1852

  
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Janvier : lettres 301 à 306

Rédaction de Madame Bovary (suite). En juillet, Flaubert termine la première partie. À la fin de l’année, il en est à la visite d’Emma et de Léon chez la nourrice (IIe partie, chap. 3). En compagnie de Bouilhet, il corrige longuement les poèmes que lui soumet Louise Colet.

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
1 heure du matin. [1852].
      [Pléiade : 9 janvier 1852]

      La Banque que j’avais projetée échoue ; mon compte fait et ma place payée il me restera 3 francs. Il m’en aurait fallu au moins une dizaine. J’en suis vexé. Enfin !... c’eût été de l’argent agréablement jeté par la fenêtre ! et j’en ai tant jeté sottement.
      Adieu, pauvre coeur, adieu. J’ai entendu tout à l’heure le bruit de tes deux portes se refermer. Demain soir je serai là-bas ; je ne sortirai plus de chez toi comme tous ces jours-ci. Quand tu liras ce billet je serai déjà rentré dans ma longue vie habituelle.
      Adieu, ne te décourage pas. Grandis de plus en plus. L’orgueil est un dur consolateur, mais il console.
      Adieu encore, je t’embrasse de tous mes membres et de toute mon âme.

   ***

 

À Parain.

      [Croisset, janvier 1852].
      [Pléiade : 15 janvier 1852]

      Eh bien ! vieux père Parain, vous ne venez donc pas ? Savez-vous que ma cheminée s’embête de ne plus vous avoir à cracher dans ses cendres ? N’est-ce pas avant un mois que nous vous reverrons ? Dépêchez-vous, mon vieux compagnon ; maman s’ennuie beaucoup de ne pas vous avoir. La société de miss Isabelle n’a pas pour elle remplacé la vôtre, et voilà aussi le moment venu de faire un tas de rangements pour lesquels vous lui serez fort utile. Quant à moi, vous savez si votre présence m’est agréable ; elle fait presque partie de mon existence. Depuis que nous sommes revenus de Paris, il fait ici un temps affreux. La maison est pleine d’humidité au rez-de-chaussée. Les murs suent comme un homme qui a trop chaud. On a été obligé de faire du feu partout. Maman s’est décidée à démeubler la maison de Rouen. Ce ne va pas être un petite affaire quand vous serez revenu.
      Tout le temps que nous avons été à Paris, Liline a été mauvaise comme le diable. J’avais conseillé de la renvoyer à Olympe pour la duire un peu ; mais depuis que nous sommes ici, son humeur est redevenue plus sociable.
      Vous trouverez chez Achille une nouvelle figure anglaise ; je ne la connais pas encore.
      Je me suis trouvé, comme vous savez, à Paris, lors du coup d’État. J’ai manqué d’être assommé plusieurs fois, sans préjudice des autres où j’ai manqué d’être sabré, fusillé ou canonné, car il y en avait pour tous les goûts et de toutes les manières. Mais aussi j’ai parfaitement vu : c’était le prix de la contre-marque. La Providence, qui me sait amateur de pittoresque, a toujours soin de m’envoyer aux premières représentations quand elles en valent la peine. Cette fois-ci je n’ai pas été volé ; c’était coquet.
      Le poème du sieur Bouilhet a bien mordu. Le voilà maintenant posé d’aplomb dans la gent de lettres. L’année prochaine il s’en ira à Paris et me plantera là, ce dont je l’approuve, mais ce qui ne m’égaye pas quand j’y pense.
      Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros. Les beaux temps de Saint Antoine sont revenus. Fasse le ciel que le résultat me satisfasse davantage !

      ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mercredi, 1 heure. [14 janvier 1852].
      [Pléiade : 12 janvier 1853]

      Je suis d’une tristesse de cadavre, d’un embêtement démesuré. Ma sacrée Bovary me tourmente et m’assomme. Bouilhet m’a fait, dimanche dernier, des objections sur un de mes caractères et sur le plan, auxquelles je ne peux rien ; et quoiqu’il y ait, dans ce qu’il m’a dit, du vrai, je sens pourtant que le contraire est vrai aussi. Ah ! je suis bien las et bien découragé ! Tu m’appelles Maître. Quel triste Maître !
      Non, tout cela n’a pas été assez creusé peut-être, car ces distinctions de la pensée et du style sont un sophisme. Tout dépend de la conception. Tant pis ! Je vais continuer, et le plus vite possible, afin de faire un ensemble. Il y a des moments où tout cela me donne envie de crever. Ah ! je les aurai connues les affres de l’Art.
      Enfin, je m’en vais secouer un peu ce manteau d’angoisses qui m’accable et te répondre. Ma lettre ne sera pas longue. Je profite d’une occasion pour Rouen, afin que tu aies ceci demain matin, à ton réveil.
      J’ai reçu Les Fantômes. La première partie est bonne, mais la dernière est plus faible. J’aurais voulu quelque chose de plus roide. Si tu n’en es pas pressée, ce sera une autre fois que je te la renverrai avec des remarques.
      1. – Il faut mettre perce dans le vers de squelette. Ailleurs, au lieu de ses os perçaient (creusaient est complètement faux), c’est l’idée de on voyait ses os sous...
      Plomber, dans le sens que tu lui donnes, ne s’emploie, selon le dictionnaire de l’académie, qu’au participe passé. teint plombé, pour dire livide, c’est-à-dire vert et non couleur de plomb. Sois sûre que ce n’est pas pur de dire : le soleil plombait ses cheveux.
      2. – Oui, mais il me semble qu’il y avait un autre mot que contour et qui valait mieux ?
      4. – C’est l’idée même que je trouvais trop chargée et exclusive. "Vont languir seules", parce que les jeunes gens sont partis, est trop cru ; j’aimerais mieux que le sentiment fût plus général, qu’elles fussent tristes du départ des conscrits, par plus de sentiments que celui seulement de l’apitoyement d’amour.
      5. – Sur le manuscrit mets-nous ces variantes, la 2e en note et la première dans le texte même.
      7. – Parmi est peut-être prétentieux et il arrête.
      Pourquoi (au risque de la césure passée) ne pas trouver un verbe plus long que ployé et alors tu mettrais par.
      8. – Mets feu ranimé de tes cendres tu sors ou ravivé peut-être ? il faut voir tout le couplet.
      11. – On va l’interrogeant est fort lourd ; et puis on ne va pas l’interrogeant, on l’interroge tout simplement et très brutalement. D’ailleurs c’est inutile si tu pouvais suivre l’idée jusqu’au bout du vers et mettre argent.
      12. – Débris aimés ne vaut rien. J’aime mieux fantômes. Tu peux mettre aussi ombres, mais tu l’as, je crois, plus bas. Ce qui excuserait débris, ce serait poussière que tu as plus bas ?
      13. – Tant pis, en présence n’est pas heureux. Il se présente n’est pas heureux, quoique ce soit l’idée. C’est il s’en va, il se traîne...
      Qu’empreint la mort sous son râle étouffant. Ce vers-là n’est pas bon, mais restes-y (et je te ferai observer, en passant, chère Muse, que souvent tu changes plus que tu ne corriges). Empreint est mauvais ; c’est qu’y fixe et puis sur nous. L’idée est : erre un calme sourire que la mort balance, fait flotter sur son visage. Si tu parles du râle cela contrariera, comme idée, celle du sourire. On ne peut matériellement sourire quand on râle. Ce sont deux gestes de figure opposés. Simplifie ton idée et tu en viendras à bout facilement.
      Ses cris aigus dispersés dans la nuit. Il faut à toute force un singulier, son cri. Dispersés est bien mou.
      Voici comme je ferais :

      Puis tout se tait, les champs deviennent pâles
      Et l’on n’entend que le Rhône qui fuit
      Et le coucou jetant par intervalles,
      Son cri sonore au milieu de la nuit (?)

