1852

  
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Avril : lettres 315 à 318

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
Samedi, 4 heures [3 avril 1852.]
      Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur ; j’ai les nerfs agacés comme des fils de laiton. Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. Ça ne va pas, ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J’ai dans des moments envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire, et je ne suis qu’un homme. Il me semble quelquefois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel oeil désespéré je les regarde, les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter ! Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages depuis mon retour de pays ? Vingt. Vingt pages en un mois et en travaillant chaque jour au moins sept heures ! Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d’une fantaisie indomptable. Mais je vieillis, et la vie est courte.
      Ce que tu as remarqué dans la Bretagne est aussi ce que j’aime le mieux. Une des choses dont je fais le plus de cas, c’est mon résumé d’archéologie celtique et qui en est véritablement une exposition complète en même temps que la critique. La difficulté de ce livre consistait dans les transitions, et à faire un tout d’une foule de choses disparates. Il m’a donné beaucoup de mal. C’est la première chose que j’aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s’arrêtera ; je ne suis pas un inspiré, tant s’en faut). Mais je suis complètement de ton avis quant aux plaisanteries, vulgarités, etc. Elles abondent ; le sujet y était pour beaucoup : songe ce que c’est que d’écrire un voyage où l’on a pris d’avance le parti de tout raconter. Que je t’embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le coeur, pour quelque chose qui t’a échappé et qui m’a flatté profondément.
      Tu ne trouves pas la Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la première impression qu’il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s’abstenir. Tu me rappelles à l’orgueil. Merci !
      J’ai bien fait la bégueule envers lui, ce bon Gautier. Voilà longtemps qu’il me demande que je lui montre quelque chose et que je lui promets toujours. C’est étonnant comme je suis pudique là-dessus. Ma répugnance à la publication n’est, au fond, que l’instinct que l’on a de cacher [...] vouloir plaire, c’est déroger. Du moment que l’on publie, on descend de son oeuvre. La pensée de rester toute ma vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. Pourvu que mes manuscrits durent autant que moi, c’est tout ce que je veux. C’est dommage qu’il me faudrait un trop grand tombeau ; je les ferais enterrer avec moi comme un sauvage fait de son cheval.
      Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue plaine. Elles m’ont donné des soubresauts, des fatigues aux coudes et à la tête. Avec elles j’ai passé des orages, criant tout seul dans le vent et traversant, sans m’y mouiller seulement les pieds, des marécages où les piétons ordinaires restent embourbés jusqu’à la bouche.
      J’ai parcouru rapidement le premier acte de l’Institutrice. J’y ai vu beaucoup de ça, dont tu abuses encore plus que moi. Je te la renverrai à la fin de la semaine avec des remarques. Le volume de d’Arpentigny sera dans le paquet.
      C’est un homme héroïque, ce brave homme-là. À quelque jour sa femme de ménage le trouvera, un matin, glacé dans son lit et, la veille, il aura dîné en ville où il aura dit des galanteries, conté des histoires, été le plus aimable de la compagnie. Je suis sûr qu’il souffre quelquefois beaucoup. Comme les vieilles coquettes il crèvera dans son corset (je veux dire sa bonne tenue), plutôt que d’avouer qu’il lui faudrait retirer ses bottes et passer son bonnet de coton.
      Ne t’inquiète pas de la page, elle fait partie d’un chapitre de Du Camp. Mets-la à part. Tâche de te procurer le dernier numéro de la Revue ; le chapitre de Max qui y est est, avec Tagabor, ce qu’il a mis là de plus écrit.
      [...] J’ai lu 50 pages de Graziella et vais me mettre ce soir à ta pièce. C’est pour cela que je t’écris maintenant. Demain matin je clorai ma lettre en t’embrassant de nouveau.

      Dimanche.
      J’ai lu l’Institutrice. La première impression ne lui a point été favorable. C’est lâche de style, sauf quelques phrases qui n’en font que mieux ressortir le négligé du reste. C’est fait trop vite, je crois.
      Au reste, je t’écrirai cette semaine plus au long tout ce que j’en pense, après l’avoir relue. Ne te décourage pas toutefois. Je le suis par moment plus que tu ne le seras jamais, qu’on ne peut l’être.
      J’ai toujours trouvé tes vers très supérieurs à ta prose. Il n’y a rien d’étonnant à cela, t’étant plus exercée aux uns qu’à l’autre.
