1842


1830  à 1835 
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1840 à 1841 - 1842 - 1843 et 1844 
 

1842 : lettres 54 à 72

Le Droit ne l’intéresse pas. C’est de littérature qu’il préfère parler à Gourgaud-Dugazon, son ancien professeur de français au Collège royal de Rouen.

À ERNEST CHEVALIER.

      [Rouen, 22 janvier 1842.]
      Sacré nom de Dieu ! Nous commencions à causer gentillement, dimanche après-midi, en fumant dans ta chambre qui a des rideaux rouges [...] lorsque 4 heures sont venues et que je me suis en allé. C’est tout de même embêtant de ne pas nous être vus plus longtemps, et de ne pas avoir pris un petit verre ensemble, n’eût-ce été qu’un verre de cassis (et on eût pardonné dans ce cas-ci). Mais je m’en console en pensant que l’année prochaine nous habiterons le même pays et le même quartier, voire même au mois de juin ou de juillet prochains que je passerai à Paris pour mon examen. Je dirai adieu à Rouen, au port et aux restaurations du Palais de Justice. En fait de restaurations, je n’aime que les restaurateurs ; et quant au port, pourvu qu’il soit frais, c’est tout ce qu’il me faut ; avec des choux même, c’est assez bon quand on a faim. Je dirai adieu à Rouen avec autant de satisfaction que Thomas en avait en quittant le collège. Thomas était une chanson de mon ami Catillon, hymne célébrant la joie de l’homme qui sort du collège. Il y avait ces deux beaux vers :

      Vous autres citoyens du collège
      Vous allez nu-pieds, nu-pattes dans la neige, etc.

      À propos d’examen, je n’ai point encore ouvert mes livres de Droit. Ça viendra vers le mois d’avril ou de mai ; alors je travaillerai quinze heures, serai refusé et traiterai ensuite mes examinateurs de canailles, de ganaches, de pairs de France. Ou bien je serai reçu et je dirai que j’ai considérablement pioché ; les bourgeois me regarderont comme un homme fort et destiné à illustrer le barreau de Rouen, et à devoir défendre les murs mitoyens, les gens qui secouent des tapis par les fenêtres, assassinent le roi ou hachent leurs parents en morceaux et les mettent dans des pouches [sic], toutes choses que se permettent les Français.
      Le Français, né malin, créa la guillotine. Mais je ne suis pas encore avocat, je n’ai point la soutane, ni la bavette. Nous méditons mieux que ça pour quand nous aurons l’âge : c’est de foutre le camp et d’aller vivre tout bonnement avec quatre mille livres de rentes en Sicile ou à Naples, où je vivrai comme à Paris avec vingt. Bon voyage, Monsieur Du Mollet !
      Adieu, mon vieux, réponds-moi [...]. Je suis ennuyé, ennuyeux, ennuyant, embêté, embêtant [...]. Fume bien... G. F.
Homme supérieur.

   ***

 

À GOURGAUD-DUGAZON.

      Rouen, 22 janvier 1842.
      MON CHER MAÎTRE,
      Je commence par vous déclarer que j’ai envie d’avoir une réponse. Je compte vous voir au mois d’avril et, comme vos lettres se font attendre des trimestres et des semestres, il se peut que je n’aie pas de nouvelles de vous avant ce temps. Voyons, surprenez-moi, soyez exact : c’est une vertu scholaire [sic] dont vous devez vous piquer, puisque vous avez les autres. J’ai été à Paris au commencement de ce mois, j’y suis resté deux jours, ai été accablé d’affaires, de commissions, et n’ai point eu le loisir d’aller vous embrasser. Au printemps, j’irai vous trouver un dimanche matin et il faudra, bon gré, mal gré, que vous me fassiez cadeau de votre journée entière. Les heures passent vite quand nous sommes ensemble ; j’ai tant de choses à vous dire, et vous m’écoutez si bien !
      Plus que jamais maintenant j’ai besoin de votre causerie, de votre compétence et de votre amitié. Ma position morale est critique ; vous l’avez comprise quand nous nous sommes vus la dernière fois. À vous je ne cache rien, et je vous parle non pas comme si vous étiez mon ancien maître, mais comme si vous n’aviez que vingt ans et que vous fussiez là, en face de moi, au coin de ma cheminée.
      Je fais donc mon Droit, c’est-à-dire que j’ai acheté des livres de Droit et pris des inscriptions. Je m’y mettrai dans quelque temps et compte passer mon examen au mois de juillet. Je continue à m’occuper de grec et de latin, et je m’en occuperai peut-être toujours. J’aime le parfum de ces belles langues-là ; Tacite est pour moi comme des bas-reliefs de bronze, et Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon. Mais ce qui revient chez moi à chaque minute, ce qui m’ôte la plume des mains si je prends des notes, ce qui me dérobe le livre si je lis, c’est mon vieil amour, c’est la même idée fixe : écrire ! Voilà pourquoi je ne fais pas grand’chose, quoique je me lève fort matin et sorte moins que jamais.
      Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie et de mort. Quand j’aurai pris mon parti, rien ne m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde. Vous connaissez assez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu. Je me ferai recevoir avocat, mais j’ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me parle du barreau en me disant : ce gaillard plaidera bien, parce que j’ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour toute cette vie matérielle et triviale. Chaque jour au contraire j’admire de plus en plus les poètes, je découvre en eux mille choses que je n’avais pas aperçues autrefois. J’y saisis des rapports et des antithèses dont la précision m’étonne, etc. Voici donc ce que j’ai résolu. J’ai dans la tête trois romans, trois contes de genres tout différents et demandant une manière toute particulière d’être écrits. C’est assez pour pouvoir me prouver à moi-même si j’ai du talent, oui ou non.
      J’y mettrai tout ce que je puis y mettre de style, de passion, d’esprit, et après nous verrons.
      Au mois d’avril je compte vous montrer quelque chose. C’est cette ratatouille sentimentale et amoureuse dont je vous ai parlé. L’action y est nulle. Je ne saurais vous en donner une analyse, puisque ce ne sont qu’analyses et dissections psychologiques. C’est peut-être très beau ; mais j’ai peur que ce ne soit très faux et passablement prétentieux et guindé.
      Adieu, je vous quitte, car vous avez peut-être assez de ma lettre, où je n’ai fait que parler de moi et de mes misérables passions. Mais je n’ai point d’autres choses à vous entretenir, n’allant point au bal, et ne lisant pas de journaux.
      Encore adieu, je vous embrasse.
      P. -S. – Répondez-moi dans peu de temps. J’aurais fort envie de correspondre avec vous plus souvent, car, une lettre finie, je me trouve être au commencement de ce que j’ai à vous dire.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      Mercredi [Rouen, 23 février 1842].
      [Pléiade : 24 février 1842]

