1847


Début 1847 - Juillet à septembre 47
Fin 1847 - Année 1848
 

Début 1847 : lettres 185 à 194

De mai jusqu’en août, voyage en Bretagne avec Maxime Du Camp. Ils rédigent à deux mains le récit de leur périple : Par les champs et par les grèves ("la Bretagne"), Flaubert les chapitres impairs, Du Camp les pairs.

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      
[Rouen], jeudi soir [sans date, 1847].
      [Pléiade : 21 janvier 1847]

      Si j’étais capable de m’effrayer de quelque chose, j’aurais été épouvanté de la lettre que j’ai reçue ce matin. Il y avait de quoi tuer un homme ; mais, Dieu merci ! en fait de désespoir, j’en suis si trempé que, quelque pénétré que j’aie été par ce nouvel orage, je ne sombre pas encore. Je vais donc tâcher d’être clair une fois pour toutes. Franc, je le suis toujours, et tu ne peux pas m’accuser d’avoir menti ni posé une minute, car dès la première heure, dès le premier mot, j’ai dit tout cela ; dès le baptême, j’ai annoncé l’enterrement.
      Tu veux savoir si je t’aime ? Eh bien, autant que je peux aimer, oui ; c’est-à-dire que, pour moi, l’amour n’est pas la première chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son coeur pour le détendre. Or, on ne reste pas couché toute la journée. Toi, tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence ! Non, non, mille fois non ! Que tu ne m’aies jamais compris, comme tu le dis, c’est possible ; je le crois un peu. Il est probable, s’il en eût été autrement, que tu te serais écartée du lépreux.
      Je pardonne à Du Camp la trahison qu’il m’a faite en te montrant une lettre de moi. Je ne sais laquelle, mais tu me l’écris ; ainsi c’est net. Je ne le jugeais pas si enfant. Et tu veux que je ne doute pas de tout ? Pourquoi lui en voudrais-je ? Je n’ai pas la force de m’indigner contre qui que ce soit ni de quoi [que] ce soit. Je fréquente quelquefois des gens qui m’ont volé et calomnié, et je leur fais aussi bonne mine qu’à d’autres, parce que, dans le fond, je les aime tout autant, ou tout aussi peu que d’autres.
      Est-ce qu’il y a sur la terre rien qui vaille la peine d’une haine ? Je ne suis pas facile à animer, moi. Ce n’est pas ma faute, Il y a des gens qui ont le coeur tendre et l’esprit dur. J’ai, au contraire, l’esprit tendre et le coeur âpre, comme le fruit du cocotier qui contient du lait enfermé dans des couches de bois ; on ne l’ouvre qu’avec la hache, et qu’y trouve-t-on souvent ? une espèce de crème tournée. Je continue. J’ai voulu, depuis six mois, t’amener à moins souffrir ; je t’ai envoyé tout ce que je m’imaginais pour cela ; et voilà que ça redouble ! Que veux-tu que j’y fasse ? Que je vienne à Paris tous les mois ? Je ne le peux pas. À des époques éloignées, je ne sais lesquelles, c’est possible.
      […] Tu me demandes d’où viennent mes changements et ma froideur. J’ai toujours été ce que je suis. Ces lettres que je te renvoie, je les écrirais encore si je venais de te voir dans des états désolants comme celui où je venais de te quitter au chemin de fer, et surtout si j’étais dans la même disposition nerveuse. Car c’est un élément dont il faut tenir compte en moi que les nerfs ; ils sont sonores et vibrants. Je ne suis peut-être qu’un violon ! Un violon quelquefois ressemble tant à une voix qu’on dit qu’il a une âme.
      Tous ces gens qui sentent beaucoup, qui le disent et qui pleurent valent mieux que moi, car je me console de tout parce que rien ne me divertit et je me passe de tout parce que rien ne m’est nécessaire. Quand ma soeur est morte, je l’ai veillée la nuit ; j’étais au bord de son lit, je la regardais, couchée sur le dos dans sa robe de noces avec son bouquet blanc. Je lisais du Montaigne, et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari dormait et râlait ; le prêtre ronflait, et je me disais, en contemplant tout cela, que les formes passaient, que l’idée seule restait et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phases de l’écrivain. Puis j’ai songé qu’il passerait aussi. Il gelait ; la fenêtre était ouverte, à cause de l’odeur, et de temps à autre, je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles. Et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses, tout sera dit ; et ce sera plus beau encore. Donc je me console à peu près de tout en regardant les étoiles, et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger, même quand j’ai faim. Il en est de même pour tout le reste.
