1852

  
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Février - mars : lettres 307 à 314

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de samedi, 1er février 1852.
      [Pléiade : 31 janvier 1852]

      J’ai écrit une lettre à Henriette Collier où je l’engage à s’occuper vivement de l’Album et, si elle ne peut s’en défaire avantageusement, en totalité ou en partie, à me le renvoyer par la poste à Croisset. La lettre est partie.
      Mauvaise semaine. Le travail n’a pas marché ; j’en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C’étaient toutes nuances et finesses où je n’y voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans votre pensée. J’ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné. Je m’y retrouverai peut-être maintenant. Oh ! Quelle polissonne de chose que le style ! Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire ; il y aura des choses atroces de misères et de fétidité. Bouilhet, qui est venu dimanche dernier à 3 h comme je venais de t’écrire ma lettre, trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l’entende ! Mais ça prend des proportions formidables comme temps. À coup sûr, je n’aurai point fini à l’entrée de l’hiver prochain. Je ne fais pas plus de cinq à six pages dans ma semaine.
      Les vers de la Presse m’ont semblé meilleurs qu’à la première lecture, quoiqu’il y ait, dans cette pièce, un défaut capital : c’est le non-enchaînement de la première partie avec la seconde. L’Orient (1re), Hypathie (2e) étaient assez fertiles pour occasionner deux pièces séparées. On ne voit pas nettement comment la première amène la seconde. Quant à la dédicace, entre nous ton procédé est un peu leste vis-à-vis de Max. Puisque tu la lui avais dédiée manuscrite, c’est assez drôle de changer à l’impression.
      Je n’ai aucune nouvelle de lui. La Prose Duchemin est une bonne idée, quoiqu’il y ait, çà et là, des choses qui sortent du ton. Pour l’histoire du jeune Maxime, il y a, je crois, malheureusement du vrai. Il est probable qu’il ignore cette publication. Du moins, il ne m’en a jamais parlé. Au reste il croyait, en effet, être beaucoup plus riche qu’il ne s’est trouvé l’être.
      À propos d’argent, c’est comme tu voudras, chère femme. Ce que je t’ai proposé sera toujours à ta disposition. Tu peux te regarder comme l’ayant dans un tiroir à Croisset. Dès que tu m’avertiras je te l’enverrai.
      Ce bon Saint Antoine t’intéresse donc ? Sais-tu que tu me gâtes avec tes éloges, pauvre chérie. C’est une oeuvre manquée. Tu parles de perles. Mais les perles ne font pas le collier ; c’est le fil. J’ai été moi-même dans Saint Antoine le saint Antoine et je l’ai oublié. C’est un personnage à faire (difficulté qui n’est pas mince). S’il y avait pour moi une façon quelconque de corriger ce livre, je serais bien content, car j’ai mis là beaucoup, beaucoup de temps et beaucoup d’amour. Mais ça n’a pas été assez mûri. De ce que j’avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m’y suis mis. Tout dépend du plan. Saint Antoine en manque ; la déduction des idées sévèrement suivie n’a point son parallélisme dans l’enchaînement des faits. Avec beaucoup d’échafaudages dramatiques, le dramatique manque.
      Tu me prédis de l’avenir. Oh ! combien de fois ne suis-je pas retombé par terre, les ongles saignants, les côtes rompues, la tête bourdonnante, après avoir voulu monter à pic sur cette muraille de marbre ! Comme j’ai déployé mes petites ailes ! Mais l’air passait à travers au lieu de me soutenir et, dégringolant alors, je me voyais dans les fanges du découragement. Une fantaisie indomptable me pousse à recommencer. J’irai jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de mon cerveau pressé. Qui sait ? Le hasard a des bonnes fortunes. Avec un sens droit du métier que l’on fait et une volonté persévérante, on arrive à l’estimable. Il me semble qu’il y a des choses que je sens seul et que d’autres n’ont pas dites et que je peux dire. Ce côté douloureux de l’homme moderne, que tu remarques, est le fruit de ma jeunesse. J’en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred. Nous vivions dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l’embêtement de l’existence à 70 degrés Réaumur. C’était là un homme, celui-là ! Jamais je n’ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils. Nous allions loin sans quitter le coin de notre feu. Nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas. Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies.