      Je ne fous rien, ne fais rien, ne lis et n’écris rien, ne suis propre à rien. […]
      À ce qu’il paraît que tu pioches raide, brave homme. "C’est une belle partie que la science et ceux qui la méprisent tesmoignent assez leur bêtise" ; mais s’en rendre malade comme tu le fais, voilà ce que je blâme ou mieux ce que je ne blâme pas, car je ne sais pas bien quelle est mon opinion, ni si j’en ai une ; oui tu as tort, non tu as raison. Oui, non, oui, non, oui, non, oui ; au reste comme tu voudras. Pour moi, depuis six semaines, il m’est impossible de rien bâtir en quoi que ce soit. Et pourtant j’ai commencé le Code civil, dont j’ai lu le titre préliminaire que je n’ai pas compris, et les Institutes dont j’ai lu les trois premiers articles que je ne me rappelle plus ; farce ! Dans quelques jours peut-être une fureur me reviendra, et je me mettrai à l’ouvrage dès 3 heures du matin. En attendant je fume ma pipe et espère le printemps. Je passerai au mois d’avril 15 jours à Paris ; là, j’espère, nous nous verrons et pourrons faire un transon de chière vie. Tâche d’être en vie à cette époque. J’ai été samedi dernier au bal masqué, en bourgeois, bottes vernies etc. J’ai soupé rien qu’avec deux chameaux et Orlowski ; ce sont mes femmes, Orlowski non compris. Je les ai racolées, emmenées et régalées ; ce sont deux amies, filles entretenues de l’aristocratie rouennaise. Je cultiverai l’une pour son esprit et comme étude du coeur humain. Il faut s’habituer à ne voir dans les gens qui nous entourent que des livres. L’homme de sens les étudie, les compare et fait de tout cela une synthèse à son usage. Le monde n’est qu’un clavecin pour le véritable artiste ; à lui d’en tirer des sons qui ravissent ou qui glacent d’effroi. La bonne et la mauvaise société doivent être étudiées. La vérité est dans tout. Comprenons chaque chose et n’en blâmons aucune. C’est le moyen de savoir beaucoup et d’être calme ; et c’est quelque chose que d’être calme : c’est presque être heureux.
      J’ai rencontré hier Jean. Il fumait sa pipe ; nous nous sommes donné des poignées de main ; il sortait du café. – Alfred travaille chez le Procureur général et passe son après-midi à faire des actes d’accusation ; demain il débute dans une affaire de vol où un adolescent a dérobé quelques pièces de cinq francs.
      Néo est pleine.
      Que fais-tu de la vie ? Te récrées-tu quelque peu ? car le divertissement est une bonne chose quand il divertit. Modère ton ardeur pour la science et livre-toi toujours à la pipe ; c’est une chose pour laquelle je nourris une religion de plus en plus fervente. Il n’y a rien dans le monde qui vaille la fumée qui s’en envole, ni le culot qui la garnit. Elle se casse il est vrai ; mais elle se remplace ; les illusions ne sont pas de même, et les amours sont moins blancs que la terre du n° 17, celui que les amateurs choisissent de préférence.
      Adieu, écris-moi, maistre Barthole.
      Alfred te présente ses civilités, respects, très humbles salutations, congratulations, compliments, et ego sic.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Rouen, 15 mars 1842.]
      Comment, vieux bâtin ! Dans quel état un homme comme toi est-il réduit ! Calmez-vous, brave homme, calmez-vous ! Au lieu de tant faire du droit, faites un peu de philosophie, lisez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille, et apprenez une bonne fois pour toutes qu’il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l’amour à la femme, du bonheur à la vie. Je t’écris tout de suite et je voudrais bien te faire passer un quart d’heure de gaudysserie et t’épanouir la face, par une lettre un peu salée et furibonde. Tu m’as l’air d’un homme tout à fait bas.
      Un être absurde, un mort qui se réveille, un boeuf, un hidalgo de la Castille vieille ; pour peu que tu continues, tu deviendras comme Tasso que "j’ay veu à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages". Rappelle-toi Duguernay, Bocher ! le voyage à Vernon [...] ! Daubichon et autres imbéciles qui font que la terre n’est pas si ennuyeuse, quoiqu’elle le soit piéça.
      Songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foies gras, au chambertin. Comment se plaindre de la vie quand il existe encore un bordel où se consoler de l’amour, et une bouteille de vin pour perdre la raison ? Remonte-toi le moral, nom de Dieu ! suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers de fiacre [...], fume raide, va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux : les chemins de fer sillonnent la campagne ; il y a des nuages de bitume et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d’épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. M. Hébert fait des réquisitoires et les évêques des mandements ; les putains vont à la messe ; les filles entretenues parlent au moins de morale et le gouvernement défend la religion ! Ce malheureux Théophile Gautier est accusé d’immoralité par M. Faure ; on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque, c’est la magistrature qui protège les bonnes moeurs et [punit ?] les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pour moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde ; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s’il ne me faisait pitié, et si je n’étais forcé maintenant d’étudier la série d’absurdités en vertu de quoi il le juge. Je ne vois rien de plus bête que le Droit, si ce n’est l’étude du Droit ; j’y travaille avec un extrême dégoût et ça m’ôte tout coeur et tout esprit pour le reste. Mon examen même commence à m’inquiéter un peu, un peu, mais pas plus qu’un peu et je ne m’en foulerai pas la rate davantage pour cela. Voilà l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre. Connais-tu l’épitaphe d’Henri Heine ? la voici : "Il aima les roses de la Brenta." Ce serait bien la mienne. Épitaphe du Garçon : "Ci-gît un homme adonné à tous les vices."
      Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pour être forts, pour se faire une fortune et un nom. Que tout cela est vide et pitoyable !

      À quoi bon toutes ces peines ?
      Secouez le gland des chênes,
      Buvez à l’eau des fontaines,
      Aimez et rendormez-vous.