      Ce qui me heurte en toi, veux-tu le savoir ? c’est ta rage, encore une fois, de te comparer à une fille, de parler sans cesse de pureté et de sacrifice, de moralité, de mépris pour les sens ! Qu’est-ce que cela me fait ? J’estime autant un forçat que moi, autant les vierges que les catins et les chiens que les hommes. À part ces idées un peu drôles, je suis comme tout le monde. Tu veux que je me roule à tes genoux comme si j’avais quinze ans, que je vole vers toi, que je frémisse, que je pleure aussi. Tu me promets ton souvenir comme une vengeance (il ne sera jamais que doux, plus doux même encore dans l’avenir, quand tout sera rassis dans ma tête). Mais je mentirais si je faisais cela, je jouerais, je te tromperais ! Est-ce que je peux te dire les mots d’amour qui plaisent, moi dont la voix s’est enrouée dans la rage ? Est-ce que mon coeur peut les contenir ces effusions amollissantes qui ne me sont jamais venues que comme des sueurs subites ? ce coeur où ont cuvé dans la solitude, les passions, les fantaisies et les rêves d’un autre monde, de sorte qu’il est maintenant bosselé et tordu comme de la vaisselle hors de service, et qu’on aura beau l’essuyer et le rincer, toujours il aura la froide odeur de tout ce qu’on y a mangé autrefois.
      Adieu, tu refuses plus que tu ne penses en refusant mon amitié. Avant de prendre un parti quelconque, réfléchis. J’ai répondu à ce que tu me demandais.
      J’irai à Paris, quand Pradier m’appellera, dans six semaines, un jour ; puis, je ne sais quand. L’argent, le temps et les prétextes me manquent.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
[Rouen, début de 1847]
      [Pléiade :  février 1847]

      Le plus sûr, dis-tu, quand on craint le feu, c’est de s’en tenir à distance. Voilà qui est juste au moins ; mais moi j’ai l’habitude de me chauffer si fort que j’ai les jambes grillées, et pourtant je crie comme un âne à la moindre brûlure. J’ai à la peau du coeur et des jambes des taches indélébiles. Mais les chirurgiens disent qu’il est fort difficile de distinguer les cicatrices du feu de celles du froid. Les deux éléments, glace et flamme, ne sont peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’on le pense ; y a-t-il tant de degrés de l’un à l’autre ? Tout se touche ! On se baigne en juillet dans la rivière qui glacera mon champagne en janvier, et les glaçons qu’on y laisse, fondus par le printemps, vous feront de l’eau trop chaude pour le mois de juin.
      Le coeur de l’homme est encore plus variable que les saisons, tour à tour plus froid que l’hiver et plus brûlant que l’été. Si ses fleurs ne renaissent pas, ses neiges reviennent souvent par bourrasques lamentables ; ça tombe ! ça tombe ! ça couvre tout de blancheur et de tristesse, et quand le dégel arrive c’est encore plus sale !
      Mon Dieu, que je suis bête ! Je me trouve démesurément stupide, et j’en suis attristé parce que j’en ai conscience. Non seulement j’arrive à ne plus pouvoir parler, mais j’en arriverai à ne plus pouvoir écrire. Il est étrange combien toutes mes rigoles se bouchent, comme toutes mes plaies se ferment et font digue vis-à-vis les flots intérieurs. Le pus retombe en dedans. Que personne n’en sente l’odeur, c’est tout ce que je demande.
      Et toi, pauvre chérie, les tiennes se guérissent-elles ? Si c’est moi qui les ai faites, que ne puis-je les embrasser pour te témoigner au moins que la vue m’en fait souffrir.
      Je vais venir à Paris bientôt, un jour, un seul jour. Me verras-tu ? Veux-tu me voir ? (car tu dis emphatiquement qu’il vaudrait mieux ne pas se voir). Si tu crains que ma présence ne ravive tes douleurs, que mon départ ne les redouble, que veux-tu que je fasse ? Réfléchis à cela ! réfléchis-y longuement, sagement. Je ferai là-dessus ce que tu diras.
      Le drame avance-t-il ? Quant à moi, je suis empêtré dans une foule de lectures que je me hâte de terminer ; je travaille le plus que je peux et je n’avance pas à grand-chose. Il faudrait vivre deux cents ans pour avoir une idée de n’importe quoi. Je viens de finir aujourd’hui le Cala de Byron. Quel poète ! Dans un mois environ j’aurais achevé Théocrite. À mesure que j’épelle l’antiquité, une tristesse démesurée m’envahit en songeant à cet âge de beauté magnifique et charmante passé sans retour, à ce monde tout vibrant, tout rayonnant, si coloré et si pur, si simple, et si varié. Que ne donnerais-je pas pour voir un triomphe ! Que ne vendrais-je pas pour entrer un soir dans Subure, quand les flambeaux brûlaient aux portes des lupanars et que les tambourins tonnaient dans les tavernes ! Comme si nous n’avions pas assez de notre passé, nous remâchons celui de l’humanité entière et nous nous délectons dans cette amertume voluptueuse. Qu’importe après tout, s’il n’y a que là qu’on puisse vivre, s’il n’y a qu’à cela qu’on puisse penser sans dédain et sans pitié !
