rencontre littéraire entre Gustave Flaubert et Jacques Rancière. Ce dernier considère le romancier comme un acteur principal du passage du vieux « régime représentatif » au nouveau « régime esthétique ». Selon Rancière, la nouvelle esthétique, celle de Flaubert, contient l’« autosuppression de la littérature » à son intérieur même, à cause de ses principes contradictoires. La scène finale de Bouvard et Pécuchet montre bien l’aboutissement de cette littérature qui ne distingue plus les phrases élaborées et les phrases produites par la bêtise. Yamazaki met en cause l’attitude de Rancière qui semble voir « d’un point de vue surplombant le romancier s’autodétruire », comme si la philosophie n’avait rien à voir avec cette « autosuppression ». A. Yamazaki analyse le chapitre VIII de Bouvard et un scénario concernant la métaphysique, pour montrer « la désorganisation qu’a fait subir Flaubert au discours des philosophes dans le processus de la mise en généralité ».

En lisant ce recueil, on découvrira peu à peu avec une surprise agréable sa qualité particulière, qui est le miroitement des mêmes thèmes à travers l’ensemble des articles. Malgré la différence d’intérêts et la variété de méthodes, les participants reprennent et se renvoient dans leurs textes les mêmes thèmes qui sont les clés de l’esthétique flaubertienne, à savoir « la manière de voir », « la bêtise », « l’Art absolu », etc.


[Mise en ligne sur le site Flaubert, décembre 2011.]


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