      Être en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu !
      Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires, les oiseaux chantent dans les ruines !
      Je connais encore les chemins dans la neige, l’air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes.
      Le pâtre y siffle seul ses chiens vagabonds, la poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze. Qui me rendra les brises de La Méditerranée ? car sur ses bords le coeur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.
      Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais, pavés de marbre, où les lambris exhalent l’amour !
      Ô ! si j’avais une tente faite de joncs, et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes !
      Mais, nom de Dieu ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie ? quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent, nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’asseoient près des citernes ! On les entend roter et fienter.
      Dans ces pays-là, les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes. Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche.
      Seulement, quelquefois, quand le soleil se couche, je songe que j’arrive tout à coup à Arles ; le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Aliscamps, et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise

      Ah ! je veux m’en aller dans mon île de Corse,
      Par le bois dont la chèvre en passant mord l’écorce,
      Par le ravin profond,
      Le long du sentier creux où chante la cigale,
      Suivre nonchalamment en sa marche inégale
      Mon troupeau vagabond.

      C’est une belle chose qu’un souvenir ; c’est presque un désir qu’on regrette. [...]

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Rouen, 10 avril 1842.]
      [Pléiade : 9 avril 1842]

      J’ai bien l’honneur d’avertir Monsieur Ernest Chevalier que mardi prochain il ait à se tenir chez lui, devant y recevoir la visite d’un homme comme moi. J’exige qu’il y ait du tabac, n’importe lequel, et des pipes, blanches ou culottées, je m’en fous pas mal. On sera flatté d’y trouver un rafraîchissement quelconque, et de plus ledit sieur est prié de me réserver un jour de la semaine prochaine pour dîner, déjeuner, souper ou autre chose.
      Ah çà ! bougre, tu te fous de moi légèrement, tu me vexes par ton oubli, tu m’insultes par tes dédains, tu m’ironises par ton indolence, ah mais !
      Tu fais le Monsieur, tu fais l’homme ; tu dis il se passera de moi, j’ai à travailler, j’ai mal à la tête, il faut que je fasse du Droit, je n’ai pas le temps, adieu, revenez une autre fois, travaillons, morbleu ! mon examen, f... sacré Dieu, je n’ai pas trop de temps, etc.
      Je n’ai point su où tu étais depuis environ un mois ; aussi je me résigne à aller voir à Paris si tu n’y es pas. Ainsi mardi prochain vers les midi je demanderai à ton portier "Monsieur Chevalier est-il chez lui ?" et si on me dit "non", je pousserai un sacré nom de Dieu bien conditionné. Je resterai dans cette bonne vieille ville de Paris environ 15 jours. Il fait assez beau temps depuis hier et il doit y avoir le soir, sur le boulevard, bon nombre de prostituées décolletées, entre la rue de Grammont et la rue Richelieu surtout. C’est là le beau, le moment suprême à Paris, et l’heure de 8 heures du soir me fait songer à l’antiquité. C’est là une vue qui console de bien des misères, et n’est-ce pas être bien organisé que de se réjouir d’une chose qui afflige les moralistes et les philanthropes ? – Bienfait des philanthropes et des moralistes : deux jeunes garçons sont morts à Rouen, dans la maison pénitentiaire, par suite d’une punition assez gaillarde qui consistait à les faire tenir debout plusieurs jours de suite dans une boîte à horloge (peut-être pour leur apprendre combien le temps était précieux) ; leur faute était d’avoir ri pendant la leçon, leur faute d’avoir ri ! […]
      Adieu, étudie bien, médite la moralité humaine et la justice des Codes, et gagne de l’appétit en prenant de l’absinthe.
      Je t’embrasse de tout coeur.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [21 mai 1842.]
      Je suis dans un état d’embêtement prodigieux, et je ne sais trouver pour le Droit assez de formules de malédiction. Je suis au titre XIV du IIe Livre des Institutes et j’ai encore tout le Code civil dont je ne sais pas un article. Sacré nom de Dieu de merde de nom d’une pipe de vingt-cinq mille putains du tonnerre de Dieu, sacré nom […] que le diable étrangle la jurisprudence et ceux qui l’ont inventée ! Ne faut-il pas être condamné par la cour d’assises pour faire de la Littérature pareille et dire les mots usucapion, agnats, cognats ! Parlez-moi de cognac plutôt ! – J’irai donc à Paris vers [le] 2 ou 3 de juillet et j’y resterai jusque fin août, époque où je compte passer mon examen. Ne m’as-tu pas dit que je pourrais avoir un logement dans ta cahute ? Dis-moi si tu penses que c’est faisable, et qu’un homme comme moi s’y trouve BIEN ? J’avoue que ton visage me ferait passer par-dessus beaucoup de choses, et que le plaisir de voir tous les jours un Monsieur tel que toi sera pour beaucoup dans les agréments du bocal où je compte séjourner du 15 juillet au 15 août. Ainsi, retiens mon logement pour cet espace de temps, si tu trouves une chambre logeable et garnie de meubles quelconques. Je tiens à être au midi, aimant à me chauffer les [...] au soleil en fumant ma pipe.
      À ce qu’il paraît que t’as été malade, mon pov’ vieux ; tu travailles tropp, t’as tort. Il est vrai que l’étude du Droit n’est pas quelque chose de fort amusant, et que je suis aux trois quarts tué. Heureux les gens qui trouvent ça curieux, intéressant, instructif, qui y voient des rapports avec la philosophie et l’histoire et autres ! Moi j’y vois de l’embêtement à dose excessive. – Le citoyen Le Poitteevin a débuté brillamment dans deux causes où il a fait acquitter ses gens. – Axiome sur l’étude et le métier d’avocat ; l’étude en est embêtante et le métier ignoble. C’est là mon avis, c’est mon opinion, c’est là mon idée, brrr... psittt...
      Orlowski Avokourvlask (prononciation de Cadel) est parti aujourd’hui chasser le renard dans la forêt verte ; il couche à Quincampoix. Quel gars ! Nous consommons assez souvent de l’absinthe ensemble ; il m’en a fait cadeau de deux flacons d’excellente, qui venait de la Forêt Noire. Ne pas confondre avec la "Forêt Noire", chanson que ton grand-papa nous chantait.
      Adieu, vieux [...], réponds-moi de suite et récrée-moi par quelque facétie, drôlerie, plaisanterie, gaillardise.
      Samedi soir, 25, je crois.
      Je compte, étant à Paris au mois de juillet prochain, faire un banquet avec toi pour y célébrer les glorieuses, "sauf vot’ respect".