      Adieu, à toi.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      
[Rouen, sans date. 1847]
      [Pléiade : 15 février 1847]

      Tu as mal compris, chère amie, le sens de ma lettre où je te demandais si tu voulais me voir. Je ne posais pas l’interrogation pour moi, mais pour toi. Ne m’as-tu pas assez dit que je te rendais malheureuse ?.. J’ai l’air (je me fais cet effet-là à moi-même) d’avoir été la calamité de ta vie. Qu’on aime ou qu’on déteste le poison qu’on boit, rien n’en change l’effet ; ceux qui se tuent avec de l’eau-de-vie aiment l’eau-de-vie..
      Voici donc ce que j’avais pensé : "Si elle croit que de me voir la rendra pire encore, si une heure, un jour de joie et de larmes mêlées doivent lui laisser encore des mois amers, une longue existence d’ennuis déchirants quand ils ne sont pas mornes, mieux vaut pour maintenant qu’elle ne me voie pas. J’irai dans sa rue, je regarderai sa maison, et je m’en retournerai. Si je la rencontre, tant mieux ; sinon, ce sera tout." Je t’ai demandé enfin si tu voulais guérir. Je t’offrais un moyen, une chance, et tu as cru que c’était l’hypocrite préparation à ceci : venir à Paris sans vouloir te voir.
      Je n’y serais pas venu d’ailleurs si tu m’avais dit : "Tu as raison, cela vaut mieux." On n’aurait pas eu besoin, comme tu me le recommandais dimanche dans cette hypothèse, de te cacher le jour de ma présence. Il n’y en aurait pas eu du tout.
      C’est bien pour jeudi que Phidias m’a engagé à venir, mais je n’y serai que vendredi ou samedi. Il faut probablement que je m’absente mercredi soir de Rouen. Ainsi, si tu me réponds d’ici à ce que nous nous voyions, que ce soit de suite.
      Nous allons donc nous revoir, pauvre amie ! J’ai envie de te revoir, mais ce sera si peu ! Tu vas dire que j’empoisonne tout d’avance et que je parle toujours de la pourriture qui viendra sur les fruits, quand à peine ils sortent de la fleur ! Hélas, oui ! Hélas, oui ! Aussi je n’ai ni la joie bienheureuse de ceux qui se mettent à table, levant bien haut leur verre pour qu’on l’emplisse à déborder, ni la tristesse aigre, ni les sueurs froides de ceux qui se réveillent le lendemain au milieu des pots brisés et de leur coeur déchiré !
      À ce qu’il paraît que notre ami Max a manqué d’aller voir Pluton. Qu’il ait manqué, tant mieux pour moi, tant pis pour lui. Quand on a un peu d’humanité, on ne peut s’empêcher de souhaiter la mort à ceux qu’on aime. Et on dira que j’ai le coeur dur !
      Pourquoi penser, ou dire du moins, que si tu me demandais à écouter ton drame, je ferais sourde oreille ? Voilà ce que je ne te pardonne pas. Ce sont ces idées que tu te fourres en tête. Ta gloire m’est plus chère que la mienne, si j’en avais une toutefois ! Je veux dire que j’ai plus envie de t’entendre applaudir que de m’entendre applaudir.
      Adieu, mille baisers sur les lèvres.
 

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      [Rouen], 23 février 1847.
      Permettez-moi, mon cher monsieur, de vous féliciter sur le haut rang social où la bienveillance éclairée de S. E. le ministre de la Justice vous appelle. J’avais su, vieux, par le canal des journaux, quoique je n’en lise jamais, que tu transférais ta boule et ta blague magistrales de Calvi à Ajaccio […].
      J’ai vu par ta dernière lettre que tu allais assez bien. Le ton en était assez gaillard. Conserve-le toujours ce vieil aplomb moral qui à lui seul vaut tout le reste et qui console de tout quand on n’a plus rien. Sois toujours gars, sois toujours aimable, et le soir, par le clair de lune, si tu vas te promener sur la terrasse du Cardinal-Fesch, donne-moi, à travers la Méditerranée et la France, une bonne pensée, en regardant la baie et les montagnes noircies par le feuillage des maquis.
      J’aurais bien envie, à coup sûr, de t’aller faire une visite et de recommencer, avec plus d’intelligence que je n’en ai mis et plus de loisir que je n’en ai eu, ces longues promenades à cheval à travers les forêts de pins et de châtaigniers. Mais est-ce que je le peux ? Tu sais bien, tout comme moi, qu’il y a à cela mille impossibilités. Quand partirai-je ? Quand mettrai-je la clef sous la porte, un beau matin, en me murmurant à moi-même : "Bon voyage, M. Dumollet." Je n’ose même pas souhaiter cela, puisque ce désir ne peut s’accomplir que dans la réalisation du plus grand malheur qui puisse m’advenir.