      Adieu, pauvre chère femme bien-aimée. Je t’embrasse comme je t’aime, tendrement et chaudement.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Jeudi. [1852]
      [Pléiade : 8 avril 1852]

      Je ne t’ai point fait de remarques particulières sur le style de ta comédie que je trouve vulgaire. Je sais bien qu’il n’est point aisé de dire proprement les banalités de la vie, et les hystéries d’ennui que j’éprouve en ce moment n’ont pas d’autre cause. C’est même un grand effort que je fais que de t’écrire. Je suis brisé et anéanti de tête et de corps, comme après une grande orgie. Hier, j’ai passé cinq heures sur mon divan, dans une espèce de torpeur imbécile, sans avoir le coeur de faire un geste, ni l’esprit d’avoir une pensée. N’importe, continuons.
      Je trouve donc que le style est généralement mou, lâche et composé de phrases toutes faites. C’est de la pâte qui n’a pas été assez battue. L’expression n’est point condensée, ce qui, au théâtre surtout, fait paraître l’idée lente, et cause de l’ennui. Et d’abord tout le 1er acte est une exposition. L’action se passe au second et dès la première scène du 3e on devine le dénouement. La dernière scène du 2e acte est pleine de mouvement. Si tout était comme ça, ce serait superbe. La première scène (monologue de la femme de chambre) est à tout le monde. Qui ne connaît ce plumeau, cette glace où elle se mire ?
      La seconde, avec le garçon de restaurant, est assez drôle en elle-même. Mais que d’abus de ça ! Et la plaisanterie du chantage est d’un goût médiocre.
      Quant aux deux personnages de Léonie et de Mathieu, je n’y comprends rien. Ils sont parfois très cyniques et d’autres fois très vertueux, sans que ce soit fondu. On se révolterait de ces moeurs-là qui sentent le Macaire (sauf l’exagération, laquelle sauve ce personnage) ; et puis, et puis, que de négligences ! Je t’assure, pauvre chère Louise, que cette lecture m’est pénible. Je peux ne rien entendre au théâtre ; mais quant au français en lui-même, il me semble que tu es là singulièrement sortie de tes habitudes littéraires.
      Cette scène entre le frère et la soeur est démesurée de longueur. On ne s’intéresse ni à l’un ni à l’autre, avec leurs projets de duperie, leurs misères et les sentiments de fierté de Léonie, quoiqu’elle avoue jouer un rôle.
      La scène 4 est également longue ; le dialogue, vers la fin, plus mouvementé. On est tout heureux de trouver quelque chose d’amusant.
      Les scènes 6 et 7 me semblent atroces et j’y trouve à peu près tous les défauts réunis. Quant à l’acte 2e, qu’est-ce que c’est que cette femme qui reste pendant tout l’acte en scène, à faire la sourde et muette, trompant tout le monde, si ce n’est le spectateur qui est tenté de crier à l’acteur : "Elle vous trompe !". (Quel besoin y avait-il de ce personnage ? En quoi est-il nécessaire à l’action ? Et ce polisson d’acte a treize scènes !) Et puis comme on s’embêtera à leur conversation par écrit ! Il faut éviter d’écrire sur la scène, ça ennuie toujours à regarder. Cette bonne Madame de Lauris, à laquelle on rarrange ses oreillers, m’assomme et me révolte. Elle se joue indignement de ses enfants, dont la tendresse fera rire. Alors nous tombons dans la farce,
      Scène 3. Quel interminable monologue ! Il faut faire des monologues quand on est à bout de ressources et comme exposition de passion (lorsqu’elle ne peut se montrer en fait). Mais ici c’est pour nous parler de ce que nous voyons, c’est-à-dire la vie intérieure de ce château. Inutile.
      Quant à l’oiseau que l’on dessine, le perroquet empaillé que l’acteur serait obligé de tenir à la main, ferait pouffer de rire la salle et suffirait à lui seul pour faire tomber un chef-d’oeuvre. Comment se fait-il que tu n’aies pas vu cela ?
      Dans la scène 5, l’explosion de Léonie dépasse les bornes. Bref, toute cette pièce me fait une impression de délicatesse froissée, pareille à celle que tu as ressentie si légitimement à la lecture de la bonne moitié de l’Éducation sentimentale.
