1852

  
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Mai : lettres 319 à 323

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche. [2 mai.1852]
      Je ne t’ai pas écrit cette semaine tant j’étais harassé. Depuis avant-hier ça va mieux un peu et hier au soir, jour habituel de ma correspondance, comme j’étais en train, j’ai continué jusqu’à 2 heures sans avoir le temps de te dire bonjour.
      Je n’ai reçu aucun paquet de toi et n’ai, par conséquent, rien à te renvoyer avec deux Melaenis que Bouilhet t’adressera, les accompagnant de toutes sortes d’amitiés. Puisque tu dois lire ta comédie aux Français, je vais t’en dire pratiquement ce que j’en pense. Le Philosophe, sous un transparent clair, y est bafoué. Ne fût-ce que cette terminaison en in, tout le monde le reconnaîtra, et lui-même surtout s’y reconnaîtra et t’en gardera une rancune éternelle. Tu as tort pour Henriette, pour toi-même d’abord.
      Quant à moi, ces messieurs de la Revue et autres, auxquels l’ami n’a pas manqué, ou ne manquera pas de dire la chose, feront des gorges chaudes sur mon compte. Le grand homme futur en aura (ce dont je me moque complètement) ; obscur et absent d’ailleurs, que m’importe ? Il n’y a que sur toi que quelque désagrément en pourra rejaillir. Atténue donc autant que possible toute ressemblance entre Dherbin et le Philosophe. Fais-en un légitimiste, tout ce que tu voudras, au lieu d’un doctrinaire, etc. Réfléchis là-dessus ; je crois le conseil important pour ta vie, pour l’avenir. Appelles-y ton attention. Ce que (on) m’a rapporté de Musset et de Sand m’a ému. Le capitaine se soutient toujours ; c’est une grande figure. Dans la lettre que je t’avais écrite en te renvoyant son volume, je t’y avais glissé deux phrases louangeuses un peu exagérées, pensant que tu pourrais les lui lire. À propos de lettres, j’en viens de voir une de Du Camp, qui est un chef-d’oeuvre de démence et de vanité. Si Lambert, qui le voit souvent, était un homme communicatif, il en pourrait dire de belles à Madame Didier. Comme le temps change les hommes ! Et qu’il faut peu de choses pour faire tourner les têtes à de certaines gens !
      Les clous sont à la mode ; ma belle-soeur en est capitonnée et elle ne fait rien pour se les faire passer, exemple que je t’engage à suivre, au lieu de donner ton argent en pure perte au pharmacien et au médecin. Si tu avais été élevée comme moi dans les coulisses d’Esculape, tu serais convaincue de l’inutilité des remèdes dans les trois quarts et demi des maladies (et des choses de ce monde).
      Il y avait dans les deux derniers numéros de la Revue deux articles curieux sur Edgar Poë. Les as-tu lus ?
      Oui, je connais le Raphaël de Lamartine ; c’est le dernier mot de la stupidité prétentieuse.
      J’ai passé une mauvaise semaine ; je me sens stérile, par moments, comme une vieille bûche. J’ai à faire une narration ; or le récit est une chose qui m’est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si longtemps que je n’en ai vu un que ça me demande de grands efforts d’imagination. Et puis c’est si commun, c’est tellement dit partout ! Ce serait une merveille que d’éviter le vulgaire, et je veux l’éviter pourtant.
      Adieu, ma pauvre chère amie, je suis bien heureux de ton succès. Je t’embrasse sur les yeux.
      Mille baisers encore à toi.
      Bouilhet est là, étalé sur mon divan.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
Croisset, samedi soir, minuit [8-9 mai 1852.]
      Le sonnet sera excellent avec deux ou trois petites corrections.

                 Quel odorant bien-être !
      Son chant me berce et me pénètre, etc.