      
Va maintenant et sois sûre que ta Paysanne est faite.
      Adieu, mon pauvre cher coeur. Moi je suis bien accablé ; ma tête pèse 300 livres. Voilà plusieurs jours que j’en ai abandonné Sophocle et Shakespeare. Comme c’est beau les histoires de l’ami ! Elles m’ont bien amusé. Encore adieu, mille baisers.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
[Croisset] Vendredi soir [16 janvier 1852].
      Il se pourrait que la lettre que j’ai écrite à miss Harriet lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n’ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l’Album, si elle n’a pu s’en défaire avantageusement ou en partie ?
      La semaine prochaine il faut que j’aille à Rouen. Je mettrai au chemin de fer Saint Antoine et un presse-papier qui m’a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l’ai pas donnée encore : elle me sert de cachet. Je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t’enverrai donc bientôt cette bague.
      Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Éducation. Elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis. En tous cas je n’approuve point ton idée d’enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble. Il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Ce caractère de Jules n’est lumineux qu’à cause du contraste d’Henry. Un des deux personnages isolé serait faible. Je n’avais d’abord eu l’idée que de celui d’Henry. La nécessité d’un repoussoir m’a fait concevoir celui de Jules.
      Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux. C’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J’ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c’est celui de leur voyage en Amérique et toute la lassitude d’eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d’Italie. C’est payer cher un triomphe de vanité qui m’a flatté, je l’avoue. J’avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l’humain dans un livre et du lyrisme dans un autre). J’ai échoué. Quelques retouches que l’on donne à cette oeuvre (je les ferai peut-être), elle sera toujours défectueuse ; il y manque trop de choses et c’est toujours par l’absence qu’un livre est faible. Une qualité n’est jamais un défaut, il n’y a pas d’excès. Mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité ? En résumé, il faudrait pour l’Éducation récrire ou du moins recaler l’ensemble, refaire deux ou trois chapitres et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l’on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c’est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi ; mais l’enchaînement de la cause à l’effet ne l’est point. Voilà le vice du livre, et comment il ment à son titre.
      Je t’ai dit que l’Éducation avait été un essai. Saint Antoine en est un autre. Prenant un sujet où j’étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n’avais qu’à aller. Jamais je ne retrouverai des éperdûments de style comme je m’en suis donné là pendant dix-huit grands mois. Comme je taillais avec coeur les perles de mon collier ! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil. Seconde tentative et pis encore que la première. Maintenant j’en suis à ma troisième. Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.
      Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.
      C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.
      Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller. En attendant, je travaille à mon roman avec coeur. Les beaux temps de Saint Antoine vont-ils revenir ? Que le résultat soit autre, Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. J’ai retrouvé ici de la sérénité. Il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.
      La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale. On le regarde comme un homme d’esprit, mais perdu ; c’est un paria. Si j’avais eu quelques doutes sur la valeur de l’oeuvre et de l’homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait. On n’en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays ! (C’est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l’orgueil que des bravos. Le voilà donc, pour sa biographie future, classé grand homme d’après toutes les règles de l’histoire.
      Tu me rappelles dans ta lettre que je t’en ai promis une pleine de tendresses. Je vais t’envoyer la vérité ou, si tu aimes mieux, je vais faire vis-à-vis de toi ma liquidation sentimentale non pour cause de faillite (Ah ! il est joli celui-là), au sens élevé du mot, à ce sens merveilleux et rêvé qui rend les coeurs béants après cette manne impossible. Eh bien non, ce n’est pas de l’amour. J’ai tant sondé ces matières-là dans ma jeunesse que j’en ai la tête étourdie pour le reste de mes jours.
      J’éprouve pour toi un mélange d’amitié, d’attrait, d’estime, d’attendrissement de coeur et d’entraînement de sens qui fait un tout complexe, dont je ne sais pas le nom mais qui me paraît solide. Il y a pour toi, en mon âme, des bénédictions mouillées. Tu y es en un coin, dans une petite place douce, à toi seule. Si j’en aime d’autres, tu y resteras néanmoins (il me semble) ; tu seras comme l’épouse, la préférée, celle à qui l’on retourne ; et puis n’est-ce pas en vertu d’un sophisme que l’on nierait le contraire ? Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n’est-ce pas ? Tout. Les momies que l’on a dans le coeur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles.
      Les sens, un jour, vous mènent ailleurs ; le caprice s’éprend à des chatoiements nouveaux. Qu’est-ce que cela fait ? Si je t’avais aimée dans le temps comme tu le voulais alors, je ne t’aimerais plus autant maintenant. Les affections qui suintent goutte à goutte de votre coeur finissent par y faire des stalactites. Cela vaut mieux que les grands torrents qui l’emportent. Voilà le vrai et je m’y tiens.
      Oui je t’aime, ma pauvre Louise, je voudrais que ta vie fût douce de toute façon, et sablée, bordée de fleurs et de joies. J’aime ton beau et bon visage franc, la pression de ta main, le contact de ta peau sous mes lèvres. Si je suis dur pour toi, pense que c’est le contre-coup des tristesses, des nervosités âcres et des langueurs mortuaires qui me harcèlent ou me submergent. J’ai toujours au fond de moi comme l’arrière-saveur des mélancolies moyen âge de mon pays. ça sent le brouillard, la peste rapportée d’Orient, et ça tombe de côté avec ses ciselures, ses vitraux et ses pignons de plomb, comme les vieilles maisons de bois de Rouen. C’est dans cette niche que vous demeurez, ma belle ; il y a beaucoup de punaises, grattez-vous.
      Encore un baiser sur ta bouche rose.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
[Croisset, 17 janvier 1852. Samedi soir, 3 heures].
      [Pléiade : 15 janvier 1853]