      J’arrête là mon analyse, car c’est, selon moi, une idée à reprendre complètement, ou à laisser.
      Excuse-moi si je te choque en ce moment. Fais lire ton oeuvre à Madame R..., en qui tu as confiance, et tu verras, si elle est franche, que l’effet ne lui en sera point agréable.
      Je te renvoie le volume du père d’Arpentigny. Comme il ne me l’a pas prêté, je ne peux lui écrire. Si j’étais en train, je t’écrirais une lettre pour lui montrer. Son volume m’a beaucoup intéressé. Il devrait en faire faire une édition avec des planches. Il a deux ou trois portraits frappés avec beaucoup d’esprit et un même, celui du parvenu faisant tout lui-même, est un morceau qui pourrait passer pour classique ; il y a là du talent de style.
      J’ai lu Graziella. Le malheureux ! Quelle belle histoire il a gâtée là. Cet homme, on a beau dire, n’a pas l’instinct du style. Tel est du moins mon avis.
      Adieu, je t’embrasse. Tâche d’être plus gaie que moi. Encore deux baisers sur tes bons et beaux yeux.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
Croisset, jeudi, 4 heures du soir [15 avril 1852].
      Je t’écris avec grand’peine, car j’ai depuis hier matin un rhumatisme dans l’épaule droite qui ne va qu’en empirant d’heure en heure. Ce sont les pluies de la Grèce, les neiges du Parnasse et toute l’eau qui m’a ruisselé sur le corps dans le sacré vallon qui se font ainsi souvenir d’elles. Je souffre raisonnablement et suis pas mal irrité.
      Si Madame R... trouve bonne ta comédie, tant pis pour elle (Mme R...) ; ou elle manque de goût, ou elle te trompe par politesse, à moins que je ne sois aveugle complètement.
      Moi, j’ai trouvé la chose ennuyeuse, démesurée, et surtout le personnage de la grand’mère des plus maladroits, toute considération littéraire mise à part.
      Pendant deux hivers de suite, à Rouen, 1847 et 1848, tous les soirs, trois fois (sic) par semaine, nous faisions à nous deux Bouilhet des scénarios, travail qui assommait, mais que nous nous étions jurés d’accomplir. Nous avons ainsi une douzaine, et plus, de drames, comédies, opéras-comiques, etc. , écrits acte par acte, scène par scène, et quoique je ne me croie nullement propre au théâtre, il me semble que la charpente de ta pièce est malhabile. Cette grand’mère écoutant sans bouger est une ficelle trop cynique. Je crois être dans le vrai, ma pauvre chérie. Tant mieux si mes coups d’étrivières t’excitent ; tant pis (pour moi) s’ils sont donnés intempestivement. Le travail remarche un peu. Me voilà à la fin revenu du dérangement que m’a causé mon petit voyage à Paris. Ma vie est si plate qu’un grain de sable la trouble. Il faut que je sois dans une immobilité complète d’existence pour pouvoir écrire. Je pense mieux couché sur le dos et les yeux fermés. Le moindre bruit se répète en moi avec des échos prolongés qui sont longtemps avant de mourir. Et plus je vais, plus cette infirmité se développe. Quelque chose, de plus en plus, s’épaissit en moi, qui a peine à couler. Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase.
      L’histoire de Mme R... m’a réjoui profondément (l’infortuné n’en sait rien encore ; il est à Cany au sein de ses Lares. Voilà fort longtemps que je ne l’ai vu ; je le régalerai de la chose dimanche). Tu me dis que, si tu étais homme, tu serais indigné de voir une femme te préférer une médiocrité. Ô femme, ô femme poète ! Que tu sais peu le coeur des mâles ! On n’a pas dix-huit ans, que l’on a déjà éprouvé en cette matière tant de renfoncements que l’on y est devenu insensible. On traite les femmes comme nous traitons le public, avec beaucoup de déférence extérieure et un souverain mépris en dedans. L’amour humilié se fait orgueil libertin. Je crois que le succès auprès des femmes est généralement une marque de médiocrité, et c’est celui-là pourtant que nous envions tous et qui couronne les autres. Mais on n’en veut pas convenir, et comme on considère très au-dessous de soi les objets de leur préférence, on arrive à cette conviction qu’elles sont stupides, ce qui n’est pas. Nous jugeons à notre point de vue, elles au leur. La beauté n’est pas pour la femme ce qu’elle est pour l’homme. On ne s’entendra jamais là-dessus, ni sur l’esprit, ni sur le sentiment, etc.
