CORRESPONDANCE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Un univers au creux des mots

Julian Barnes
Jean Bruneau, maître d'œuvre de l'édition de la Correspondance de Flaubert dans la Pléiade, est mort le 2 juin dernier. Ses lecteurs, ses collègues, ses éditeurs savent ce qu'ils lui doivent. Julian Barnes, l'auteur du Perroquet de Flaubert (1985; traduction française : Stock, 1986), lui rend hommage.

Affirmer que la meilleure biographie de Flaubert est sa Correspondance tient presque, désormais, du lieu commun. Les biographes racontent les faits; les lettres révèlent l'homme. Gide a écrit: "Sa correspondance a durant plus de cinq ans, à mon chevet, remplacé la Bible. C'était mon réservoir d'énergie." Sartre, qui a combattu Flaubert toute sa vie, a vu dans ses lettres un parfait exemple de la libre association qui sera pratiquée, plus tard, sur le divan de Freud. Ceux-là même à qui ses romans semblent trop parfaits, trop travaillés, se laissent souvent emporter par le style direct, l'exubérance, l'esprit, la faculté d'argumentation et l'intelligence débridée de sa correspondance.

Trente années se sont écoulées depuis la publication du premier volume de la Correspondance dans l'édition de la Pléiade. Trois autres tomes ont suivi, à de longs et imprévisibles intervalles. Quand, dans un an ou deux, paraîtra le cinquième et dernier volume, il aura fallu un siècle un quart, depuis la mort de l'écrivain en 1880, pour établir le texte aussi définitif que possible du plus grand nombre de lettres concevable. C'est Jean Bruneau qui s'est attelé à cette tâche depuis le départ. Il est mort au début du mois [de juin] en ayant presque mené à bien l'œuvre de sa vie.

Fils du grammairien et lexicographe Charles Bruneau, Jean Bruneau est né à Nancy en 1922. À l'âge de dix-neuf ans, il rejoint les rangs de la Résistance, est arrêté dans le Jura en 1944 et déporté à Dachau. Après la guerre, il se rend en Amérique pour y enseigner et commence à partager son temps entre l'Université de Lyon et Harvard. Aux états-Unis, il entretient autour d'un verre des relations cordiales avec le Nabokov d'avant Lolita, et se trouve régulièrement convoqué par Marguerite Yourcenar, dès que celle-ci éprouve le besoin d'avoir une conversation en grec (Lavinia, l'épouse de Bruneau, s'éclipse généralement en direction du jardin de Yourcenar, qu'elle connaît bientôt comme sa poche). En 1962, Bruneau publie Les Débuts littéraires de Gustave Flaubert, ce qui lui vaut d'être sollicité par la Pléiade, au milieu des années 1960, afin d'éditer la Correspondance. Ce travail est modestement rémunéré, et sa vie d'universitaire se poursuit comme avant; mais, dès lors, chez les Bruneau, on doit débarrasser la table de la salle à manger des lettres de Flaubert qui la jonchent avant que la famille ne puisse s'y installer pour le repas.

C'est Caroline, la nièce de Flaubert, qui la première a offert ses lettres au monde (après en avoir effacé les grossièretés, rectifié la ponctuation et nettoyé le phrasé). D'autres éditions, plus complètes, ont suivi, mais elles étaient loin d'être parfaites; certaines comportaient des erreurs de lecture caractérisées (l'écriture de Flaubert est souvent difficile à déchiffrer); aucune ne s'appuyait sur un travail éditorial approprié. Bruneau a établi le texte, débusqué de nouvelles lettres, et élaboré un appareil critique merveilleusement détaillé: en témoignent, par exemple, les appendices, notes et variantes du tome III, qui occupent plus de pages que le texte lui-même; on y trouve des réponses aux lettres de Flaubert, des extraits du Journal des Goncourt, des documents provenant d'autres sources, un arrière-plan historique, l'ensemble venant amplifier, corroborer ou, le cas échéant, contredire les allégations du maître. Pour peu que Flaubert mentionne, en passant, un livre dans lequel il aurait puisé, Bruneau entreprend d'en fournir un bref, mais judicieux résumé. On commence avec des mots, on se retrouve avec un univers. Ses connaissances éditoriales et universitaires étaient sans égal; mais Bruneau possédait également le caractère rêvé pour un éditeur. Il était modeste, mais extrêmement tenace; discret, mais mû par un désir de perfection et d'exhaustivité.