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      Samedi [25 juin 1842].
      Je ne t’écrivais pas parce que j’attendais chaque jour une lettre de toi qui m’annonçât ta réception. Le sieur Hamard m’avait écrit mercredi que tu avais passé ton examen et que tu étais malade aux Andelys ; je me disposais donc à t’envoyer un paquet de sottises. Je te dirai que je pars jeudi prochain de Rouen pour Paris, où je resterai jusqu’à la fin du mois d’août. Je ne sais où donner de la tête. Tu me demandes de longues lettres ; j’en suis incapable : le Droit me tue, m’abrutit, me disloque, il m’est impossible d’y travailler. Quand je suis resté trois heures le nez sur le Code, pendant lesquelles je n’y ai rien compris, il m’est impossible d’aller au delà : je me suiciderais (ce qui serait bien fâcheux, car je donne les plus belles espérances). Le lendemain j’ai à recommencer ce que j’ai fait la veille, et de ce pas-là on n’avance guère. Semblable aux nageurs dans les forts courants, j’ai beau faire une brasse ; la rapidité du courant m’en fait descendre deux, ce qui fait que t’arrive plus bas que je ne suis parti. À propos de nager, c’est là ma seule consolation : tous les soirs à 5 heures, quelque temps qu’il fasse, je décampe chez mon vieux Fessart, je fume ma pipe, je nage raide, puis j’absorbe avec lui le verre de rhum. Il m’estime toujours, mais bientôt je vais le quitter. Que je vais m’embêter à Paris, à préparer mon examen ! [...]. Ce qui me semble le plus beau de Paris c’est le boulevard. Chaque fois que je le traverse, quand j’arrive le matin, j’éprouve aux pieds une contraction galvanique que me donne le trottoir d’asphalte sur lequel, chaque soir, tant de putains font traîner leurs souliers et flotter leur robe bruyante. À l’heure où les becs de gaz brillent dans les glaces, où les couteaux retentissent sur les tables de marbre, j’y vais m’y promenant, paisible, enveloppé de la fumée de mon cigare et regardant à travers les femmes qui passent. C’est là que la prostitution s’étale, c’est là que les yeux brillent ! – Je ne sais pas où je vais loger. Hamard s’est chargé de cela.
      Il paraît, mon vieux, que nous ne nous verrons pas d’ici à longtemps ; qu’est-ce donc que tu fous aux Andelys pour [y] rester cinq ou six mois ? Tu vas y vivre en bourgeois, allant fumer au Château-Gaillard et regardant de là les carrioles qui passent sur le pont, te piétant sur le seuil de la porte et te chauffant au soleil. Tu auras, j’espère, bien le temps de m’écrire. Quant à moi, je crois que je ferais bien de renoncer à passer mon examen au mois d’août : je ne sais presque rien, pour mieux dire, rien. Il me faut encore bien une quinzaine de jours pour le Droit romain, et quant au Droit français, j’en suis à l’article 100 ; mais je serais joliment collé si on m’en demandait un seul de ces cent-là. Quand je pense que j’ai encore 3 ans d’une aussi jolie perspective, c’est à crever de rage.
      J’ai vu hier Narcisse. Il vient en partie à Rouen pour consulter mon père. Il est maigri et n’a guère bonne mine. Il m’a donné des nouvelles de vous tous, car jamais on ne voit un membre de ta famille [...] et si ce n’est le vieux [...] de père Motte, personne de vous ne nous honore de la moindre visite. Néanmoins embrasse bien les tous de ma part, ton père, ta mère, la mère Mignot, Madame Motte pour laquelle j’ai toujours un bout de passion. Je suis furieux de ne pas nous voir plus souvent. C’est ridicule d’avoir d’excellents amis à dix lieues de chez vous et de ne les voir qu’à peine une fois par an, tandis qu’on est embêté chaque jour par un tas de crétins et d’imbéciles qui vous agacent les ongles. N’importe, merde pour le Droit ! c’est là mon "Delenda Carthago".
      
Adieu, écris-moi pour que je reçoive ta lettre jeudi matin au plus tard, ou sinon hôtel de l’Europe, rue Le Peletier, 5.

   ***

 

À SA SŒUR

      [Paris], 3 juillet (?) 1842.
      [[Pléiade : 3 juillet 1842]

      Ta lettre m’a fait bien plaisir, mon pauvre rat, puisqu’elle m’a donné de toi de bonnes nouvelles ; je souhaite que celles qui succéderont se ressemblent. J’ai vu avec plaisir pour vous qu’il y avait peu de monde à Trouville, de sorte que vous n’êtes pas embêtés du bourgeois.
      Si tu savais comme on s’ennuie l’été à Paris et comme on pense aux arbres et aux flots, tu te trouverais encore bien plus heureuse. Te rassasies-tu à plaisir de la vue de la dune ? Savoures-tu bien tous les délices du cottage ? etc., etc. Réponds-moi des lettres détaillées.
      Je quitte demain le quartier bon ton et je m’en vais loger rue de l’Odéon, 35, dans l’ancien logement d’Ernest. Mardi matin je commence donc ma vie féroce.
      M. Cloquet viendra probablement à la fin du mois d’août passer quatre ou cinq jours avec sa fille à Trouville : Mlle Lise part pour Toulon le 15 juillet.
      Quel grand homme c’est qu’Ernest Delamarre !!! Il monte des chevaux pur sang sur le boulevard, déjeune chez Tortoni, va parler à des grooms chez des marchands de vin et fait sa correspondance d’assurance. Il est indigné de ce que je porte les cheveux longs et il voulait à toute force, hier, m’entraîner chez un perruquier pour me les faire couper à la mode. Il a une balle et un genre de plus en plus divertissants. J’ai été deux fois déjà aux écoles de natation. J’ai haussé les épaules de pitié. Tous crétins ! une eau sale, des moutards ridicules ou des vieillards stupides qui y clapotent. Il n’y en avait pas un qui fût digne seulement de me regarder nager !