      Je me suis trouvé une fois avec plusieurs drôles (assez vieux) dans un lieu infâme. Tous certes étaient plus laids que moi, et celui à qui ces dames firent meilleure mine était franchement vilain (explique-moi ça, ô Aristote !). Et il n’est pas question ici de dons de l’âme, poésie de langage ou force d’idées, mais du corps, de ce qui est appréciable à l’oeil et au reniflement des sens. Interroge n’importe quel ex-bel homme et demande-lui si, couché quelquefois avec une femme, il en a jamais trouvé qui se soient extasiées sur les lignes de son bras ou les muscles de sa poitrine. Quel abîme que tout cela ! Et qu’importe le vase ? C’est l’ivresse qui est belle (il y a là-dessus un beau vers dans Melaenis). L’important, c’est de l’avoir.
      Qu’elle s’amuse avec son beau Enault, cette pauvre petite mère R..., qu’elle jouisse, triple jouisse, et fasse monter au gars R... des cornes grandes comme des cèdres, tant mieux !
      La contemplation de certains bonheurs dégoûte du bonheur : quel orgueil ! C’est quand on est jeune surtout que la vue des félicités vulgaires vous donne la nausée de la vie : on aime mieux crever de faim que de se gorger de pain noir. Il y a bien des vertus qui n’ont pas d’autre origine. J’ai vu dans ta lettre le père d’Arpentigny jetant sur ta couche un regard d’arpenteur géomètre, estimant à vue de nez combien elle contenait d’hectares de plaisir. M’étais-je trompé ? Eh ! eh ! Et le petit Simon que j’accusais, il y a quatre mois, d’aspirer au teton, comme le nez du père Aubry à la tombe ; m’étais-je trompé ? Quel grand moraliste je fais !
      Quitte à renouveler tes inquiétudes, je t’annonce que je vais encore aller à Rouen ce soir, dîner chez mon frère. Depuis que ma mère a fait réparer son billard, ils sont d’une grande tendresse et viennent ici tous les dimanches, jusqu’à ce que quelque autre caprice les en écarte.
      Et le prix ? Quand saurai-je la solution ?
      Adieu, mon pauvre cher coeur.
      D’où vient donc ta fièvre ? Est-ce que c’est régulier ! Prends du (sic) quinine.
      Mille baisers sur tes yeux.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Samedi soir [24 avril 1852.]
      Ah ! je suis bien content, ç’a été un bon réveil, chère Louise, et aujourd’hui que j’ai fini mon ouvrage et qu’il est bonne heure encore, je m’en vais, selon ton désir, bavarder avec toi le plus longtemps possible. Mais d’abord que je commence par t’embrasser fort et sur le coeur, en joie de ton prix, pauvre chérie. Comme je suis heureux qu’il te doit survenu un événement agréable ! La balle du Philosophe s’esquivant au moment où l’on va lire ton nom est d’un comique de haut goût.
      Si je n’ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c’est que j’ai été dans un grand accès de travail. Avant-hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures. Depuis lundi dernier j’ai laissé de côté toute autre chose, et j’ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer. Je suis maintenant arrivé à mon bal que je commence lundi. J’espère que ça ira mieux. J’ai fait, depuis que tu ne m’as vu, 25 pages net (25 pages en six semaines). Elles ont été dures à rouler. Je les lirai demain à Bouilhet. Quant à moi, je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements : si tu pouvais voir les miens ! Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps, de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais qui est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelquefois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui.
      Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le coeur me bat de joie. Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l’avoir trouvée. Du moins je crois qu’il y avait de tout cela dans cette émotion où les nerfs, après tout, avaient plus de place que le reste. Il y en a, dans cet ordre, de plus élevées ; ce sont celles où l’élément sensible n’est pour rien. Elles dépassent alors la vertu en beauté morale, tant elles sont indépendantes de toute personnalité, de toute relation humaine. J’ai entrevu quelquefois (dans mes grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. Si tout ce qui vous entoure, au lieu de former de sa nature une conjuration permanente pour vous asphyxier dans les bourbiers, vous entretenait au contraire dans un régime sain, qui sait alors s’il n’y aurait pas moyen de retrouver pour l’esthétique ce que le stoïcisme avait inventé pour la morale ? L’art grec n’était pas un art ; c’était la constitution radicale de tout un peuple, de toute une race, du pays même. Les montagnes y avaient des lignes tout autres et étaient de marbre pour les sculpteurs, etc.