      Il est temps que tu t’arrêtes en tes corrections de la Paysanne. Finis celles-là, c’est assez ; tu ne ferais plus que la gâcher.
      1. – Pointaient n’est pas bien fameux parce qu’il vient tout de suite à la pensée le mot perçaient qui est le propre ; mais enfin c’est une tache ; ce serait saillissaient si l’on pouvait.
      2., 3. : Bon.
      4. – Hercule, atroce, épiant sa torture, mauvais. Mais il me semble que ce qui était là précédemment valait mieux.
      5. – Bon.
      5 bis. – Oui, songes vaut mieux, mais le doux paysage du vieux château : nous avons bien des fois ce château. Mets donc son pays.
      6. – Fais donc attention que renaît est une métaphore et, quelque renaissance de sentiment qu’il y ait dans le coeur de quelqu’un, on ne peut jamais dire qu’il renaît, que ta Jeanneton renaît au moment même où elle meurt.
      Tout le couplet de la mort de J. me paraît maintenant irréprochable, si ce n’est le fameux vers du sourire. Voici la version que j’aime le mieux :

      À ces doux bruits dont son coeur fut bercé,
      Sur son visage erre un calme sourire
      Qui dans la mort y demeure fixé.

      
Ce vers est mauvais, mais il est clair. Il faut en garder presque tout. Si tu pouvais le faire ainsi :

                 ... un calme sourire
      qui... y flotte... et demeure fixé.

En mettant ton y plus haut tu retranches de la dureté à y demeure qui est bien lourd, mais propre ; et ne t’embarrasse pas de la mort, on le devine très bien. C’est de même que pour le Rhône ; ton plus n’est pas utile et j’aime bien mieux la tournure :

      et l’on n’entend que le Rhône qui fuit, etc.