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Paris, 22 juillet 1842.]
      Jolie science que le Droit ! ah c’est beau ! c’est littéraire surtout ! Cré coquin ! les beaux styles que ceux de MM. Oudot et Ducoudray ! la belle tête d’artiste que celle de M. Duranton ! Ah ! joli physique ! c’est tout à fait grec. Dire que depuis un mois je n’ai pas lu un vers, écouté une note, rêvé trois heures tranquille, vécu une minute ! Enfin, mon pauvre vieux, figure-toi que j’en suis vexé à ce point que, l’autre nuit, j’ai rêvé du Droit. J’en ai été humilié pour l’honneur des rêves. Je sue sang et eau, mais si je ne peux parvenir à trouver des cahiers d’Oudot, c’est foutu, je suis rejeté pour l’année prochaine. J’ai été voir hier passer des examens ; c’est, je crois, ce que j’ai de mieux à faire. Il me faudra aussi, moi, endosser bientôt ce harnais crasseux. Je me fous pas mal du Droit, pourvu que j’aie celui de fumer ma pipe et de regarder les nuages rouler au ciel, couché sur le dos et fermant à demi les yeux. C’est tout ce que je veux. Est-ce que j’ai envie de devenir fort, moi, d’être un grand homme, un homme connu dans un arrondissement, dans un département, dans trois provinces, un homme maigre, un homme qui digère mal ? Est-ce que j’ai de l’ambition, comme les décrotteurs qui aspirent à être bottiers, les cochers à devenir palefreniers, les valets à faire les maîtres, l’ambition d’être député ou ministre, décoré et conseiller municipal ? Tout cela me semble fort triste et m’allèche aussi peu qu’un dîner à 40 sous ou un discours humanitaire. Mais c’est la manie de tout le monde. Et ne fût-ce que par distinction et non par goût, par bon ton et non par penchant, il est bien maintenant de rester dans la foule et de laisser tout cela à la canaille, qui se pousse toujours en avant et court dans les rues. Nous, demeurons chez nous ; du haut de notre balcon regardons passer le public, et si parfois nous nous ennuyons trop fort, eh bien, crachons-lui sur la tête, et puis continuons à causer tranquillement et à contempler le soleil couchant à l’horizon.
      Bien le bonsoir.

   ***

 

À SA SOEUR.

      Paris, 26 juillet 1842.
      Ta lettre de ce matin, mon bon Carolo, m’a fait beaucoup plus de plaisir encore que les autres, parce que M. T***, que j’ai vu hier, m’avait appris que tu avais été fatiguée d’une course un peu trop longue. Dieu merci, cette fatigue n’a été que passagère. Ménage-toi bien, ma chère enfant, pense toujours à ceux qui t’aiment et à toute la peine que nous cause la plus petite douleur pour toi.
      J’ai dîné hier chez M. T*** avec M. et Mme D***. Je me suis très bien conduit pendant tout le dîner (toujours distingué. dans ma tenue et dans mes manières, comme Murat). Mais le soir, voilà qu’on s’avise de parler de Louis-Philippe, et que je déblatère contre lui à propos du musée de Versailles. Figure-toi en effet que ce porc-là, trouvant qu’un tableau de Gros n’était pas assez grand pour remplir un panneau de muraille, a imaginé d’arracher un côté du cadre et de faire ajouter deux ou trois pieds de toile, peinte par un artiste quelconque. Je voudrais voir la mine de cet artiste-là. Donc M. et Mme D***, qui sont philippistes enragés, qui vont à la cour et qui conséquemment, comme Mme de Sévigné après avoir dansé avec Louis XIV, disent : quel grand roi, ont été très choqués de la manière dont je traitais celui-ci. Mais tu sais que plus j’indigne les bourgeois, plus je suis content. Ainsi j’ai été très satisfait de ma soirée. Ils m’auront sans doute pris pour un légitimiste, parce que je me suis également "gaudy" sur le compte des hommes de l’opposition.
      L’étude du Droit m’aigrit le caractère au plus haut point : je bougonne toujours, je rognonne, je maugrée, je grogne même contre moi-même et tout seul. Avant-hier soir j’aurais donné cent francs (que je n’avais pas) pour pouvoir administrer une pile [à] n’importe à qui.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Paris, 1er août 1842.]
      Pourquoi n’ai-je pas de tes nouvelles, mon père Ernest ? Voici bientôt trois semaines que je n’ai reçu de tes lettres. Mon voisin Coutil m’a dit que tu étais indisposé. À ce qu’il paraît que tu n’étais pas assez malade pour ne pas le lui dire, mais trop pour me le faire savoir. Je suis piqué, oh ! très piqué. J’espère que tu n’es pas encore mort et je mets sur les soins du barreau et les embarras débutants de ton éloquence un retard auquel je ne devais pas m’attendre, puisque je t’avais tant prié de m’égayer un peu. J’en aurais grand besoin : le Droit me met dans un état de castration morale étrange à concevoir. C’est étonnant comme j’ai l’usucapion de la bêtise, comme je jouis de l’usufruit de l’emmerdement, comme je possède le bâillement à titre onéreux, etc.
      Enfin bref, pour achever, j’en serai quitte dans vingt jours. C’est vers le 20 août que je passe mon examen. Reste à savoir si mes examinateurs seront doux (plaisanteries, farce, gaudriole, histoire de rire !). Je me couche, tous les jours à une heure du matin et après avoir pioché régulièrement depuis 7 heures du soir ; dans la journée, en effet, je suis plus ou moins dérangé.
      Le jeune Nion, que je vois très souvent, passe sa thèse dans quelques jours et Coutil son examen samedi prochain. Cré nom d’un coquin, quelle bosse je me foutrai en arrivant à Trouville ! Comme je m’y repaîtrai un peu de soleil, d’horizons larges ! Comme je humerai l’odeur des vagues et du varech, comme je me coucherai sur le sable ! Comme je digérerai sur le sable ! S’il fallait continuer plus longtemps le métier que je mène, j’en deviendrais féroce comme le chien de Montargis.
      Rien de nouveau à Paris. Sous prétexte du duc d’Orléans, on a travesti la cathédrale en domino noir, et on a planté sur ses deux respectables tours deux espèces d’étendards noirs supportés par des bâtons. Voilà le goût des hommes et ce qu’on appelle rendre les honneurs aux grands. Je serais bien humilié qu’à mon enterrement on fît de semblables bêtises.
      Adieu, écris-moi ; j’attends une lettre immédiatement,
      
Je t’embrasse.

   ***

 

À SA SOEUR.