      Tu n’auras pas l’insigne avantage de voir le drôle qui répond au nom de Maxime Du Camp. Le 1er mai, nous partons tous les deux pour une pauvre petite excursion en Bretagne, à pied, le sac sur le dos. Ma mère nous rejoindra en route. Fasse le ciel que ce ne soit pas autre chose qu’un projet ! Je suis si habitué à voir tout me rater dans les mains que je ne compte sur rien.
      Voilà ce pauvre bougre de Darcet qui a crevé au Brésil comme un mousquet, au moment où il touchait à la fortune, où il l’avait enfin après vingt ans de chasse ; il meurt tout d’un coup dans son lit par l’explosion d’une lampe à gaz. Le même paquebot qui a apporté la nouvelle de sa mort apportait deux lettres joyeuses de lui à sa mère et à sa soeur. Comme tout se dégarnit, comme tout s’en va, quel dégel continu que la vie ! Joies, parents, amis, tout meurt, part, file : bonsoir, au revoir, oui, et on ne se revoit plus.
      Il n’y a que moi qui reste, qui ne change pas de lieu, qui ne change pas d’existence ni de rang. Si tu ne revenais ici que dans dix ans, et j’entends marié, décoré, considéré, procureur du roi et stupide, tu me retrouverais sans doute à ma table, dans la même posture, penché sur les mêmes livres, ou me rôtissant les jambes dans mon fauteuil et fumant une pipe, comme toujours. Je continue mon grec, je lis Théocrite, Lucrèce, Byron, saint Augustin et la Bible. Voilà pour le moment les historiettes que je m’inculque dans le cerveau. Tous les trois mois à peu près, il se trouve que je vais à Paris pendant un jour ou deux me retremper, et puis je reviens ici. Je m’ennuie le premier jour que je suis de retour, comme on s’ennuie toutes les fois qu’on a rompu à ses habitudes et qu’il vous faut les reprendre. L’homme est une si triste machine qu’une paille mise dans le rouage suffit pour l’arrêter.
      Rien de neuf ici ; tout suit son train. Ma mère toujours triste. L’enfant marche, vit et vagit. Le sieur Alfred vit à La Neuville en ne faisant pas grand-chose et étant toujours le même être que tu connais, et le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête. Au reste, je n’en vois guère, mais c’est néanmoins humiliant de penser qu’on respire le même air. Adieu, cher ami, à toi, ton vieux.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      Samedi matin [Rouen, 20 mars 1847].
      Je n’ai gardé de notre dernière entrevue ni irritation ni colère. J’ai pu en être blessé, mais quant à t’en tenir rancune, jamais, jamais, non, jamais contre toi le moindre sentiment méchant ! Ce serait infâme, pauvre coeur.
      Ce qui m’en a profondément attristé, humilié, si tu veux, navré est plutôt le mot, c’est que j’y ai vu plus que jamais l’incompatibilité native de nos humeurs. Ce ne sont pas les grands malheurs qui font le malheur, ni les grands bonheurs qui font le bonheur, mais c’est le tissu fin et imperceptible de mille circonstances banales, de mille détails ténus qui composent toute une vie de calme radieux ou d’agitation infernale. On n’a que faire journellement des grandes vertus ni des beaux dévouements ; le caractère est tout. Le tien est irritable par bonds et par soubresauts. Tu as le coeur trop tendre et la tête trop dure.
      Tu me demandes par quoi j’ai passé pour en être arrivé où je suis. Tu ne [le] sauras pas, ni toi ni les autres, parce que c’est indisable. La main que j’ai brûlée, et dont la peau est plissée comme celle d’une momie, est plus insensible que l’autre au froid et au chaud. Mon âme est de même ; elle a passé par le feu : quelle merveille qu’elle ne se réchauffe pas au soleil ? Considère cela chez moi comme une infirmité, comme une maladie honteuse de l’intérieur, que j’ai gagnée pour avoir fréquenté des choses malsaines ; mais ne t’en désole pas, car il n’y a rien à faire. Ne me plains pas, car ce n’en vaut pas la peine. Ne t’indigne pas, ce serait inintelligent.
      Tu veux savoir si ton image revient souvent à ma pensée. Oui, elle y revient souvent ; mais quelle image ! attristée, pleurante, désolée, comme une apparition qui me poursuit de sa tristesse. J’ai presque oublié ton rire. Et toi aussi peut-être ?
      Ah ! pourquoi le ciel ne t’a-t-il pas faite une de ces femmes légères qui ne prennent de la vie que le plaisir, qui ont au coeur comme au corps un organe pour jouit, sans que le jeu des autres s’en trouve troublé ; ou pourquoi plutôt n’es-tu pas venue il y a six ans, il y a huit ans ? Je me répète cela à satiété, car c’est alors que j’étais l’homme qu’il te fallait ! Car il te faut des illusions, à toi ; tu les aimes. Aime-t-on autre chose ?