      
7. – C’est peu important. Mets les deux variantes en marge du manuscrit au net. On ne peut pas toujours juger bien l’effet d’un vers isolé.
      8. – Sois sûre que quel est cet indigent est farce. C’est le mot (en soi) que je blâme et non pas la tournure, l’intention. Je le blâme comme vilain.
      Pour tes morts, il faut garder, à la fin, la tournure du présent, parce que...
                          Et telle est la frayeur
      Qu’en vain on cherche un autre fossoyeur

est excellent.
      C’était en présence de que j’avais repris, comme peu élégant en soi. Au reste mets-nous ces deux variantes en marge du manuscrit, sur la page blanche. Quant à présence, c’est une bien légère tache.
      Tu vois donc qu’il ne te reste presque plus rien à faire. Mets-toi à l’Acropole ; il est temps, grandement temps.
      J’ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. J’ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t’irai voir. Je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi. S’il ne t’écrit pas plus souvent, c’est qu’il n’a rien à te dire ou qu’il n’a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu’il est occupé huit heures par jour à ses leçons ; il a reçu l’autre jour d’Edma une lettre charmante. Je crois que la conjonction aura lieu à la première rencontre.
      J’ai été cinq jours à faire une page ! La semaine dernière, et j’avais tout laissé pour cela, grec, anglais ; je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits ; il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais ; mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi maintenant cinquante pages d’affilée, où il n’y a pas un événement, c’est le tableau continu d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif ; amour d’autant plus difficile à peindre qu’il est à la fois timide et profond, mais hélas ! Sans échevelements internes, parce que mon monsieur est d’une nature tempérée. J’ai déjà eu dans la première partie quelque chose d’analogue. Mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu’il faut différencier pourtant. Si c’est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c’est peindre couleur sur couleur et sans ton tranché (ce qui est plus aisé). Mais j’ai peur que toutes ces subtilités n’ennuient et que le lecteur n’aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là dedans de l’action, j’agirais en vertu d’un système, et je gâterais tout. Il faut chanter dans sa voix ; or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d’ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d’aspect. Nouvelle ! Le jeune Du Camp est officier de la Légion d’honneur ! Comme cela doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu’il a fait depuis qu’il m’a quitté, il est certain qu’il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu’il a fait de la route (extérieure). Tu le verras, à quelque jour, attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête, femme, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que ça le pousse, c’est l’important. Admirable époque (curieux symbolisme !), comme dirait le père Michelet, que celle où l’on décore les photographes et où l’on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu’il faudrait avoir faits avant d’arriver à cette croix d’officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n’y a qu’un seul de commandeur, c’est Monsieur Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l’honneur manque !
      Adieu ma pauvre chère vieille féroce,
      Tout à toi,
      Ton Gustave.
      
      Je ne te renvoie pas la page que tu m’as envoyée avant-hier, le contenu s’en trouve dans les pages ci-incluses.
      Voilà, je crois, tout et il me semble n’oublier rien. Tu vois que c’est bien peu de chose, pauvre chère Muse. Aussi je m’attends à avoir dimanche un manuscrit irréprochable. Quand je dis dimanche, j’ai tort. Tu devrais encore être une quinzaine ; ou plutôt, je me mettrais à rêver l’Acropole de suite et je ferais ces corrections tout à mon aise. C’est un travail si ennuyeux que de corriger ainsi tout en bloc !
      Je t’engage à te dépêcher de commencer l’Acropole, pour avoir du temps à nous pour les corrections. Tu as l’habitude d’attendre toujours au dernier moment. Alors on se hâte, on s’essouffle, on ne fait rien de bien. Rappelle-toi le charivari où nous étions pour les corrections de ton volume. Il faut laisser cette manière de travailler aux journalistes. J’ai reçu, à propos de journaliste, une lettre de Du Camp, fort aimable. Houssaye est parti de la Revue. Du Camp, du reste, m’a l’air fort content. Si c’est de ses oeuvres, il n’est pas difficile. La Revue, dit-il, va bien. Dieu le sait ; mais j’ai peu envie de contribuer à cette gloire.
      Lis aussi dans ce dernier numéro le conte de Champfleury. Je suis curieux d’avoir ton avis. As-tu lu la scène de l’écurie dans l’Âne d’or, et la prière à Isis ? Je te recommande, dans les États du Soleil, le combat de l’animal glaçon et le royaume des Arbres. Je trouve cela énorme de poésie.
      Sais-tu ce que tu devrais faire, ma vieille ? C’est de prendre l’habitude religieuse, tous les jours, de lire un classique pendant au moins une bonne heure.
      En fait de vers français, il n’y en a qu’un comme facture, c’est La Fontaine. Hugo vient après, tout plus grand poète qu’il est, et, comme prose, il faudrait pouvoir faire un mélange de Rabelais et de La Bruyère.
      Ah ! si je t’avais connue dix ans plus tôt et que j’eusse eu, moi, dix ans de plus ! Mais marche, bon courage ! Tu es en bonne voie et il faut profiter du vent arrière, tant qu’il souffle dans la voile.
      Adieu, chère coeur, il est bien tard.
      Je t’embrasse tendrement.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À Ernest Chevalier.