      Tu me dis que tu commences à comprendre ma vie. Il faudrait savoir ses origines. À quelque jour, je m’écrirai tout à mon aise. Mais dans ce temps-là je n’aurai plus la force nécessaire. Je n’ai par devers moi aucun autre horizon que celui qui m’entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement. Ce que je fais aujourd’hui, je le ferai demain, je l’ai fait hier. J’ai été le même homme il y a dix ans. Il s’est trouvé que mon organisation est un système ; le tout sans parti pris de soi-même, par la pente des choses qui fait que l’ours blanc habite les glaces et que le chameau marche sur le sable. Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Tu verras à partir de l’hiver prochain un changement apparent. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa force n’est peut-être autre que le génie. Adieu, mille baisers depuis l’épaule jusqu’à l’oreille. Garde tous mes manuscrits. Je t’apporterai moi-même la Bretagne.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
8 février. [1852]
      Tu es donc, décidément, enthousiaste de Saint Antoine, toi. Enfin ! J’en aurai toujours eu un ! C’est quelque chose. Quoique je n’accepte pas tout ce que tu m’en dis, je pense que les amis n’ont pas voulu voir tout ce qu’il y avait là. Ç’à été légèrement jugé ; je ne dis pas injustement, mais légèrement. Quant à la correction que tu m’indiques, nous en causerons ; c’est énorme. Je rentre avec grand dégoût dans un cercle d’idées que j’ai abandonné, et c’est ce qu’il faut faire pour corriger dans le ton des autres parties circonvoisines.
      J’aurai bien du mal à refaire mon Saint. Je devrai m’absorber bien longtemps pour pouvoir inventer quelque chose. Je ne dis point que je n’essayerai pas, mais ce ne sera pas de sitôt.
      Je suis dans un tout autre monde maintenant, celui de l’observation attentive des détails les plus plats. J’ai le regard penché sur les mousses de moisissure de l’âme. Il y a loin de là aux flamboiements mythologiques et théologiques de Saint Antoine. Et, de même que le sujet est différent, j’écris dans un tout autre procédé. Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre un seul mouvement, ni une seule réflexion de l’auteur.
      Je crois que ce sera moins élevé que Saint Antoine comme idées (chose dont je fais peu de cas), mais ce sera peut-être plus raide et plus rare, sans qu’il y paraisse. Du reste, ne causons plus de Saint Antoine. Ça me trouble, ça m’y fait resonger et perdre un temps inutile. Si la chose est bonne, tant mieux ; si mauvaise, tant pis. Dans le premier cas, qu’importe le moment de sa publication ? Dans le second, puisqu’elle doit périr, à quoi bon ?
      J’ai un peu mieux travaillé cette semaine. J’irai à Paris d’ici à un mois ou cinq semaines, car je vois bien que ma première partie ne sera pas faite avant la fin d’avril. J’en ai bien encore pour une grande année, à 8 heures de travail par jour. Le reste du temps est employé à du grec et à l’anglais. Dans un mois je lirai Shakespeare tout couramment, ou à peu de chose près.
      Je lis, le soir, du théâtre de Goethe. Quelle pièce que Goetz de Berlichingen !
      À ce qu’il paraît qu’il y a dans les journaux les discours de Guizot et de Montalembert. Je n’en verrai rien ; c’est du temps perdu. Autant bâiller aux corneilles que de se nourrir de toutes les turpitudes quotidiennes qui sont la pâture des imbéciles. L’hygiène est pour beaucoup dans le talent, comme pour beaucoup dans la santé. La nourriture importe donc. Voilà encore une institution pourrie et bête que l’Académie Française ! Quels barbares nous faisons avec nos divisions, nos cartes, nos casiers, nos corporations, etc. ! J’ai la haine de toute limite et il me semble qu’une Académie est tout ce qu’il y a de plus antipathique au monde à la constitution même de l’Esprit qui n’a ni règle, ni loi, ni uniforme.