      Chaque jour je m’aperçois du peu que j’ai et la profondeur de mon vide n’est égale qu’à la patience que je mets à le contempler. Il me semble pourtant que j’aime quelque chose. Toi, par exemple, je t’aime ; mais quand je te vois si différente de moi, je me dis : non, c’est elle. J’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. J’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. J’aime les voyages, et je déteste me remuer.
      Si tu as de nouveaux chagrins chez toi, il y a parité entre nous. Mon beau-frère devient fou. On cache cela encore, mais cela est. Je n’avais pas assez du désespoir à mon chevet, la folie va s’y joindre ; escorté d’elle, quelle figure fais-je au milieu ? Ma société est contagieuse et mauvaise. Je fais plus de mal aux autres qu’ils ne m’en font et que je n’en ai. Tant pis pour les autres, car ce n’est certes pas intentionnel. Mais ce que j’ai de plus doux dans le coeur et de meilleur encore, c’est pour toi. C’est te donner de la monnaie souillée contre de l’or. Si je n’ai que ça ? C’est le denier du pauvre.
      Quand nous verrons-nous ? Je n’en sais rien. Il vaut mieux pour toi que tu ne me voies pas. Est-ce que tu n’es pas ennuyée de vivre et de sentir ?
      Adieu, je t’embrasse.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      Mardi soir [Rouen, 13 avril 1847], 11 heures.
      Tu m’as dit que, tel que je suis, j’aurais dû me défendre dès le commencement de tout mouvement d’amour, et, par devoir, réfréner le désir que j’avais, pour n’en pas faire ensuite souffrir personne. C’est vrai, c’est vrai ; j’aurais dû ne pas me faire aimer ; je n’en suis pas digne, et mieux que cela, je n’y suis pas propre. Ce n’est pas de mon monde à moi. Sois tranquille, va, tu es la dernière. J’ai admiré dans un temps l’héroïsme d’Origène, qui me paraît un des grands actes de bon sens dont un homme puisse s’aviser. Que n’en peut-on faire de même pour le coeur ! Mais où est le fer pour couper cet organe-là ?.. S’il n’y avait que celui qui le porte qui en souffrît, le mal ne serait pas grand. Mais si on fait souffrir un autre ?.. Crois-tu que moi, oui, moi que tu accuses d’une personnalité si féroce, je n’éprouve pas, quand je pense à toi, une angoisse indéfinissable qui me donne de moi-même un chagrin singulier ? Mais qu’y faire, encore une fois, qu’y faire ? Est-ce ma faute si ce qui me paraît insignifiant te semble cruel, si mille choses que je fais te blessent jusqu’aux entrailles, si ce qui ne m’effleure même pas te déchire en entier ?
      Tu as fait dernièrement tout ce que tu as pu pour me cacher ta douleur. Elle perçait malgré toi, comme la forme d’un mort sous son drap blanc, quelque propre qu’il soit, quelque parfumé qu’on l’ait choisi. Rien de ce qui se passait en toi ne m’échappait ; et toi tu n’as pas saisi une minute la moindre chose de ce que je sentais. Je remarque ceci, que nous ne pouvons jamais nous quitter de bonne humeur, et que nous nous séparons toujours mécontenta l’un de l’autre. Faudrait-il donc mieux ne pas se voir du tout et devenir étrangers, tout à fait oubliés l’un de l’autre, l’un à l’autre ? Mais cela est factice, intentionnel ; ce serait du parti pris et de la pose vis-à-vis de toi-même. Rien ne se brise net dans le coeur ; les liens se dénouent d’eux-mêmes et ne se coupent pas ; l’arbre se pourrit sur pied et ne tombe pas en un seul jour.
      J’aurais dû, m’as-tu dit, ne pas revenir vers toi, laisser ta plaie se guérir. Je t’avais demandé conseil là-dessus ; je te le demande encore. Dans quelques jours, je reviendrai. Si tu veux ne pas me voir, tu ne me verras pas. Personne ne te dira le jour où j’aurai passé par Paris. Peu à peu, le temps passera ; tu t’habitueras à penser que je ne suis plus ; les âcretés de mon souvenir s’effaceront, s’adouciront à force d’être touchées, et il ne restera plus peut-être dans ton coeur que quelque chose de vague et de doux, comme pour un rêve d’autrefois qu’on aime encore quoiqu’on ne l’ait plus. Alors, quand tu en seras là, je reviendrai ; je serai meilleur peut-être, et toi plus sage.
      Mais ne pense pas, je t’en prie, je t’en supplie, ne pense jamais que j’aie jamais voulu ni t’humilier ni te railler, et qu’il y ait eu en moi ironie, dédain ou intention de te faire souffrir ! Non, non, mille fois !
      Je ne parle pas de moi ; je mets ici de côté ce que je pense, ce que je sens. Il ne s’agit que de toi. Réfléchis-y. Je peux te voir quelques heures, dans quelques jours. Ce serait peu. Puis, je serai longtemps sans revenir. Je ne te donne pas de conseil parce que tu accuserais soit mon indifférence, soit mon amour d’y être intéressés. Fais ce que tu voudras ; mais ensuite ne m’accuse plus ; accuse-toi.