      Le temps est passé du Beau. L’humanité, quitte à y revenir, n’en a que faire pour le quart d’heure. Plus il ira, plus l’Art sera scientifique, de même que la science deviendra artistique. Tous deux se rejoindront au sommet après s’être séparés à la base. Aucune pensée humaine ne peut prévoir maintenant à quels éblouissants soleils psychiques écloreront les oeuvres de l’avenir. En attendant, nous sommes dans un corridor plein d’ombre ; nous tâtonnons dans les ténèbres. Nous manquons de levier ; la terre nous glisse sous les pieds ; le point d’appui nous fait défaut à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. À quoi ça sert-il ? À quel besoin répond ce bavardage ? De la foule à nous, aucun lien. Tant pis pour la foule, tant pis pour nous surtout. Mais comme chaque chose a sa raison, et que la fantaisie d’un individu me paraît tout aussi légitime que l’appétit d’un million d’hommes, et qu’elle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses et indépendamment de l’humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d’ivoire et là, comme une bayadère dans ses parfums, rester seuls dans nos rêves. J’ai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves. Eh bien ! Je n’échangerais tout cela pour rien, parce qu’il me semble, en ma conscience, que j’accomplis mon devoir, que j’obéis à une fatalité supérieure, que je fais le bien, que je suis dans le juste.
      Causons un peu de Graziella. C’est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait faite en prose. Il y a de jolis détails : le vieux pêcheur couché sur le dos avec les hirondelles qui rasent ses tempes, Graziella attachant son amulette au lit, travaillant au corail, deux ou trois belles comparaisons de la nature, telles qu’un éclair par intervalles qui ressemble à un clignement d’oeil : voilà à peu près tout. Et d’abord, pour parler clair, la baise-t-il ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. Que c’est beau, ces histoires d’amour où la chose principale est tellement entourée de mystère que l’on ne sait à quoi s’en tenir, l’union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l’ombre comme boire, manger, pisser, etc.! Le parti pris m’agace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l’aime et qu’il aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre ! Ô hypocrite ! S’il avait raconté l’histoire vraie, que c’eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine. Il est plus facile en effet de dessiner un ange qu’une femme : les ailes cachent la bosse. Autre chose : c’est dans un désespoir qu’il visite Pompéi, le Vésuve, etc., ce qui était une manière bien intelligente de s’instruire, par parenthèse. Et là, pas un mot d’émotion, tandis que nous avons passé au commencement par l’éloge de saint-Pierre de Rome, oeuvre glaciale et déclamatoire, mais qu’il faut admirer. C’est dans l’ordre ; c’est une idée reçue. Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles. Il y aurait eu moyen de faire pleurer avec Cecco, le cousin dédaigné. Mais non. Et à la fin aucun arrachement ; par exemple, l’exaltation intentionnelle de la simplicité (des classes pauvres, etc.) au détriment du brillant des classes aisées, l’ennui des grandes villes.
      Mais c’est que Naples n’est pas ennuyeux du tout. Il y a de charmantes femelles, et pas cher. Le sieur de Lamartine tout le premier en profitait, et celles-là sont aussi poétiques dans la rue de Tolède que sur la Margellina. Mais non ; il faut faire du convenu, du faux. Il faut que les dames vous lisent. Ah mensonge ! Mensonge ! Que tu es bête !
      Il y aurait eu moyen de faire un beau livre avec cette histoire, en nous montrant ce qui s’est sans doute passé : un jeune homme à Naples, par hasard, au milieu de ses autres distractions, couchant avec la fille d’un pêcheur et l’envoyant promener ensuite, laquelle ne meurt pas, mais se console, ce qui est plus ordinaire et plus amer. (La fin de Candide est ainsi pour moi la preuve criante d’un génie de premier ordre. La griffe du lion est marquée dans cette conclusion tranquille, bête comme la vie.) Cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine n’a pas, ce coup d’oeil médical de la vie, cette vue du Vrai, enfin, qui est le seul moyen d’arriver à de grands effets d’émotion. À propos d’émotion, un dernier mot : avant la pièce de vers finale, il a eu soin de nous dire qu’il l’a écrite tout d’une seule haleine et en pleurant. Quel joli procédé poétique ! Oui, je le répète, il y avait là de quoi faire un beau livre, pourtant.