      Paris, 5 août 1842.
      Ta lettre de ce matin m’a fait grand plaisir, mon bon raton, j’avais peur que tu ne fusses malade.
      Je serais bien aise que mon examen se passe, bien ou mal, n’importe, mais que j’en sois débarrassé. Pour peu que je continue, tu ne trouverais plus en moi qu’un résidu de Gustave. Il m’arrive de passer une journée sans avoir pensé au Garçon, sans avoir gueulé tout seul dans ma chambre pour me divertir, comme ça m’arrive tous les jours dans mon état normal. Du reste, ma santé est toujours excellente.
      Samedi prochain on me donnera jour définitif pour passer mon examen. Je vous l’écrirai aussitôt et vous saurez ainsi la date certaine de mon arrivée. Je grille, ma bonne Caroline, je grille, comme toi il y a deux mois, et, je crois, encore plus.
      J’aurais voulu être avec toi sur le "passager" pour voir les balles des Rouennais. Tu as dû observer bien des bêtises. As-tu ri quand tu as vu le cap de la mère Lambert sur le quai ? Avait-elle toujours des fourrures ? Mais ta vanité a dû être satisfaite en te baignant au Havre. Je suis sûr que tu nageais de la manière la plus poissonnière et que tu as fait pâlir tes rivales. Pour moi, je ne vais plus aux écoles de natation ; on y fait trop de tapage, on y pue trop et surtout ça coûte cher : un bain vous revient à près de 40 sols. Et juge si, par cette chaleur, c’est une privation pour moi.
      Je vais t’apprendre quelque chose d’assez risible : le père Tardif a demandé la croix (papa était bien informé). On la lui a refusée, il est indigné. De plus, pour montrer son attachement pour le gouvernement, il fait le deuil du duc d’Orléans, ainsi que Mme Tardif qui est toute en noir. Le père Guetier a-t-il poussé aussi loin l’amour de la famille royale ? Pour moi je suis également très fâché de cet accident. On en parle trop ; on ne parle que de ça. C’est à faire vomir les honnêtes gens.
      Puisque tu daignes approuver les choses spirituelles que je t’ai envoyées, en voici d’autres qui, je pense, exciteront un enthousiasme encore plus grand. Quels sont les Espagnols les moins généreux ? Ce sont les Navarrois, parce qu’ils vivent en Navarre. Quels sont les Suisses les plus étourdis ? Ce sont ceux qui sont à Uri.
      
Adieu, vieux rat.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Trouville, 6 septembre 1842.]
      Il y a longtemps que je n’ai pris une plume, aussi la main me tremble-t-elle. J’ai les articulations des doigts raides ; on dirait un vieillard. Voici ma vie : je me lève à huit heures, je déjeune, je fume, je me baigne, je redéjeune, je fume, je m’étends au soleil, je dîne, je refume et je me recouche pour redîner, refumer, redéjeuner. Il m’ennuyait néanmoins de ne pas t’écrire et tu devais commencer à me trouver un paltoquet assez insipide. Enfin, aujourd’hui je m’y mets, n’ayant rien à te dire, sinon bonjour. Tu dois aller dans le Midi ; écris-moi souvent dans ton voyage. Je voudrais pouvoir le faire avec toi. Il y a deux ans, juste à cette époque-ci, je marchais sur l’herbe des Pyrénées, j’entendais la neige des glaciers craquer sous mes pas, la fumée des cascades me mouillait la figure. Si tu vas à Marseille, descends de ma part à l’Hôtel Richelieu, rue de la Darse.
      Je lis du Ronsard, du Rabelais, de l’Horace, mais peu et rarement, comme l’on fait de truffes. C’est de journaux, d’histoire et de philosophie que se compose pour presque tous la nourriture littéraire, de même que les bourgeois mangent journellement des pommes de terre frites, du bouilli, des haricots, des côtelettes de veau, le tout accompagné de cidre ou d’eau et de vin. Les gourmets de style, les becs fins, veulent de plus hautes épices, des sauces moins délayées, des vins plus hauts. Quel homme que ce Ronsard ! Pour ne pas en dire tant, lis-moi ça, vieil amateur :

      …Quand au lit nous serons
      Entrelasséz, nous ferons
      Les lascifs selon les guises
      Des amants qui librement
      Pratiquent folâtrement
      Dans les draps cent mignardises.

      
Ce qui n’empêche pas que M. Oudot, professeur de Code civil, n’aime d’un amour furieux l’emphytéose et ne soit acharné pour les obligations. Ô usufruit ! ô servitude ! comme je vous emmerde présentement ! mais comme vous allez bientôt me re-emmerder.
      J’avais trouvé dans Montaigne une fort belle phrase sur les lois, dont je comptais faire une épigraphe à mon Code ; mais je l’ai perdue.
      Sur ce, bonsoir.
      Ma soeur va mieux. Mille choses à ta famille.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Rouen, 21 octobre 1842.]
      Tu as bien raison d’appréhender les ennuis du retour. Il y a plus d’un pays à qui le proverbe castillan puisse être appliqué : "Qui ne l’a pas vu est aveugle ; qui l’a vu est ébloui." J’ai éprouvé par moi-même ce que c’est que l’amour du soleil, pendant les longs crépuscules d’hiver. Je te souhaite qu’ils te soient plus légers qu’à moi ; le spleen occidental n’est pas facétieux ; crede ab experto. Quand reverrai-je la Méditerranée ? Envoie-lui de ma part tous les baisers que mon coeur contient. As-tu vu des palmiers à Toulon ? Réponds-moi de suite et donne-moi beaucoup de détails. Je t’écris ceci le dos tourné au feu, vêtu de laine, la pipe au bec et les fenêtres fermées ; il fait plus beau où tu es. Je voudrais être muletier en Andalousie, lazzarone de Naples, ou seulement conducteur de la diligence qui va de Nîmes à Marseille. Que ne suis-je dans la peau de l’un de ces bateliers qui vous conduisent de la Santé au Château d’If ! Les bourgeois vont en Italie. Je crois que Ch. Darcet est maintenant à Constantinople ! N’est-ce pas à faire crever ceux qui portent le Bosphore dans leur âme ! Juge du parallèle qui existe maintenant entre toi et moi. On donne aujourd’hui à la maison un grand dîner où les Crépet vont venir manger ! Quelle soirée d’artistes ! Heureusement que le père Orlowski va y être ! Ce sera le seul homme capable d’apprécier les bons mets et les bons vins dont on va régaler les pourceaux. Il est vrai que ce sont les cochons qui découvrent les truffes, mais ils ne les mangent pas. Je retourne à Paris dans une quinzaine de jours, vers le 10 novembre. À quelle époque y seras-tu ? Je vais tâcher d’y trouver un logement. J’y passerai tout l’hiver où je me divertirai à faire de la procédure. Mon examen au mois de décembre commencera cette réjouissante série d’embêtements. N’importe, nous fumerons ensemble quelques petites pipes, tâchant de nous rendre l’existence la moins lourde possible.
      Adieu, écris-moi, voyage bien [...], rappelle-toi qu’Arles est la ville des langues fourrées.
      Encore adieu.

   ***

 

À SA SOEUR.