      Un temps viendra, si tu vieillis, où tu découvriras de la tendresse dans ce qui te semble cruel, et de la délicatesse peut-être à ce que tu trouves outrageant.
      Adieu, adieu ; si le ciel était juste, il te donnerait le bonheur que tu n’as pas trouvé en moi. Y a-t-il à boire dans un verre vide ?
 

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      Croisset. Mercredi, 28 avril 1847.
      Je pars demain matin pour Paris, et samedi je commence mon voyage de Bretagne. Avant de m’en aller, cher Ernest, je t’envoie un adieu comme si tu étais là. Si nous avions eu plus d’argent, plus de liberté surtout, en un mot si je ne me trouvais presque forcé de ne pas quitter ma mère, qui est dans un vide si complet et si triste, au lieu de la Bretagne nous eussions pris la Corse. Je n’aurais pas été fâché d’aller revoir la baie d’Ajaccio, la plage de Cargèse et encore plus l’aimable substitut que je connais par-delà la Méditerranée.
      Comme j’ai pensé à toi, à nous deux, lorsqu’il y a trois semaines est venu le temps de Pâques ! J’ai songé à ce vieux Jean qui se faisait payer de si longues bouteilles de vin blanc, à la vallée de Cléry où je t’ai vu te tordre de rire, au Château-Gaillard où nous fumions des cigares au soleil, couchés sur les cailloux. Te souviens-tu, vieux, du pââté d’Amiens que j’ai englouti à moi tout seul un Vendredi Saint, et du petit vin de Collioure que je humais si lestement ? Étions-nous gais alors, et nous nous croyions tristes ! Nous l’étions aussi, mais que de bonnes bouffées de verve ! Maintenant tout ça s’est aplati, nivelé ; il me semble que les angles de ma vie se sont usés sous le frottement déjà nombreux de tout ce qui a passé dessus. Si tu savais l’existence monotone, plate (et dont la régularité tranquille fait le seul charme) que mène ton Gustave que tu as connu si turbulent d’idées et si criard ! Ma mère et moi nous sommes seuls maintenant à ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas ; au contraire, ils élargissent votre solitude. Mais je travaille, je lis beaucoup. Je médite et je n’écris pas, devenant de plus en plus rechigné et dégoûté de tout ce que je ne trouve point parfait. Ainsi la journée se passe et le lendemain recommence.
      J’ai besoin cependant de prendre un peu l’air, de respirer à poitrine plus ouverte, et je pars avec Du Camp nous promener sur les grèves de Bretagne, avec de gros souliers, le sac au dos, à pied. Nous reviendrons à la fin de juillet. Dans un mois, ma mère viendra nous faire une visite à Vannes. Tâche, au milieu de tes préoccupations magistrales, de m’envoyer au moins une lettre pendant ce temps-là. Je serai à Brest vers le 10 juin. Voilà l’endroit le plus sûr où tu peux m’adresser ton style ; ou, si tu aimes mieux, adresse ta, ou tes (ce sera meilleur) lettres à Achille pour me la, ou les faire parvenir.
      J’ai vu Alfred jeudi dernier. Son épouse va l’enrichir d’un fils ou d’une fille d’ici à quelques semaines. Voilà un crapaud qui me fera rire rien qu’à le regarder. Son père a toujours la même balle ; il végète comme par le passé, et encore plus que par le passé, dans une paresse profonde. C’est déplorable. [...]
      Je comprends bien, va, les ennuis que tu éprouves là-bas, et les aspirations qui te prennent, à tes heures de délaissement, vers le sol natal. La patrie est peut-être comme la famille : on n’en sent bien le prix que lorsqu’on n’en a plus.
      Adieu, cher ami, continue à poursuivre le crime et à protéger les moeurs. Porte-toi bien, voilà tout ce que je demande, et pense à ton vieux Flaubert.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      [Ultima du 30 avril 1847.]
      
Jamais je n’ai eu tant conscience du peu de talent qui m’est départi à exprimer des idées par des mots. Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je pas donnée cent fois, et, j’ose dire, dans chaque lettre depuis des mois entiers ? Que veux-tu que je te redise que je ne t’aie dit ?
      Tu veux savoir si je t’aime, pour trancher tout d’un coup et en finir franchement. N’est-ce pas ce que tu m’écris hier ? C’est une question trop large pour qu’on y réponde par un "OUI" ou par un "NON". C’est ce que je vais pourtant tâcher de faire afin que tu ne m’accuses plus de toujours biaiser. J’espère qu’aujourd’hui au moins tu me rendras justice. Je ne suis pas gâté de ce côté !
      Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie ; il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui, dans l’âme, qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : NON. Comme assaisonnement : OUI.
      Si tu entends par aimer avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le coeur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non.