      Quels vers que ceux de l’ami Antony Deschamps !
      Oui, tu es pour moi un délassement, mais des meilleurs et des plus profonds. Un délassement du coeur, car ta pensée m’attendrit, et il se couche sur elle comme moi sur toi. Tu m’as beaucoup aimé, pauvre chère femme, et maintenant tu m’admires beaucoup et m’aimes toujours. Merci de tout cela. Tu m’as donné plus que je ne t’ai donné, car ce qu’il y a de plus haut dans l’âme, c’est l’enthousiasme qui en sort.
      Adieu, chère et bonne Louise, merci de ton fragment de la Chine. Un bon baiser sous ton col.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Lundi soir [16 février 1852].
      J’ai une occasion de faire revenir d’Angleterre tes autographes. Veux-tu que je dise qu’on me les rapporte ? Je crois que, là-bas, tu n’en tireras pas grand’chose, ou du moins il faudrait attendre peut-être bien longtemps. Réponds-moi donc là-dessus. Schiller et Goethe ont été traduits par Marmier dans le format Charpentier. Tu peux dire au capitaine d’Arpentigny que la famille Fouet est dans les honneurs et la fortune. Le papa est conseiller à la Cour d’appel, le fils substitut, et on vient d’épouser 60 000 francs de rentes, ou 30, mais enfin pas mal !
      Sais-tu que le fin Sainte-Beuve engage Bouilhet à ne pas ramasser les bouts de cigares d’Alfred de Musset ! Dans un article où il louangeait un tas de médiocrités avec force citations, c’est à peine s’il l’a nommé, et sans en citer un vers. En revanche beaucoup de coups d’encensoir à l’illustre M. Housaye, à Mme De Girardin, etc. Ce qu’il en dit est habile au point de vue de la haine, parce qu’il passe dessus, comme sur quelque chose d’insignifiant. Je n’ai jamais eu grande sympathie pour ce lymphatique coco (Sainte-Beuve), mais cela me confirme dans mon préjugé. Il est pourtant d’ordinaire trop bienveillant pour que la chose vienne entièrement de lui. Il y a là-dessous quelque histoire, d’autant qu’il a été publié, il y a trois semaines environ, un article dans le Mémorial de Rouen, qui est de la même inspiration, c’est-à-dire louange de toute la Revue de Paris (sauf Maxime toutefois), à l’exclusion de Bouilhet, toujours écrasé par M. Houssaye qui se trouve dans les environs. Tu connais Sainte-Beuve, tu devrais bien nous savoir le fond de cette histoire-là. Je serais simplement curieux que tu causasses avec lui pendant quelque temps de Melaenis, comme si tu n’avais pas lu son article (il a paru dans le Constitutionnel lundi dernier).
      Depuis que je suis parti de Paris, j’ai eu une fois cinq lignes de Du Camp, voilà tout. Il a écrit à Bouilhet qu’il était trop occupé pour écrire des lettres. Quand il voudra revenir à moi, il retrouvera sa place et je tuerai le veau gras, et je crois que ce jour-là elle lui semblera douce, car il s’achemine à de tristes mécomptes ; enfin !