      Croisset, 17 janvier 1852.
      Non, mon bon vieil Ernest, je ne t’ai pas oublié ! Ta vie ne m’est pas plus indifférente que la mienne ne te l’est et, quand ta lettre m’est arrivée, il y avait cinq ou six jours que je pensais très fortement à toi, sans autre motif, et que j’allais t’écrire. Nos deux volontés se sont croisées.
      J’ai vu avec peine que tu en avais plein ton sac de cette chère existence, pauvre bougre ! L’affection que tu portes à ta femme n’est pour toi qu’une série de soucis. Je sais par moi-même ce que c’est que de voir souffrir ceux que l’on chérit. Il n’y a pas de pire misère parce qu’il n’y en a pas où l’on sente plus son impuissance. Tu me dis que tes cheveux blanchissent ; les miens s’en vont. Tu retrouveras ton ami à peu près chauve. La chaleur, le turban, l’âge, les soucis peuvent bien être la cause de cette sénilité précoce du plus bel ornement de ma tête. Je ne pourrai jamais dire à un François 1er quelconque :

      Nous avons tous les deux au front une couronne.

      
Ah ! pauvre vieux et bon ami, où est le temps où chevelure, gaieté, espérances, tout cela flottait au vent ! La blague aussi est tombée. Quand je me rappelle le passé et ce vieux Garçon (que j’ai retrouvé à Rhodes, par parenthèse, dans la personne de Pruss, le consul), je suis jaloux de tant de choses dépensées tout d’un coup. J’en voudrais avoir quelque chose maintenant.
      Me voilà revenu à Croisset, auprès de mon feu, et bûche moi-même. Je suis recourbé sur mon travail acharné. J’ai abandonné toute idée de tapage quelconque. Ce que j’en fais est pour moi, pour moi seul, comme on joue aux dominos afin que la vie ne vous soit pas trop à charge. Si je publie (ce dont je doute), ce sera uniquement par esprit de condescendance vis-à-vis de ceux qui me le conseillent, pour n’avoir pas l’air d’un orgueilleux, d’un ours entêté. Rien de plus monotone que ma vie ; elle s’écoule plus uniforme à l’oeil que la rivière qui passe sous mes fenêtres. La petite fille apporte un peu de gaieté dans la maison. Quant à ma mère, elle vieillit de corps et d’humeur. Un désoeuvrement triste l’envahit, avec les insomnies qui l’épuisent. Moi, je suis là entre eux deux. Le dimanche seulement Bouilhet vient ; je cause un peu et puis j’en ai pour huit jours.
      En fait de nouvelles, j’ai été au mois d’octobre à l’Exposition de Londres, qui était une fort belle chose, quoique admirée de tout le monde. J’ai passé dernièrement six semaines à Paris et j’ai manqué d’être assommé plusieurs fois lors du coup d’État.
      L’ami Bouilhet vient de débuter avec éclat dans la Revue de Paris par un conte romain (Melaenis) qui l’a posé de suite, parmi les artistes, au premier rang ou tout au moins immédiatement au second. Je n’en doutais du reste nullement. Quant au sieur Du Camp, sa Revue de Paris marche bien. Ils vont gagner de l’argent. Il n’y a que moi qui reste toujours avec une non-position et léger escholier comme à 18 ans. Je vois cependant tous mes camarades ou mariés, ou établis, ou sur le point de l’être. À propos, j’ai un mien ami qui veut me faire faire un mariage de deux cent mille livres de rentes avec une mulâtresse qui parle six langues, est née à La Havane et a une humeur charmante. Me vois-tu en train de confectionner un tas de moricauds ? Oïmé ! Je n’en ai guère envie, de la femme ni des enfants. Quant à l’argent, moins qu’autrefois. J’ai bien vieilli sous le rapport d’un tas de cupidités dont la satisfaction, jadis, me semblait indispensable. Et puis à force de se répéter que les raisins sont verts, ne finit-on pas par le croire ? Aussi je vais donc au jour le jour, travaillant pour travailler, sans plan de vie, sans projets (j’en ai trop fait, de projets), sans envie quelconque, si ce n’est de mieux écrire.