      Si tu entends par aimer vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (alors qu’on n’était pas désespéré non plus quand on embrassait dans leur bière ses plus tendrement chéris), pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser votre coeur les jours de fatigue, sans que, pour cela, on en soit pas beaucoup plus amusé de se lever tous les matins ; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que tous les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien, et que les petits vous coûtent : oui.
      Ah ! quand je t’ai vue, pauvre amie, t’embarquer, si jolie dans cet océan (rappelle-toi mes premières lettres), ne t’ai-je pas crié : "Non, reste, reste au rivage, dusses-tu y vivre toujours pauvre !"…
      Maintenant, ôte de ton esprit les suppositions qui y sont relativement aux influences étrangères que tu crois agir sur moi, ma mère, Phidias, Max. Il n’en est rien, pas plus Max que les autres. Je ne sache jusqu’à présent que personne m’ait fait faire quelque chose en bien ou en mal, ou donné même une opinion. Je ne me raidis contre rien, mais cela se trouve ainsi, tout naturellement, sans que je sache comment.
      Quant à tes dissensions avec Max, il faut songer que, dans tout cela, il venait chez toi pour servir tes intérêts et non les siens. Il a pu être blessé (vu qu’il se blesse fort aisément, en quoi nous différons, tu vois, malgré le pacte qui nous lie, comme tu dis) de plusieurs choses véhémentes que tu lui as écrites, ou même fatigué d’être si souvent employé à cause de moi. Le rôle de confident, s’il est honorable, n’est pas toujours amusant, ni le calomnié du reste. Il t’était tout dévoué, le pauvre garçon. À l’occasion il le serait encore.
      Un mot. Tu reviens sur nos dissemblances d’intelligence, sur Néron, etc. (Néron !) N’en parlons plus, ce sera plus sage. Ces explications-là, outre qu’elles me sont difficiles à produire, me font un mal affreux. Oui, un mal inouï, car elles touchent de trop près au plus profond de mon moi.
      Si cette lettre te blesse, si c’est là le coup que tu attendais, il me semble qu’il n’est pas si rude. Tu me priais tant de t’assommer ! N’en accuse au reste que toi seule. Tu m’as demandé à genoux que je t’outrage. Eh bien, non ! je t’envoie un bon souvenir.
      Tu te trompes en disant que je suis bon pour les autres, dur pour toi seule, et tu prends un exemple de ce que je n’en veux pas à Phidias pour tous ses procédés. Ah, mon Dieu non ! Il peut les redoubler, les exagérer tant qu’il voudra ; j’en rirai. Qu’est-ce que ça me fait ? Qu’est-ce que je lui demande ? Sa société quand je vais le voir, lui enfin ; or s’il était autre, ce ne serait plus celui-là que je veux.
 

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      Nantes, 17 mai. [1847]
      Puisque vous vous obstinez à ne plus vouloir me donner de vos nouvelles et à vivre pour moi, comme si vous étiez morte, je suis forcé de vous en demander moi-même. Qu’est-ce que vous faites et comment portez-vous la vie ? Si c’est moi qui ai causé votre malheur, pourquoi aussi ne m’appelleriez-vous pas dans votre infortune ? Pourquoi ne guérirais-je pas d’une main la blessure que j’ai faite de l’autre ? Voyons, Louise, soyez bonne encore ; ne me méprisez pas, car je ne le mérite pas, et ne m’oubliez pas complètement, car moi je pense à vous souvent, tous les jours, et j’avoue, sans fierté, que je souffre à l’idée que dans ton coeur tu m’accuses. Pourquoi n’avez-vous pas pris les choses comme elles devaient être prises, et l’homme, et le milieu où il se trouvait, et toutes les exigences de sa vie ? Mais je ne veux pas vous faire de reproches. Étiez-vous libre d’aimer autrement ? Est-ce qu’on est ce qu’on veut ? Avons-nous seulement la certitude de nos désirs et de nos répulsions ? À qui n’est-il pas arrivé de douter de son affection la plus profonde et de se demander s’il ne prenait pas le change ?
      Vous avez cru, par exemple, qu’intentionnellement je faisais tout ce que je pouvais pour me détacher de vous et que ma tête exigeait la dépossession de mon coeur. Eh bien, non ! mille fois non ! Que n’aurais-je pas donné, au contraire, pour en avoir un à la hauteur du vôtre ! Je me suis montré ce que je suis, j’ai paru brutal parce que j’ai été franc, et dur parce que je n’ai pas été hypocrite.
      Si je vous revois (si vous pensez que cela soit sans danger pour vous), ce ne sera pas un autre homme, mais le même avec ce qu’il avait de bon et de mauvais. Si, au contraire, cette lettre reste encore sans réponse ce sera donc un adieu, un long adieu comme si l’un était parti pour les Indes et l’autre pour l’Amérique, sur deux continents distincts ; vous avec beaucoup de choses, moi avec presque rien. Nous penserons sans doute l’un à l’autre et nous nous enverrons dans l’âme des souhaits muets et des tendresses secrètes, et puis ça passera et nous ensuite. Mais, quand vous aurez besoin d’un ami, Louise, rappelez-vous de moi ; aux grandes occasions de douleur pensez à moi.
