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Barbara Vinken / Peter Fröhlicher (ed.),
Le Flaubert réel,
Tübingen, Niemeyer, 2009.

Compte rendu par Joseph Jurt.

‘Le Flaubert réel’ – c’est un beau titre, justement à cause de son ambiguïté, terme pouvant sous-entendre à la fois le vrai Flaubert et Flaubert le réaliste. Ce recueil réunit en effet les contributions d’un colloque sur la question du réalisme chez Flaubert organisé conjointement par les universités de Munich et de Zurich à la Venice International University; la majorité des contributeurs sont allemands ou suisses auxquels se sont joints les éminents flaubertiens de l’ITEM, Jacques Neefs et Pierre-Marc de Biasi ainsi que Jean Bessière. Les textes ne se concentrent pas d’une manière exclusive sur la question du réalisme. Le terme ‘réalisme’ est en effet d’un emploi délicat. En philosophie, la notion désigne l’affirmation d’une réalité indépendante de la perception par une conscience; il y a ensuite le terme forgé par l’historiographie littéraire pour désigner post festum des auteurs comme Balzac, Stendhal et Flaubert. Le terme a été, en revanche, revendiqué explicitement par un petit groupe d’écrivains autour du peintre Courbet comme Champfleury et Duranty. Aux yeux de Hugo Friedrich, la notion de réalisme a été marquée par son origine picturale et il proposa celui d’actualisme des auteurs ‚réalistes’ se distinguant par l’introduction d’un arrière-fond historique actuel. Il y a ensuite la conception d’un réalisme transhistorique caractérisé par des sujets de la vie quotidienne évoqués sens aucune idéalisation.

Flaubert s’était opposé à l’école réaliste autour de Champfleury qui avait abordé des sujets terre à terre sans aucune volonté stylistique. Les sujets de Champfleury ressemblaient, partiellement, à ceux de Flaubert, notamment dans Madame Bovary. Ce qui caractérise la position de Flaubert, c’est selon le Bourdieu des Règles de l’art la double rupture face à un art bourgeois idéalisant, mais aussi face à un réalisme s’en tenant au seul contenu. Flaubert entend conjurer le matériau par une forme qui n’aura plus rien de contingent, qui s’imposera grâce à son évidence esthétique. „J’ai fait Madame Bovary pour embêter Champfleury. J’ai voulu montrer que les tristesses bourgeoises peuvent supporter la belle langue.“ La question du ‚réalisme’ flaubertien n’est guère évoquée dans le recueil à partir d’une logique du champ littéraire. Il n’y a pas une unité de doctrine et les différents textes partent d’approches très variées. Jonathan Culler définit le ‚réalisme’ flaubertien de Madame Bovary notamment à travers la logique de l’histoire littéraire; le roman s’opposant au romantisme et au modèle balzacien. Les détails réalistes devraient – surtout conformément à la thèse de Barthes – susciter la vraisemblance. La prolifération des détails pourrait être vue comme une parodie de la représentation réaliste et devait freiner en même temps la tendance à l’interprétaion symbolique des objets. Jacques Neefs insiste à son tour, à travers son analyse de Madame Bovary, sur l’invention de la prose par Flaubert qui ne visait ni la simple reproduction du réel ni une fausse idéalité évitant à la fois le lyrisme et le vulgaire et dépassant ainsi la médiocrité contemporaine par la seule force esthétique. Si chez Balzac les détails ont une fonction de ‘signes’, Flaubert évoque, selon Neefs, une vision active qui tient à la présence des choses saisies selon la logique profonde du sensible. L’écriture révèle ce que le ‘réel’ recèle de profond, d’énigmatique et d’insaisissable.

Rudolph Behrens se concentre sur la représentation de l’agonie d’Emma. Se fondant sur l’histoire des sciences médicales, il analyse l’interférence entre le discours du diagnostic médical et la structure poétologiquement autoréférentielle du roman. Flaubert introduit dans son texte à la fois le procédé rationnel de l’observation clinique (se fondant sur l’interprétation des symptômes) et celui, plus moderne, de l’autopsie analytique du tissu cellulaire : si les sciences exactes modernes refusent de voir la dialectique entre certitude et incertitude, le texte flaubertien révélera les limites d’une science exacte comme la médecine en montrant l’incompréhensibilité de la souffrance humaine.