      J’ai un Ronsard complet, 2 vol. in-folio, que j’ai enfin fini par me procurer. Le dimanche nous en lisons à nous défoncer la poitrine. Les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute espèce d’extraits et de traductions, c’est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. Tu ne t’imagines pas quel poète c’est que Ronsard. Quel poète ! quel poète ! quelles ailes ! C’est plus grand que Virgile et ça vaut du Goethe, au moins par moments, comme éclats lyriques. Ce matin, à 1 heure et demie, je lisais tout haut une pièce qui m’a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C’était comme si l’on m’eût chatouillé la plante des pieds. Nous sommes bons à voir, nous écumons et nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. Pauvre grand homme, si son ombre nous voit, doit-elle être contente ! Cette idée me fait regretter les Champs-Élysées des anciens. C’eût été bien doux d’aller causer avec ces bons vieux que l’on a tant aimés pendant que l’on vivait. Comme les anciens avaient arrangé l’existence d’une façon tolérable ! Donc nous avons encore pour deux ou trois mois de dimanches enthousiasmés. Cet horizon me fait grand bien et de loin jette un reflet ardent sur mon travail. J’ai assez bien travaillé cette semaine. J’irai à Paris cinq ou six jours dans trois semaines environ, lorsque je serai à un point d’arrêt. Adieu, je te baise les seins et la bouche.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Lundi soir, minuit [1er mars.]
      Dans huit jours je pense être près de toi. Si tu ne me vois pas chez toi lundi, une fois passé 9 heures, ce sera pour le lendemain mardi. Je resterai jusqu’à la fin de la semaine.
      Si tu vois Pelletan, tu peux, de toi-même, lui parler de Melaenis et qu’il fasse un article comme il l’entende, favorable bien entendu. Ce serait ce qu’il y aurait de mieux, puisque c’est lui qui fait les comptes rendus de la presse. Mais je ne crois pas qu’il se charge de critiquer les vers.
      Tâche de me savoir quelque chose quant à l’affaire Sainte-Beuve. Il a paru aujourd’hui dans la Revue de Paris des vers de Bouilhet ; procure-toi ce numéro.
      Je suis en train de raboter quelques pages de mon roman pour m’arrêter à un point. Mais ça n’en finit pas. Cette première partie, que j’avais estimée devoir être finie à la fin de janvier, me mènera jusqu’à la fin de mai. Je vais si lentement ! Quelques lignes par jour, et encore !
      Voilà que je recommence comme du temps de Saint Antoine ; je ne peux plus dormir. Je n’en éprouve aucune fatigue. Une fois que mon horloge est remontée, elle va longtemps ; mais il ne faut pas qu’on l’arrête. Et pour la remonter, c’est avec des cabestans et des machines. Je ne lis rien, sauf un peu de Bossuet, le soir, dans mon lit ; j’ai quitté momentanément tout pour arriver en temps. Je voulais être libre à l’époque que j’avais dite.
      Adieu donc, pauvre cher coeur, à bientôt ; je t’embrasserai effectivement et comme je t’aime, à bras serrés. À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Mercredi, 1 heure de nuit [3 mars 1852.]
      Laisse donc là toutes tes corrections. La chose est risquée : qu’elle le soit ! Merci, merci, pauvre chère femme, de tout ce que tu m’envoies de tendre. Je suis content de moi, de te voir heureuse à mon endroit ; comme je t’embrasserai la semaine prochaine !
      Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d’enfant. Je suis à moitié fou, ce soir, de tout ce qui a passé aujourd’hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu’à des récits de naufrages et de flibustiers. J’ai retrouvé des vieilles gravures que j’avais coloriées à sept et huit ans et que je n’avais pas revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. J’ai reéprouvé devant quelques-unes (un hiverbanage (sic) dans les glaces entre autres) des terreurs que j’avais eues étant petit. Je voudrais je ne sais quoi pour me distraire ; j’ai presque peur de me coucher. Il y a une histoire de matelots hollandais dans la mer glaciale, avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m’empêchait de dormir autrefois), et des pirates chinois qui pillent un temple à idoles d’or. Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale.
      J’ai lu aujourd’hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité ! Que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu’elle existe !