      Je suis bien de l’avis du Philosophe relativement aux vers de Gautier. Ils sont très faibles, et l’ignorance des gens de lettres est monstrueuse. Melaenis a paru une oeuvre érudite : il n’y a pas un bachelier qui ne devrait savoir tout cela ! Mais est-ce qu’on lit, est-ce qu’on a le temps ? Qu’est-ce que ça leur fait ? On patauge à tort et à travers. On est loué par ses amis, on perd la tête, on s’enfonce dans une obésité de l’esprit que l’on prend pour de la santé ! C’était pourtant un homme né, ce bon Gautier, et fait pour être un artiste exquis. Mais le journalisme, le courant commun, la misère (non, ne calomnions pas ce lait des forts), le putinage d’esprit plutôt, car c’est cela, l’ont abaissé souvent au niveau de ses confrères. Ah ! que je serais content si une plume grave comme celle du Philosophe, qui est un homme sévère (de style), leur donnait un jour une bonne fessée, à tous ces charmants messieurs !
      Je reviens à Graziella. Il y a un paragraphe d’une grande page tout en infinitifs : "se lever matin, etc." L’homme qui adopte de pareilles tournures a l’oreille fausse ; ce n’est pas un écrivain. Jamais de ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrés, et dont le talon sonne. J’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera à quelque jour, dans dix ans ou dans dix siècles, et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu ; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière. La prose est née d’hier ; voilà ce qu’il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites ; mais celles de la prose, tant s’en faut.
      Les histoires de Mme R... me délectent et la figure du capitaine est splendide. Quel homme bien que ce capitaine ! Tu m’as envoyé un morceau de dialogue qui m’a fait un effet analogue à quelques-uns de Molière ; c’était carré et lyrique tout ensemble. Pauvre petite femme ! Quelle tristesse ensuite quand elle s’apercevra que son cher ami n’est qu’un sot ! Que j’aurais voulu assister à la visite dans la chambre et voir toutes les cérémonies réciproques ! Tu sens bien cela, toi ; tu devrais porter ton attention littéraire sur ce genre d’aspects humains. Tu as un côté de l’esprit fin, délié et perspicace, relativement au comique, que tu ne cultives pas assez, de même qu’un autre, sanguin, gueulard, passionné et débordant quelquefois, auquel il faut mettre un corset et qu’il faut durcir du dedans.
      Tu me dis que je t’ai envoyé des réflexions curieuses sur les femmes, et qu’elles sont peu libres d’elles (les femmes). Cela est vrai ; on leur apprend tant à mentir, on leur conte tant de mensonges ! Personne ne se trouve jamais à même de leur dire la vérité, et quand on a le malheur d’être sincère, elles s’exaspèrent contre cette étrangeté ! Ce que je leur reproche surtout, c’est leur besoin de poétisation. Un homme aimera sa lingère et il saura qu’elle est bête, qu’il n’en jouira pas moins. Mais si une femme aime un goujat, c’est un génie méconnu, une âme d’élite, etc. , si bien que, par cette disposition naturelle à loucher, elles ne voient pas le vrai quand il se rencontre, ni la beauté là où elle se trouve. Cette infériorité (qui est, au point de vue de l’amour en soi, une supériorité) est la cause des déceptions dont elles se plaignent tant ! Demander des oranges aux pommiers leur est une maladie commune.
      Maximes détachées : elles ne sont pas franches avec elles-mêmes ; elles ne s’avouent pas leurs sens ; elles prennent leur cul pour leur coeur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir.
      Le cynisme, qui est l’ironie du vice, leur manque ; ou, quand elles l’ont, c’est une affectation.
      La courtisane est un mythe. Jamais une femme n’a inventé une débauche.
      Leur coeur est un piano où l’homme, artiste égoïste, se complaît à jouer des airs qui le font briller, et toutes les touches parlent. Vis-à-vis de l’amour en effet, la femme n’a pas d’arrière-boutique : elle ne garde rien à part pour elle comme nous autres qui, dans toutes nos générosités de sentiment, réservons néanmoins toujours in petto un petit magot pour notre usage exclusif.