      Paris, 12 novembre 1842.
      J’ai enfin un logement et je viens d’acheter des meubles. Le logis est à l’entrée de la rue de l’Est et coûte 300 francs par an. Quand j’y serai installé, je vous en ferai une description complète qui vous ravira. Le prix des meubles est d’environ 200 francs. La largeur du lit de fer est de trois pieds sur six de long. On n’a plus qu’à m’envoyer les matelas, les couvertures, draps, flambeaux, etc. Le Sr Hamard m’a aidé beaucoup dans mes courses et il débattait les prix avec une manière admirable qui lui a valu, de la part des marchands, des compliments sur ses connaissances en mobilier.
      Herbert a sauté à mon cou avec de grands transports de joie et toute sa famille m’a parfaitement reçu. Je suis invité à dîner pour aujourd’hui, ce que j’ai accepté.
      Pourquoi ne dessines-tu pas, mon pauvre rat ? Est-ce que l’Art ne doit pas consoler de tout ? ce qui est facile à dire. Rappelle-toi l’arrière-boutique de Montaigne, que tu as admirée, et tâche de t’en faire une. Travaille, lis, dévore du Lingard ; le temps passera plus vite. Pour moi, dès mardi ou mercredi, je vais me mettre à piocher raide et j’espère en un mois avoir fini mon examen et retourner avec vous pour quelque temps.

   ***

 

À SA SOEUR.

      Paris, 16 novembre 1842.
      Quand j'ai fini ma journée, et avant de me coucher, je vous donne à tous pour la nuit une bonne et dernière pensée. C'est ce que je fais maintenant. Dors-tu bien à cette heure-ci, mon bon rat ? Il me semble que je te vois couchée dans ton petit lit, les rideaux fermés, le poêle brûlant, et toi ronflant avec ta bonne mine sous ton bonnet.
      Quand tu étais couchée et malade, tu n'avais personne pour te lire, pour te faire des "Lugartin", des "Antony" et des "journalistes de Nevers". Dans trois semaines, tu me verras revenir, plus disposé que jamais à continuer tous mes rôles, car l'absence de mon public m'ennuie. Voici quelle est ma vie. Je me lève à 8 heures, je vais au cours, je rentre et je déjeune d'une manière très frugale ; je travaille jusqu'à 5 heures du soir, heure à laquelle je vais dîner ; avant 6 heures je suis de retour dans ma chambre, où je m'y divertis jusqu'à minuit ou une heure du matin. À peine si une fois par semaine je descends de l'autre côté de l'eau pour aller voir nos amis.
      J'ai trouvé tantôt la carte d'Henry Collier, capitaine de vaisseau de Sa Majesté Britannique, qui probablement s'ennuyait de ne pas me voir et était venu avec Herbert me faire une visite. J'irai chez eux vendredi. Henriette est toujours couchée dans son lit ou sur un canapé ; on lui apporte ses repas, elle ne se lève point.
      Le gros Vasse, qui n'est plus du tout gros, m'a invité à dîner pour jeudi. Je n'aurai qu'à traverser le Luxembourg, à tâcher de m'empiffrer, à sortir ensuite, allumer un cigare, et me retasser dans mon chenil.
      J'ai fait marché avec un gargotier du quartier pour qu'il me nourrisse. J'ai devant moi, et payés, trente dîners, si on peut appeler cela des dîners. Maman sera peut-être émerveillée de mon idée économique : elle n'est point gastronomique, mais commode et à bon marché. Je surpasse tous les amateurs du lieu en rapidité pour manger. J'y affecte un genre préoccupé, sombre et dégagé tout à la fois, qui me fait beaucoup rire quand je suis tout seul dans la rue. Le maître est pour moi plein d'égards : ma haute stature l'a prévenu en faveur de mon estomac. Tu me demandes si j'ai un fauteuil : je n'ai pour sièges que trois chaises et une manière de divan qui peut servir à la fois de coffre, de lit, de bibliothèque et d'endroit pour mettre les souliers. Je crois aussi qu'on pourrait en faire une loge à chien ou une écurie pour un poney. C'est le lit que je destine à mes parents quand ils viendront me voir. Je m'aperçois que j’ai dit une malhonnêteté en voulant dire quelque chose de spirituel et faire l'agréable.
      Dans toutes les comédies du monde, les fils inventent un tas de blagues pour carotter leur père, afin d'en soutirer de l'argent. Je n'ai aucune blague à inventer, mais j'ai besoin d'argent (de l'argent, toujours de l'argent, ils n'ont que ce mot-là à la bouche). Il me reste la somme de 36 francs et quelques centimes. Tu feras observer que j'ai payé mes meubles et qu'il m'a fallu encore acheter une infinité de choses, telles que pelles, pincettes, bois pour chauffer un homme comme moi, et que de plus je suis resté huit jours à l'hôtel, etc. Je prie donc papa de me dire où je peux aller toucher du blanc.

   ***

 

À SA SOEUR.

      [Paris, fin novembre 1842.]
      [Pléiade : 26 novembre 1842]

      Je m'attendais à une lettre de Rouen ce matin. Rien. J'aurais pourtant besoin de consolations et de doléances. J'ai passé récemment deux nuits à marcher de long en large. dans ma chambre, en me tenant les mâchoires, jurant, pestant et pleurant presque. Enfin hier matin j'ai été trouver le dentiste. Il m'a mis du nitrate d'argent sur une dent. J'irai le revoir dans quelques jours si je continue à souffrir. Tout ça est bien commode quand on a à travailler. Pendant que je souffre, je me dépite du temps que ça me fait perdre ; la douleur me reprend pendant que je suis en train et m'oblige d'interrompre. Avec ça je n'avance pas, je recule, j'ai tout à apprendre. Je ne sais où donner de la tête. J'ai envie d'envoyer promener l'École de Droit une bonne fois et ne plus remettre les pieds. Quelquefois il m'en prend des sueurs froides à crever. Nom de Dieu comme je m'amuse à Paris, et l'agréable vie de jeune homme que j'y mène ! Je ne vois personne, je ne vais nulle part. Hier je devais dîner chez M. Cloquet, mais je lui ai fait fiasco ; j'ai une répétition à huit heures du soir et ça me l'aurait fait manquer.
      Ce n'est rien que de souffrir des dents, et les larmes qui m'en viennent aux yeux dans les pires accès ne sont pas comparables aux spasmes atroces que me donne la charmante science que j'étudie. Quand, après avoir ainsi passé la journée partagée par ces deux sortes de plaisirs, cinq heures arrivent, je descends la rue de La Harpe et je vais dîner pour 30 sous avec du boeuf coriace, du vin aigre et de l'eau chauffée dans les carafes par le soleil. Après quoi je vais à ma répétition de droit et rentre dans mon éternelle chambre, pour recommencer de plus belle. Il me semble que je vis comme ça depuis vingt ans, que ça n'a pas eu de commencement et que ça n'aura jamais de fin. Je ne fume plus, à peine une pipe par jour. Ma seule distraction, c'est de temps à autre, de me lever de ma chaise et d'aller regarder et ranger mes bottes dans mon armoire. Que ne suis-je un cheval ! cheval de course, j'entends ; au moins il a un groom pour le soigner et de la paille jusqu'au ventre.
      Adieu, bon rat, je t'embrasse de toute la fureur dont je me mange le sang.