      Voilà deux jours que je tâche d’entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours à plumes blanches. Fais-moi penser à te parler de cela. Tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me manquent. Adieu, à bientôt donc. Si lundi à 10 heures je ne suis pas chez toi, ce sera pour mardi. Mille baisers.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [20-21 mars 1852.]
      J’ai été d’abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désoeuvré, très endormi. Puis j’ai remonté mon horloge à tour de bras, et ma vie maintenant a repris le tic tac de son balancier. J’ai rempoigné cet éternel grec, dont je viendrai à bout dans quelques mois, car je me le suis juré, et mon roman qui sera fini Dieu sait quand ! Il n’y a rien d’effrayant et de consolant à la fois comme une oeuvre longue devant soi. On a tant de blocs à remuer et de si bonnes heures à passer ! Pour le moment je suis dans les rêves de jeune fille jusqu’au cou. Je suis presque fâché que tu m’aies conseillé de lire les mémoires de Mme Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis et j’ai peur d’être entraîné plus loin que je ne veux. Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative). Quand je pense à ce que cela peut être, j’en ai des éblouissements. Mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m’est confiée, à moi, j’ai des coliques d’épouvante, à fuir me cacher n’importe où. Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années. J’ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de maniaque, à l’exclusion de mes autres passions que j’enfermais dans des cages, et que j’allais voir quelquefois seulement pour me distraire. Oh ! Si je fais jamais une bonne oeuvre, je l’aurai bien gagné. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! Je serais sûr d’être un des premiers.
      Il y a aujourd’hui 8 jours à cette heure, je m’en allais de chez toi, [...]. Comme le temps passe !
      Oui, nous avons été heureux, pauvre chère femme, et je t’aime de toutes sortes de façons.
      Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m’a été au coeur. C’était bien bon (et bien habile !). Ç’aura été son premier succès, à ce pauvre Bouilhet. Il se rappellera cette petite soirée toute sa vie. Ma muse intérieure t’en bénit et envoie à ton âme son plus tendre baiser. Non, je ne t’oublierai pas, quoi qu’il advienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres. Tu seras un carrefour, un point d’intersection de plusieurs entre-croisements (je tombe dans le Sainte-Beuve ; sautons). Et d’ailleurs, est-ce qu’on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu’on peut se détacher de quoi que ce soit ? Les natures les plus légères elles-mêmes, si elles pouvaient réfléchir un moment, seraient étonnées de tout ce qu’elles ont conservé de leur passé. Il y a des constructions souterraines à tout. Ce n’est qu’une question de surface et de profondeur. Sondez et vous trouverez. Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspuer son passé, de rougir d’hier et de vouloir toujours que la religion nouvelle efface les anciennes ? Quant à moi, je jure, devant toi que j’aime, que j’aime encore tout ce que j’ai aimé, et que, quand j’en aimerais une autre, je t’aimerai toujours. Le coeur dans ses affections, comme l’humanité dans ses idées, s’étend sans cesse en cercles plus élargis. De même que je regardais, il y a quelques jours, mes petits livres d’enfant dont je me rappelais nettement toutes les images, quand je regarde mes années disparues, j’y retrouve tout. Je n’ai rien arraché, rien perdu. On m’a quitté, je n’ai rien délaissé. Successivement j’ai eu des amitiés vivaces qui se sont dénouées les unes après les autres. Ils ne se souviennent plus de moi ; je me souviens toujours. C’est la complexion de mon esprit, dont l’écorce est dure. J’ai les nerfs enthousiastes avec le coeur lent ; mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond.
      Avant-hier au soir, on m’a remis un petit paquet enveloppé dans de la toile cirée et qui avait été adressé chez mon frère. C’était un carré de filet de coton pour servir de housse à un fauteuil. J’ai cru reconnaître l’écriture d’Henriette Collier sur l’adresse ; mais pas de lettre, pas d’avis, rien, et aucune nouvelle.
      Il paraît donc que les femmes s’occupent de moi. Je vais devenir fat. Mme Didier elle-même trouve que j’ai l’air distingué. Est-ce que je serais digne par hasard de figurer dans les brillantes sociétés où va Du Camp ?