      Assez de réflexions morales. Causons de nous deux un peu. Et d’abord ta santé. Qu’est-ce que tu as donc ?
      Plût à Dieu que le dire de Pradier sur ma calvitie fût vrai ! (ils repousseraient). Mais je crois qu’elle n’a pas cet avantage d’avoir eu une cause aussi gaillarde ; non que je veuille me faire passer pour un invaincu comme dirait Corneille. J’ai eu des lacs de Trasimène. Mais il n’y a que moi qui peux le dire, tant la République a été complètement rétablie. Depuis trois semaines surtout, mes pauvres cheveux tombent comme des convictions politiques. Je ne sais si l’eau Taburel les faisait tenir. Tu peux m’en envoyer encore deux bouteilles pour essayer.
      Tu mettras dans le paquet la Bretagne, si tu veux ; ou garde-la, ça m’est égal.
      Que je te dise des tendresses, me demandes-tu. Je ne t’en dis pas, mais j’en pense. Chaque fois que ta pensée me vient à l’esprit, elle est accompagnée de douceur.
      Mes voyages à Paris, qui n’ont plus que toi pour attrait, sont dans ma vie comme des oasis où je vais boire et secouer sur tes genoux la poussière de mon travail. En ma pensée, ils chatoient dans le lointain, baignés d’une lumière joyeuse. Si je ne les renouvelle pas plus souvent, c’est par sagesse et parce qu’ils me dérangent trop. Mais prends patience ; tu m’auras plus tard plus longuement.
      Dans un an ou 18 mois, je prendrai un logement à Paris. J’irai plus souvent et dans l’année y passerai plusieurs mois de suite. Quant à présent, j’irai quand ma première partie sera finie, je ne sais quand, pas avant un grand mois ; j’y passerai huit jours. Nous serons heureux, tu verras. Et puis, comment ne t’aimerais-je pas, pauvre chère femme ? Tu m’aimes tant, toi ! Ton amour est si bon, si aveugle ! Tu me dis des choses si flatteuses ! Et qui ne sont pas pour me flatter cependant. Si c’est la vérité qui parle en toi, si plus tard les autres reconnaissent ce que tu y trouves, je me souviendrai de tes prédictions avec orgueil. Si au contraire je reste dans l’ombre, et bien tu auras été un grand rayon dans ce cachot, un hymne dans cette solitude.
      Loin de toi, je suis ta vie, va ; je la devine, je la vois et j’entends souvent, dans mon oreille, le bruit de tes pas sur ton parquet.
      D’ici je regarde maintenant ta tête penchée sur ta petite table ronde où tu écris, et ta lampe qui brûle. Henriette te parle à travers la cloison. Je sens sous mes doigts ta peau si fine et ta taille abandonnée sur mon bras gauche.
      Je n’ai pas eu beaucoup de voluptés dans ma vie (si j’en ai beaucoup souhaité). Tu m’en as donné quelques-unes. Et je n’ai pas eu non plus beaucoup d’amours (heureux surtout) et je sens pour toi quelque chose de plus calme, mais de tout aussi profond, de sorte que tu es la meilleure affection que j’aie eue. Elle se tient sur moi avec un grand balancier.
      J’ai été bousculé de passions dans ma jeunesse. C’était comme une cour de messageries où l’on est embarrassé par les voitures et les portefaix : c’est pour cela que mon coeur en a gardé un air ahuri.
      Je me sens vieux là-dessus. Ce que j’ai usé d’énergie dans ces tristesses ne peut être mesuré par personne. Je me demande souvent quel homme je serais si ma vie avait été extérieure au lieu d’être intérieure ; ce qu’il serait advenu si ce que j’ai voulu autrefois je l’eusse possédé... Il n’y a qu’en province et dans le milieu littéraire où je nageais que ces concentrations soient possibles. Les jeunes gens de Paris ignorent tout cela.
      Ô dortoirs de mon collège, vous aviez des mélancolies plus vastes que celles que j’ai trouvées au désert !
      Adieu, voilà minuit passé. Mille baisers. Hein quelle lettre ! En ai-je barbouillé de ce papier !
      Je t’embrasse partout.
      À toi. Ton G.

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