   ***

 

À SA SOEUR.

      [Paris, décembre 1842.]
      [Pléiade : 10 décembre 1842]

      Je suis tellement agacé qu'il faut que je me dilate un peu en vous écrivant. Je prends jour définitivement vendredi prochain. Je veux en finir le plus tôt possible parce que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça. Je finirais par tomber dans un état d'idiotisme ou de fureur. Ce soir, par exemple, je ressens simultanément ces deux agréables états d'esprit. Je rage tellement, je suis si impatient d'avoir passé mon examen, que j’en pleurerais. Je crois que je serais même content si j’étais refusé, tant la vie que je mène depuis six semaines me pèse sur les épaules. Il y a des jours pires que les autres. Hier, par exemple, il faisait un temps doux comme au mois de mai : j'ai eu toute la matinée une envie atroce de prendre une carriole et d'aller me promener à la campagne. Je pensais que, si j’avais été à Déville, je me serais mis sous la charreterie avec Néo et que j’aurais regardé la pluie tomber en fumant tranquillement ma pipe. Il ne faut pas songer à tout ce qui vient à l'esprit de bon et de doux quand on prépare un examen : je me reproche, comme temps perdu, toutes les fois que j’ouvre ma fenêtre pour regarder les étoiles (car il y a maintenant un beau clair de lune) et me distraire un peu. Figure-toi que, depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas lu une ligne de français, pas six malheureux vers, pas une phrase honnête. Les Institutes sont écrites en latin et le Code civil est écrit en quelque chose d'encore moins français. Les messieurs qui l'ont rédigé n'ont pas beaucoup sacrifié aux Grâces. Ils ont fait quelque chose d'aussi sec, d'aussi dur, d'aussi puant et platement bourgeois que les bancs de bois de l'École où on va se durcir les fesses à en entendre l'explication. Les gens peu délicats en fait de confortable intellectuel trouvent peut-être qu'on n'y est pas mal ; mais pour les aristocrates comme moi, qui ont coutume d'asseoir leur imagination a des places plus ornées, plus riches, plus moelleuses surtout, c'est crânement désagréable et humiliant. "Il n'est rien si pleinement et si largement faultier que les loys, et cuyde que l'homme y a assez montré sa bestise, par leur inconstance, mutations et diversitez." Pendant que je suis à m'éreinter sur les rentes, servitudes et autres facéties, toi, mon vieux rat, tu pianotes du Chopin, du Spohr, du Beethoven, ou bien tu mêles le bitume à la terre de Sienne et fais chier les vessies de blanc. Tu as une vie moins canaille que la mienne et qui sent plus son gentilhomme !

   ***

 

À SA SOEUR.

      [Paris, décembre 1842.]
      [Pléiade : 21 décembre 1842]

      Tu n'es donc pas plus drue, mon bon rat ? et le plaisir de m'écrire ne peut te faire oublier tes douleurs ? puisque tu m'avoues à moi-même que tu en as à peine le coeur. Je vous préviens cependant d'une chose, toi et maman : c'est qu'il faut, pendant le séjour que je vais faire à Rouen, que vous soyez aimables, que vous ayez de bonnes figures. Le même avis peut être aussi adressé à la jeune Fargues. Souffrez tant que vous voudrez des reins, de la tête et des engelures ou des piqûres, peu m'importe ; mais faites en sorte de me rendre le logis agréable. De quelque manière que vous vous y preniez je serai toujours mieux qu'ici. Paris n'est pas un pays de Cocagne pour tout le monde et j'y mène une vie assez juridiquement sombre. La capitale, pour les bons provinciaux, est quelque chose de très amusant, remplie de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gaz qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles. Pour ma part, j'en suis tanné. Puisque ce mot tanné vient de couler sur mon papier, sais-tu, vieux Carolo, dans quelle ville une femme qui voyage est la plus ennuyeuse ? C'est quand elle est à Nantes.
      
Je respire un peu plus maintenant et je regarde mon affaire comme à peu près bâclée. Je suis joyeux, facétieux ; je grille de monter dans la diligence ; je me vois arrivant à Rouen le mardi matin, montant l'escalier en courant, gueulant et vous embrassant. Je pousse de temps en temps quelques rires du "Garçon" pour me distraire et je fais "le père Couillère" en me regardant dans la glace. Un peu de vacances avec vous me fera un grand bien, sous tous les rapports. On me trouve généralement maigri et mauvaise mine, ce qui ne m'étonne pas beaucoup, vu que, depuis que papa est parti, je me couche régulièrement à 3 heures du matin et me lève à 8 heures et demie. Mercredi dernier, je ne me suis point couché, par farce. Néanmoins je me porte bien et j'ai bon appétit. Je suis par exemple toujours crispé et prêt à donner une calotte et deux ou trois coups de pied à propos de rien, au premier homme qui passe. Bref, si je ne suis pas reçu, personne ne peut se vanter de l’être, car je crois savoir ma première année de Droit aussi bien que qui que ce soit.
      On a fait le portrait d'Henriette à la miniature pour l'envoyer à son frère aîné. Il est assez joli et ressemblant. On commence maintenant celui de Gertrude et d'Henriette ensemble. Elles voulaient à toute force que je fasse aussi faire le mien afin de vous l'envoyer. J'ai résisté à cette ridicule action qu'elles voulaient m'imposer, et j'ai bien fait. À ce seul mot de portrait, une sueur froide m'a glacé le dos comme cent articles du Code civil. Elles sont toutes dans les arts. Adeline moule avec du mastic, et Gertrude fait le portrait de la cuisinière. On a expulsé le chien du salon ; il pissait trop et trop souvent.

   ***