      Adieu, et quand votre fille dormira cette nuit, allez l’embrasser de ma part.
      Poste restante Vannes, jusqu’à la fin du mois.
 

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926.
      Quimper, le 11 juin. [1847]
      Mon vous n’exprime pas aussi bien ce que je suis pour toi, que tu. Je te tutoie donc, car j’ai pour toi un sentiment spécial et particulier, auquel en vain je cherche un nom juste sans le pouvoir trouver, et si je t’écris ce n’est pas, comme tu dis, parce que je n’ai rien de mieux à faire, car souvent, dans la journée, je t’envoie de bonnes pensées. Oui, souvent je songe à toi je te vois, au milieu de ta triste vie, rendue plus triste par moi, seule dans ton petit boudoir, seule dans ta maison, isolée dans ton coeur, qui n’a pour habitants que des ennuis et des chagrins que j’ai augmentés, mon Dieu ! que j’ai augmentés. Voilà ce que je me reproche sans cesse. Mais est-ce ma faute, encore un coup ! Plus tard, si je vis, si tu vieillis, j’écrirai peut-être toute cette histoire qui n’en est même pas une. Alors elle nous paraîtra peut-être à nous-mêmes toute simple et toute naturelle. Vues à distance les choses prennent des proportions régulières et se couvrent d’une couleur normale. De près nous étions, au contraire, choqués de leur discordance et des tons criards qui les bigarraient. Sache donc une fois pour toutes que jamais je ne me suis moqué de toi (je ne me suis jamais moqué de personne si ce n’est de moi peut-être), et que tu n’as pas été ma dupe. Je crois n’en avoir encore fait aucune. Je l’ai quelquefois été au contraire. Me moquer de toi, et pourquoi ? Non, rassure-toi, rassure-toi et, si tu doutes de mon amour, ne doute pas du moins de mon respect. Le mot peut te paraître ridicule, mais il est d’une vérité intense et profonde. Oui, ton amour à toi m’inspire du respect parce qu’il me paraît singulièrement beau et singulièrement surnaturel. Tu m’accuses d’orgueil ; tout le monde me juge de même. Eh bien ! accepte cette confidence : avant toi, je n’ai pas été aimé. En secret, je n’en sais rien ; mais de fait, non, jamais. Tu es la première et la seule que j’aie vue m’aimer comme toi, d’une manière aussi douloureuse et partant aussi solide. Je t’aime avec les restes de mon coeur que d’autres amours ont dévoré jusqu’au dernier fil, et je m’émeus d’une commisération amère, d’une tendresse âcre, à sentir que je n’ai que cela pour satisfaire l’appétit de ton âme. Comme l’or est creux ; tu m’accuses. Accuses-en la vie elle-même, qui est un triste régal. Tu m’as ôté une opinion que j’avais : c’est qu’une femme ne pouvait s’éprendre de moi et garder cette manie longtemps, ce qui me semblait impossible. Mais j’aimerais mieux être resté dans cette conviction. Et pourtant je sens que t’ôter de moi ce serait m’ôter trop. Restes-y donc.
      Je voulais te parler de mon voyage, mais j’aime mieux te parler de toi et de nous. À quoi cela m’avancera-t-il, ce voyage ? À être un peu plus triste cet hiver. Ah ! pas de soleil ! L’ombre est trop noire ensuite ! Je hume l’air, j’aspire l’odeur des aubépines et des ajoncs, je marche au bord de la mer, j’admire les bouquets d’arbres, les coins de ciel floconnés, les couchers de soleil sur les flots, et les goémons verts qui s’agitent sous l’eau comme la chevelure des Naïades, et le soir je me couche harassé dans des lits à baldaquin où j’attrape des puces. Voilà. Au reste, j’avais besoin d’air. J’étouffais depuis quelque temps. Tu me demandes si je suis plus heureux : mais, je ne me plains pas ; et si j’éprouve moins de désillusions : je n’en éprouve point. Franchement, j’en ai peu éprouvé dans la vie, étant né avec une provision médiocre d’illusions. Quand on compte sur peu, on est toujours étonné de ce qu’on trouve. Demain matin ou plutôt dans quelques heures (il est tard, tout dort, et toi aussi peut-être), nous partons pour Brest où nous ne devons arriver que dans quinze jours, après avoir fait près de quatre-vingts lieues à pied sur le bord de la mer. À Brest donc je t’écrirai, et j’espère une lettre plus longue.
      Adieu, chère amie, adieu, je t’embrasse sur les yeux pour les essuyer s’ils pleurent.
      Amitiés et souvenir de Max.
 

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