      Quant à la question matérielle, mon voyage m’a écorniflé un peu. D’un autre côté, la fortune de ma mère ne s’améliore pas par le temps qui court. Enfin !
      Et toi, donne-moi de tes nouvelles et surtout de celles de ta femme. Reprenons l’habitude de nous donner de temps à autre signe de vie. Si tu m’avais écrit cet été que tu étais aux Andelys, j’y aurais été certainement.
      Adieu, mon bon vieux, reçois la plus cordiale embrassade de ton plus vieil ami.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche, 1 heure. [25 janvier 1852].
      Je commençais, pauvre chère amie, à être inquiet de toi quand j’ai reçu ce matin ta bonne lettre. De jour en jour je remettais à t’écrire pour savoir de tes nouvelles et j’avais fixé ce jourd’hui comme le dernier pour en attendre. J’avais en tête que tu étais malade.
      Épouse de Mahomet ! Je t’envoie Saint Antoine, un presse-papier et un petit flacon d’huile de santal ; il y en a les deux tiers de ma provision. Tu en verseras une demi- goutte sur n’importe quoi et tu verras ensuite quelle odeur. C’est le premier et le plus précieux parfum d’Orient. Comme je viens de t’arranger ce flacon, j’en ai un peu maintenant aux mains et cette senteur me rappelle les bazars du Caire et de Damas. Il me semble que je vais voir les chameaux s’agenouiller devant les boutiques ouvertes.
      J’ai peur que le Saint Antoine ne se perde en route. Ce serait un jugement de la Providence définitif. écris-moi donc aussitôt que tu auras reçu cette boîte que je mettrai moi-même demain au chemin de fer.
      Voilà deux dimanches que le pauvre Bouilhet me fait faux bond. Depuis le lendemain de mon arrivée ici je n’ai donc vu âme qui vive. La Seine coule à pleins bords ; le petit bout des branches des arbres est déjà rouge.
      J’ai travaillé avec ardeur. Dans une quinzaine de jours je serai au milieu de ma première partie. Depuis qu’on fait du style, je crois que personne ne s’est donné autant de mal que moi. Chaque jour j’y vois plus clair ; mais la belle avance si la faculté imaginative ne va pas de pair avec la critique !
      Hier au soir j’ai lu les 2 premiers volumes du Don Juan de Mallafitte. Hum ! Hum ! Il y a du reste de grands efforts et par ci par là une phrase. Mais que c’est peu corsé !
      Oui, fais ta comédie pour le Gymnase tout de suite, si tu as suffisamment mûri le sujet. (Si les Français sont si difficiles qu’ils refusent ta pièce, ou traînent trop en longueur, pourquoi ne la donnerais-tu pas à l’Odéon ?) Tu devrais faire un drame féroce, en prose, quelque chose de fouetté et d’ardent. Il me semble que tu es capable de cela. Qui sait ? Tu n’auras qu’à tomber sur un bon sujet ; ça pourrait réussir et, partant, te donner de l’argent.
      Je vais écrire à Henriette pour l’album et, si elle n’en a pas rien tiré et qu’elle ne voie pas en pouvoir tirer quelque chose, lui dire de me le renvoyer, car je ne peux lui dire de se faire débitante une à une d’autographes. Cela me semble délicat ; qu’en dis-tu ?
      Au reste, ma pauvre vieille, si tu es gênée veux-tu que je t’envoie 500 francs. (C’eût été avec Du Camp ou Bouilhet, que ça n’eût pas fait de difficulté, n’est-ce pas ?) Je l’eusse déjà fait, si je n’avais craint de te blesser. Il y a des traditions, pour toutes ces choses-là, que le plus indépendant observe !
      Si j’ai été toujours si discret sur ces matières, c’est que j’en devinais trop. C’est que je ne voulais pas gâter, en t’en parlant, le plaisir que tu avais à me voir. C’est surtout que je n’y pouvais rien. À ce propos je regrette bien des choses. Enfin ce qui est fait est fait. Voilà, je te le répète, ma vieille : j’ai une réserve de mille francs et t’en propose la moitié ! Tu aurais tort de refuser.
      Ta pièce de vers, la Veille, m’a ému ; le mouvement est beau : ô fraîcheur du sang, etc... quel dommage que ce vers :