      Caroline De Lichtfield est très pénible à lire. J’ai vu ce que c’était et m’arrête avant la fin du 1er volume.
      J’ai lu la moitié de celui du sieur d’Arpentigny. C’est curieux et fort spirituel en certaines parties. Veux-tu que je t’écrire, pour nous amuser, une lettre officielle sur son bouquin, où je ferai des remarques ? J’ai envie de m’en faire un ami, de ce pauvre père d’Arpentigny. Je ne sais pourquoi, mais je crois qu’il se divertit intérieurement sur notre compte et qu’il m’envie ma place.
      [...] À propos d’excitations, Bouilhet l’est tout à fait (excité) par Madame R.... demain je verrai le fameux sonnet. Nous causerons aussi de l’article et de tout ce qu’il y a à faire. N’oublie pas de nous écrire distinctement les noms des deux particuliers de la Presse à qui il faut envoyer des Melaenis.
      Quant à la Bretagne, je ne serais pas fâché que Gautier la lût maintenant. Mais si tu es tout entière à ta comédie, restes-y ; c’est plus important. Pioche ferme. Si je t’avais seulement sous mes yeux pendant quatre mois de suite, bien libre de toute autre chose, tu verrais comme je te ferais travailler, et comme il faut peu de chose pour changer le médiocre en bon et le bon en excellent.
      En tous cas n’envoie la Bretagne à Gautier (et non Gauthier) que quand tu l’auras lue, et avertis-moi. Je t’enverrai un petit mot à mettre dans le paquet.
      Adieu, je vais me coucher ; à demain. Ô ! Dieu des songes, fais-moi rêver ma Dulcinée ! As-tu remarqué quelquefois le peu d’empire de la volonté sur les rêves, comme il est libre, l’esprit, dans le sommeil, et où il va ?

      Dimanche.
      J’ai écrit à Pradier pour le concours dès lundi dernier. Quant à Sénard, je le connais trop peu pour lui rien recommander. Je ne l’ai vu que deux fois et dans des visites payées, pour les affaires de mon beau-frère. Je connais ses gendres, mais les ricochets n’iraient pas jusque-là.
      Je crois du reste qu’il connaît peu d’académiciens. Sa société était celle de l’archevêque de Paris et de Cavaignac, l’année dernière. Quant à Berryer, ils doivent être mal ensemble. Je voudrais bien que tu réussisses. J’y attache une idée superstitieuse, puisque j’y ai travaillé un peu moi-même. Fasse le ciel que je ne t’aie pas porté malheur !
      Voici le résultat de notre délibération relativement à ton article. Ces messieurs de là-bas sont évidemment peu gracieux pour nous. Malgré les belles promesses d’articles, etc., rien ou presque rien n’a eu lieu. Gautier, qui en devait faire un dans la Presse, n’en a pas fait et n’en fera pas. Du Camp se doute qu’il se passe entre toi et Bouilhet quelque chose. Ton article, pour lui, viendrait évidemment de nous trois et quoique certainement il n’oserait ostensiblement s’en montrer piqué, il serait choqué que nous ayons fait cela sans lui. Gautier, de son côté, serait médiocrement réjoui de voir l’éloge de Melaenis imprimé à son insu dans son journal avec force citations, car il a dit que Girardin lui défendait de citer des vers. Il faut accepter les blagues telles qu’on vous les donne jusqu’au moment où l’on en a un nombre suffisant pour les ramasser en bloc et vous les rejeter à la figure. Max sera seul cet été à la Revue, sans influence artistique supérieure. Nous verrons ce qu’il fera alors et s’il est complètement perdu pour nous, ce que je pense à peu près. D’ici là, Bouilhet ne veut lui donner aucune prise à rien, qu’il ne puisse articuler aucun grief contre lui, même en dedans, qu’il se croie toujours le patron et le fil conducteur de cette électricité qu’il ne conduit pas du tout. Comprends-tu bien ce que nous voulons dire ? Bouilhet ne sait comment te remercier et s’excuser de refuser ton service. Je me suis chargé d’entortiller la chose de précautions oratoires. Quoique je n’aie pas été d’abord de son avis, je le crois en effet plus prudent et plus fort au fond. Ainsi, attendons jusqu’au bout. Quant à lui, je suis curieux du dénouement et je le présage pitoyable. Merci donc, pauvre chère amie. Nous t’envoyons un tas de baisers de reconnaissance et, me séparant de la dualité, je t’en envoie, tout seul, d’autres d’une autre nature.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
     
[Croisset] Samedi soir, minuit et demi [27 mars 1852].