Il connut de nombreux succès — en 1974, il découvrit à Avignon les Mémentos, jusque-là inédits, de Louise Colet — et quelques inévitables échecs. Certains propriétaires de lettres se montrèrent parfois réticents à élargir leur vision des choses, soupçonnant (souvent à juste titre) que la publication des documents qu'ils possédaient en diminuerait la valeur. Bruneau se trouva également en butte à l'étroitesse d'esprit et à l'obstination. Par exemple, Flaubert avait écrit à Michel Lévy, son éditeur, des centaines de lettres dont beaucoup parurent dans l'édition Conard (1926-1933). Plus tard, on en retrouva cent deux autres, dont une petite édition parut en 1965 chez Calmann-Lévy, le successeur de Lévy. Quand Bruneau demanda la permission de les insérer dans son deuxième volume (1980), on lui répondit qu'il pouvait donner l'intégralité des lettres publiées par Conard, mais qu'il ne pourrait reproduire que la date et la première ligne des cent deux lettres parues quinze ans plus tôt. Ce genre de situation exige autant de diplomatie que de maîtrise de soi. Sans parler d'un optimisme à toute épreuve: il est souvent nécessaire de croire que des lettres vont apparaître pour les faire surgir. Jusqu'à la fin de sa vie, Bruneau resta convaincu que les lettres de Flaubert à la gouvernante anglaise Juliet Herbert (et les réponses) finiraient par refaire surface.

L'avarice de certains propriétaires contrastait fortement avec la générosité qui régnait parmi les flaubertiens. Quand Francis Steegmuller prépara les deux volumes de son édition anglaise des lettres, Bruneau lui donna purement et simplement libre accès à tout ce qu'il savait ou possédait (tant et si bien que certaines des dernières lettres de Flaubert parurent en traduction anglaise avant d'être publiées dans leur langue d'origine). En 1981, Alphonse Jacobs établit le texte définitif des magnifiques échanges entre Flaubert et George Sand; plus tard, quand Bruneau en arriva à cette partie de la Correspondance, Jacobs lui donna purement et simplement la permission de tout reproduire.

Pour une bonne part, cela est dû aux qualités humaines, autant que professionnelles, de Jean Bruneau. Le Site Flaubert [http://flaubert.univ-rouen.fr], annonçant sa mort, le décrit comme un homme "discret, simple et attentif, qui ne laissait jamais sans réponse l'envoi du moindre article signé d'un débutant". La seule fois où je l'ai rencontré, il était déjà conscient que ses facultés intellectuelles déclinaient (séquelles, pense-t-on, de ce qu'il a subi durant la guerre); il assumait cette situation avec une exquise courtoisie, teintée de doux regrets. Quand il est clairement apparu qu'il ne pourrait pas achever le dernier tome de la Correspondance, il a transmis le flambeau à Yvan Leclerc, professeur à l'Université de Rouen. Quand Leclerc sera venu à bout de ce dernier volume, il y aura consacré sept ou huit années; mais, dans la plus pure tradition des éditeurs de Flaubert, c'est le nom de Jean Bruneau qui figurera sur la couverture.

L'annonce du décès de Bruneau, sur le Site Flaubert, se termine par une citation du premier volume de la Correspondance. À la nouvelle de la mort de Balzac en 1850, Flaubert, qui se trouvait à Constantinople, écrivit: "Quand meurt un homme que l'on admire on est toujours triste." Nombre de personnes qui ne connaissaient pas Jean Bruneau, mais qui avaient appris, au fil des années, à s'imprégner de sa présence rigoureuse, humaine et érudite à travers une série de préfaces, de crochets, de notes, d'addenda et de notes d'addenda, seront attristés par sa mort. En juillet 1985, quelques mois avant de disparaître, Alphonse Jacobs écrivit à Bruneau: "Ne me plains pas, hein. Je ne le fais pas moi-même. Je crois que ma vie a eu une certaine utilité. J'ai fait au moins une chose qui, je crois, restera." Bruneau reprit ces mots lorsqu'il rédigea la nécrologie de Jacobs pour Le Monde. Ceux qui admiraient Jean Bruneau ne douteront pas qu'il avait conscience d'avoir accompli une chose — une très grande chose — qui, véritablement, restera


Julian Barnes.


© Julian Barnes, 2003. Ce texte a été publié le samedi 28 juin 2003 dans le Guardian. Traduit de l'anglais par Natacha Godaillier.


Extrait de la Lettre de la Pléiade, n° 16, septembre à décembre 2003.
Publié avec l'aimable autorisation de Julian Barnes et des éditions Gallimard.


Mentions légales