Edi Zollinger se consacre à une analyse très fine de la ré-écriture du mythe d’Arachné dans Madame Bovary à travers les rapports intertexutels avec Notre-Dame de Paris de Hugo. En reprenant un texte qui raconte un extrait de la toile d’Arachné, Flaubert « tient le rôle du gagnant légitime et contraint Hugo à jouer le rôle de l’ex-champion frauduleux qui ne veut admettre qu’il a subi une défaite. » (p. 57) Si brillante que soit cette analyse, on ne voit cependant pas de rapport avec la problématique du réalisme. Ce rapport est davantage mis en évidence dans la contribution de Pierre-Marc de Biasi qui s’interroge sur le cryptage du réel dans L’Education sentimentale; l’écrivain a rompu selon lui avec les postulats de l’école réaliste tout en voulant saisir le réel d’une manière radicale, à l’instar des sciences, transformant ainsi l’ « objet haïssable en beauté » (p. 62). Les faux-semblants de la construction romanesque traditionnelle se révèlent être incompatibles avec « cette forme radicale du réalisme structural » (p. 69). C’est sur cette architecture cryptée où rien n’est abandonné au hasard que repose toute la vérité du récit. De Biasi montre très bien que dans la description des choses vues lors du voyage effectué par Frédéric d’Ivry à Paris tout repose sur un repérage personnel de l’auteur et que tous les détails ont été en même temps sélectionnés pour faire sens dans l’avenir narratif du livre : « en s’énonçant dans sa vérité le réel ne symbolise en tout et pour tout que lui-même, l’énigme de sa propre immanence » (p. 77).

Olivier Pot a isolé dans L’Education sentimentale l’évocation de plusieurs collections d’objets, dans la manufacture d’Arnoux et à l’occasion de la vente aux enchères des meubles et vêtements de Madame Arnoux ; les objets ne forment plus une synthèse, mais un bric-à-brac tout en étant des objets-fétiches. La collection réalise ainsi le mode de l’écriture flaubertienne en procédant à une « désymbolisation générale » (p. 101). Dans ses propos assez généraux Jean Bessière définit, à son tour, le réalisme de Flaubert comme « l’inversion de la subjectivation romantique » et perçoit le caractère novateur dans le fait que Flaubert a associé la littérature à une anthropologie sociale.

A travers son analyse pertinente, Peter Fröhlicher fait voir que ce qu’on nomme communément ‘réalisme’, ne permet que de saisir une partie de l’univers littéraire de Flaubert ; la réalité n’a été pour l’auteur qu’un tremplin. La perception du réel objectif est souvent, pour Flaubert comme pour ses personnages, le point de départ pour un saut dans l’imaginaire : « C’est dans la tension entre le réel et l’imginaire que se joue la poétique flaubertienne » (p. 205). L’auteur démontre ceci très bien à travers son étude de la fin d’Un cœur simple : « La configuration finale du récit de Félicité articule différentes perceptions sensorielles ainsi que des catégories sématiques opposées et correspond à une expérience synthétique imaginaire qui surgit sans la médiation de la pensée. » (p. 209)

D’une manière originale Ursula Bähler lit Zola à travers Flaubert et voit dans les deux auteurs « deux représentations, ô combien différents, d’une certaine forme de réalisme littéraire » (p. 211). Dans une première approximation, Zola apparaît comme le représentant d’un réalisme objectiviste et positiviste face au réalisme subjectiviste et nihiliste de Flaubert. Si Flaubert poursuit en premier lieu un but esthétique, Zola entend contribuer à une finalité politico-sociale. Et la critique se demande sur la nécessité d’une œuvre littéraire pour atteindre ce but. Elle cherche une réponse à cette question en analysant non pas des romans de Zola, mais un recueil avec des textes discursifs dans le contexte de l’Affaire Dreyfus, La Vérité en marche. Zola s’y montre plus flaubertien pourrait-on presque dire ou au moins plus littéraire qu’on aurait pu prévoir, notamment en se servant de procédés métaphoriques et narratifs conférant ainsi à la vérité universelle – et non seulement judiciaire – un corps. Grâce à ces procédés, Zola a su rapporter la « victoire interprétative » (p. 230).