      Tu aurais pu, chère Louise, te dispenser de te piquer pour ma malheureuse plaisanterie sur d’Arpentigny. Je n’étais pas convaincu qu’elle fût spirituelle, mais je ne me doutais guère qu’elle fût blessante et atroce surtout. Est-ce là ce qui avait rendu ta lettre si triste ?
      Tu n’as guère le mot pour rire, si de semblables sottises t’importent. Moi je ris de tout, même de ce que j’aime le mieux. Il n’est pas de choses, faits, sentiments ou gens, sur lesquels je n’aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lustrer les pièces d’étoffes. C’est une bonne méthode. On voit ensuite ce qui en reste. Il est trois fois enraciné dans vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais ? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu’on vive. Il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j’entends la liberté de l’idée, dont je déclare impie toute limite. Si cette longue glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse et t’embrasse sur tes deux yeux que j’ai peut-être fait pleurer. Pauvre coeur, pourquoi me troubles-tu une si bonne tête ? Et c’est pourtant ce voisin envahissant qui m’a reçu, qui me garde et qui m’admire.
      N’importe, tu m’as dit, il y a aujourd’hui quinze jours, sur le Pont-Royal, en allant dîner, un mot qui m’a fait bien plaisir, à savoir que tu t’apercevais qu’il n’y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne. Qu’il soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine et en cherchant chaque synonyme de mot, et tu verras ! Tu verras comme ton horizon s’agrandira, comme ton instrument ronflera et quelle sérénité t’emplira ! Refoulé à l’horizon, ton coeur t’éclairera du fond au lieu de t’éblouir sur le premier plan. Toi disséminée en tous, tes personnages vivront et au lieu d’une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se constituer nettement, faute de détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes oeuvres des foules humaines.
      Si tu savais combien de fois j’ai souffert de cela en toi, combien de fois j’ai été blessé de la poétisation de choses que j’aimais mieux à leur état simple ! Quand je t’ai vue pleurer à la lecture des lettres d’amour, faite par Mme R..., toutes mes pudeurs ont rougi. Nous valions mieux l’un et l’autre, et nous sommes là maigrement idéalisés. Qu’est-ce que ça intéressera ? à qui ressemble cet homme ? Pourquoi prendre l’éternelle figure insipide du poète qui, plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d’une abstraction, c’est-à-dire de quelque chose d’anti-artistique, d’anti-plastique, d’anti-humain, d’anti-poétique par conséquent, quelque talent de mots d’ailleurs que l’on y mette. Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante ; du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin ; l’homme, le milieu. L’Art, comme Lui dans l’espace, doit reste suspendu dans l’infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur. Et puis on se prépare par là, dans la vie et dans l’Art, de terribles mécomptes. Vouloir se chauffer les pieds au soleil, c’est vouloir tomber par terre. Respectons la lyre ; elle n’est pas faite pour un homme, mais pour l’homme.
      Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t’apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l’usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais, quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine. Est-ce qu’on sait seulement s’il était triste ou gai ? L’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu. Moins je m’en fais une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois, de dos seulement, un vieillard de stature colossale, sculptant la nuit aux flambeaux.
      Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu, une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l’esprit. Tu t’es gâté le reste avec tes lectures et tes sentiments qui sont venus encombrer de leurs phrases incidentes cette bonne compagnie qui parlait clair. J’espère beaucoup de ton Institutrice, sans savoir pourquoi. C’est un pressentiment. Et quand tu l’auras faite, fais-en deux ou trois autres et, avant la demi-douzaine, tu auras attrapé le filon d’or.
      Ce que je disais des sentiments qui ne passent pas, tu l’as pris pour une allusion au petit présent d’Henriette que j’avais reçu et cela t’a attristé ! J’ai deviné, avoue-le. Eh bien non, je n’ai pas été ému en le recevant et nullement ému même. C’est que je ne m’émeus pas facilement maintenant, et de moins en moins. Elle a tant sonné, ma sensibilité, que j’ai mis du mastic aux fêlures ; c’est ce qui fait qu’elle vibre moins clair.
      Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le prix, écris-moi.
      J’ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J’en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j’irai au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse. Et le tiers de mon livre à peu près sera fait.
      À propos de bal, j’ai fait une débauche mercredi dernier ; j’ai été à Rouen, au concert, entendre Allard le violoniste, et j’en ai vu là des balles ! C’était la haute société. Quelles têtes que celles de mes compatriotes ! J’ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans et que je voyais quand j’allais au spectacle, en rhétorique. J’ai reconnu du monde que je n’ai pas salué, lequel a fait de même. C’était très fort de part et d’autre. Le plaisir d’entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi. Lis-tu la Bretagne ? Les deux premiers chapitres sont faibles.
      Adieu, demain je clorai ma lettre quand Bouilhet sera venu. Mille baisers, chère épouse.
      À toi.
      
      Tu n’as pas besoin de m’envoyer les mémoires de Lafarge. Je les demanderai ici. Bouilhet t’a écrit hier et te ré-embrasse.
      Encore adieu, mille caresses.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche, 2 heures.[1852]
      [Pléiade : 22 février 1852]

      Bouilhet est là qui pioche ton oeuvre, nous allons t’écrire nos remarques et corrections qui vont probablement nous occuper jusqu’à 6 heures.
      Merci de ton offre d’article pour la Presse. Ce ne sera pas, probablement, de refus ; mais attends-moi pour en causer. Es-tu sûre d’ailleurs que l’article soit admis ? Je t’irai sans doute voir dans une quinzaine. J’ai encore 8 à 10 pages à faire et à en recaler quelques autres avant d’être arrivé à un temps d’arrêt ; après quoi je me donnerai cinq à six jours de vacances.
      J’ai assez travaillé cette semaine. J’ai bon espoir, pour le moment du moins, quoiqu’il me prenne quelquefois des lassitudes où je suis anéanti. J’ai à peine la force de me tenir sur mon fauteuil dans ces moments-là. N’importe, je voudrais bien que mon roman fût fini et te le lire. Ce sera diamétralement l’antipode de Saint Antoine, mais je crois que le style en sera d’un art plus profond.
      Je n’entends point parler de Du Camp. Au reste c’est un sujet qui m’afflige et te saurai gré de ne plus m’en ouvrir la bouche.
      Pourquoi m’envoies-tu des autographes de d’Arpentigny ? Ils n’ont rien de curieux. Je cherche à savoir quel est le sens de ces présents.
      [...] Ce bon Augier ! Il avait bien débuté, mais ce n’est pas en fréquentant les filles et en buvant des petits verres que l’on se développe l’intelligence. Et puis tous ces gars-là sont d’une telle paresse et d’une si crasse ignorance ! Ils ont si peu la foi ! Et si peu d’orgueil ! Ah ! Ah ! Les gens d’esprit, quels pauvres gens cela fait !
      Adieu, chère Louise, à bientôt donc.
      Je t’embrasse.

   ***