                  Si fortes qu’on dirait un lien antérieur

dépare la charmante idée qui suit.
      Eh bien ! Moi aussi, pauvre coeur, je pense à toi. Je t’aime, pauvre Louise, toi qui m’aimes tant. J’ai toujours le son de ta voix dans l’oreille et, sur les lèvres, souvent, l’impression de ton col. Pardonne-moi le mal que je te fais. Je m’en fais bien plus à moi, va.
      Ce qu’on t’a conté sur le séjour de Maxime à Étretat (lequel pays est dans la Seine-Inférieure et non en Bretagne, par parenthèse) est vrai en partie et faux en d’autres. J’ignorais que le bois Gonthier eût péri, ainsi que l’histoire contée par Alphonse Karr, et je te serais très obligé de me procurer ou de m’indiquer la chose exactement. Ce doit être dans les Guêpes. Max était à Étretat à l’automne de 1842, pendant que je rêvais Novembre sur la plage de Trouville. Il y avait, en effet, laissé des dettes, parce qu’on lui a donné immédiatement un conseil judiciaire qui lui a coupé l’herbe sous le pied. Son conseil judiciaire était son tuteur, lequel le volait. Mais il y a longtemps que tout a été payé à Étretat.
      Je lis, le soir dans mon lit, les petites choses d’économie politique de Bastiat ; c’est très fort. Je fais, tous les jours, deux heures de grec et je commence à labourer mon Shakespeare assez droit. Dans deux ou trois mois je le lirai presque couramment. Quel homme ! Quel homme ! Les plus grands ne lui vont qu’au talon, à celui-là.
      J’ai repensé au père d’Arpentigny. C’est une bonne balle. Son système est curieux et j’ai envie de le connaître à fond.
      Aujourd’hui dimanche, tu vas avoir ta petite société. Je ne sais pourquoi j’ai idée que le jeune Simon est amoureux de ta seigneurie. Il doit aspirer à l’épaule, comme le nez du père Aubry à la tombe (pour, de là, s’élancer au paradis).
      Je m’en vais écrire un mot à Maxime, dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort. Je ne sais s’il est encore à Coutances ou de retour.
      Adieu, chère femme ; toutes sortes de baisers.
      À toi. G.

   ***