Plusieurs textes du volume semblent plutôt se rattacher à la thématique Flaubert et la religion qu’à celle du réalisme. Or, la co-éditrice du volume, Barbara Vinken, met en évidence le rapport étroit entre réalisme et religion en se référant à l’analyse d’Erich Auerbach sur le réalisme transhistorique – le sujet et le style humble – qui trouve sa légitimation dans le christianisme, notamment dans le passage célèbre de la lettre de Saint Paul aux Philippiens (2, 6-7) évoquant le Christ qui malgré sa condition divine « s’anéantit lui-même prenant condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. » Partant du terme d’anéantissement, on a forgé la notion de kénosis qui signifie chez Hegel le dépouillement extrême. Barbara Vinken estime que les Pères de l’Eglise de la France laïque ont refoulé la matrice chrétienne du réalisme flaubertien et elle procède à une lecture kénotique d’Un cœur simple. La kénosis se manifesterait à travers « l’hypermatérialité absolue » (p. 161) du perroquet pris par Félicité pour le Saint-Esprit ; celui-ci « s’anéantit maintenant à ce monde ruiné dépourvu de tout esprit vivant d’amour, dans la figure du perroquet : kénose, destruction, au sens purement lexical du mot » (p. 161). Gerald Wildgruber propose dans sa contribution une lecture kénotique de Bouvard et Pécuchet. Le dépouillement extrême se montrant ici dans un texte qui est une collection de copies de passages d’encyclopédies copiés par l’auteur : « circulation infinie du langage anonyme qui n’appartient à personne » (p. 261) Gerald Wildgruber présente Flaubert pour cette raison comme un « auteur chrétien par excellence » (p. 233). Cette thèse aussi intéressante qu’elle soit ne me semble pas convaincante. Hostile à un mythe (naïf) du progrès, Flaubert a été, certes, sensible à la douleur ; s’il préfère « la densité morale qu’il y a dans certaines laideurs » c’est cependant pour leur intensité esthétique : « Où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles expositions de la misère humaine ? » (Lettre à Louise Colet, 7 juillet 1853). Si Flaubert adopte la structure de la kénosis comme Rousseau adopte la forme des confessions de Saint-Augustin, il n’en adopte pas l’interprétation chrétienne pour laquelle la faiblesse de l’homme est l’instrument de la plénitude divine comme c’est la cas par exemple pour le « doux miracle de nos mains vides » évoqué par Bernanos dans son Journal d’un curé de compagne. L’interprétation de Saint Julien L’Hospitalier, que Karin Westerwelle propose, me semble plus convaincante. Elle souligne à juste titre que le texte des Trois Contes ne se réfère pas à la réalité comme matière brute mais à des formes et des significations antérieurement établies, à savoir des légendes et des images. Notamment Saint Julien se réfère à des images allégoriques du christianisme que l’écrivain subvertit cependant en introduisant le mythe de Narcisse où le rapport à l’autre n’est qu’un rapport avec une image vaine : la volonté de transcender la chair pourrie pour s’unir au divin est ainsi suspendue. La fin du conte n’est pas interprétée comme une kénosis aboutissant au spirituel : « Au lieu de sauver la référentialité invisible spirituelle, [Flaubert] l’a transformée en une description concrète et réaliste » (p. 122). L’ascension du corps de Julien et du lépreux produit « des effets grotesques qui subvertissent le sens métaphysique » (p. 122)

Cette analyse me semble plus pertinent que celle de Cornelia Wild qui se réfère à la notion assez générale de la translatio litterae de Curtius ; elle estime que Flaubert, voyant en Julien tout à la fois Ulysse, Œdipe, Narcisse, Noé et le Christ, a créé par là un texte aux dimensions européennes.

Le volume Le Flaubert réel suscite sans aucun doute l’intérêt du lecteur parce qu’on y définit une problématique centrale et propose des réponses variées souvent originales, voire contradictoires, mais qui ne nous laissent pas indifférents.


Joseph Jurt (Fribourg/ Bâle).
Compte rendu paru dans Romanische Forschungen, [Francfort], t. 123, n° 1, 2011, p. 137-140.


[Mise en ligne sur le site Flaubert, avril 2011.]


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