      
Du reste l’inspiration est bonne. J’ai reçu la boîte. Bouilhet a le drame. Merci de l’eau Taburel. Tu as dû recevoir des confitures et du sucre de pomme pour Henriette.
      Je suis bien aise que tu sois de mon avis relativement aux corrections. Change les terminaisons en IN et AVE, crois-moi.
      À propos de d’Herbin, ton mariage avec lui a été annoncé mercredi dernier dans le Nouvelliste, journal de Rouen. Sais-tu cela ?
      Cette rectitude de coeur dont tu parles n’est que la même justesse d’esprit que je porte, je crois, dans les questions d’Art. Je n’adopte pas, quant à moi, toutes ces distinctions de coeur, d’esprit, de forme, de fond, d’âme ou de corps : tout est lié dans l’homme. Il fut un temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. C’est là ce que croient ceux qui voient la surface. Il en est de même de cet orgueil qui révolte tant les autres et que payent pourtant de si grandes misères. Personne plus que moi n’a, au contraire, aspiré les autres. J’ai été humer des fumiers inconnus, j’ai eu compassion de bien des choses où ne s’attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de coeur. L’ironie pourtant me semble dominer la vie. D’où vient que, quand je pleurais, j’ai été souvent me regarder dans la glace pour me voir ? Cette disposition à planer sur soi-même est peut-être la source de toute vertu. Elle vous enlève à la personnalité, loin de vous y retenir. Le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire, le lyrisme dans la blague, est pour moi tout ce qui me fait le plus envie comme écrivain. Les deux éléments humains sont là. le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnons. Le "N’y aurait-il pas du danger à parler de toutes ces maladies ?" vaut le "Qu’il mourût !"
      Mais que l’on fasse jamais comprendre cela aux pédants ! C’est une chose drôle, du reste, comme je sens bien le comique en tant qu’homme et comme ma plume s’y refuse ! J’y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai, car c’est là la dernière des tristesses. J’ai des idées de théâtre depuis quelque temps et l’esquisse incertaine d’un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard, qui m’est tombé dans la tête il y a une quinzaine de jours. Si je m’y mets dans cinq ou six ans, que se passera-t-il depuis cette minute où je t’écris jusqu’à celle où l’encre se séchera sur la dernière rature ? Du train dont je vais, je n’aurai fini la Bovary que dans un an. Peu m’importe six mois de plus ou de moins ! Mais la vie est courte. Ce qui m’écrase parfois, c’est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu’il y a déjà quinze ans que je travaille sans relâche d’une façon âpre et continue, et que je n’aurai jamais le temps de me donner à moi-même l’idée de ce que je voulais faire.
      J’ai lu dernièrement tout l’Enfer de Dante (en français). Cela a de grandes allures, mais que c’est loin des poètes universels qui n’ont pas chanté, eux, leur haine de village, de caste ou de famille ! Pas de plan ! Que de répétitions ! Un souffle immense par moments ; mais Dante est, je crois, comme beaucoup de belles choses consacrées, Saint-Pierre de Rome entre autres, qui ne lui ressemble guère, par parenthèse. On n’ose pas dire que ça vous embête. Cette oeuvre a été faite pour un temps et non pour tous les temps ; elle en porte le cachet. Tant pis pour nous qui l’entendons moins ; tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendre !
      Je viens de lire quatre volumes des Mémoires d’outre-tombe. Cela dépasse sa réputation. Personne n’a été impartial pour Chateaubriand, tous les partis lui en ont voulu. Il y aurait une belle critique à faire sur ses oeuvres. Quel homme c’eût été, sans sa poétique ! Comme elle l’a rétréci ! Que de mensonges, de petitesses ! Dans Goethe il ne voit que Werther, qui n’est qu’une des mansardes de cet immense génie. Chateaubriand est comme Voltaire. Ils ont fait (artistiquement) tout ce qu’ils ont pu pour gâter les plus admirables facultés que le bon Dieu leur avait données. Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénelon, qu’eût fait l’homme qui a écrit Velléda et René ! Napoléon était comme eux : sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l’obsédait, nous n’aurions pas eu le galvanisme d’une société déjà cadavre. Ce qui fait les figures de l’antiquité si belles, c’est qu’elles étaient originales : tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d’étude il faut passer pour se dégager des livres, et qu’il en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser.
      Puisque tu admires tant la belle périphrase du père de Pongerville, "le tapis qu’à grands frais Babylone a tissé," je pourrai t’apporter un acte d’une tragédie que nous avions commencée il y a cinq ans, Bouilhet et moi, sur La Découverte de la vaccine, où tout est de ce calibre, et mieux. J’avais à cette époque beaucoup étudié le théâtre de Voltaire que j’ai analysé, scène par scène, d’un bout à l’autre. Nous faisions des scénarios, nous lisions quelquefois, pour nous faire rire, des tragédies de Marmontel, et ç’a été une excellente étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre. Je t’assure que, comme style, les gens que je déteste le plus m’ont peut-être plus servi que les autres. Que dis-tu de ceci pour dire un bonnet grec :

                                pour sa tête si chère
      le commode ornement dont la Grèce est la mère,

et pour dire noblement qu’une femme gravée de la petite vérole ressemble à une écumoire :

      D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,
      Horrible désormais, nous présenter l’image
      De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,
      Dont se sert la matrone en son zèle empressé,
      Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante
      Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante.

      
Voilà de la poésie, ou je ne m’y connais pas, et dans les règles encore !
      J’éprouve le besoin de faire encore deux citations.
      Une demoiselle parle à sa confidente de ses chagrins d’amour :

      Et d’un secours furtif aidant la volupté
      Je goûte avec moi-même un bonheur emprunté.

      
La confidente répond qu’elle connaît cela et ajoute :

      Et les hommes aussi
      Par un moyen semblable apaisent leur souci.

      
La lettre de la mère Hugo est très gentille. Je te la renvoie. Elle m’a causé une impression très profonde, et à Bouilhet aussi. Nous connaissons ici un jeune homme qui nourrit pour elle un amour mystique depuis l’exposition de son portrait par L. Boulanger, il y a une douzaine d’années au moins. Se doute-t-elle peu de cela, cette femme qui vit à Paris, qu’il n’a jamais vue, qu’elle n’a jamais vu ? Chaque chose est un infini ; le plus petit caillou arrête la pensée tout comme l’idée de Dieu. Entre deux coeurs qui battent l’un sur l’autre, il y a des abîmes ; le néant est entre eux, toute la vie et le reste. L’âme a beau faire, elle ne brise pas sa solitude, elle marche avec lui. On se sent fourmi dans un désert et perdu, perdu. À propos de quoi donc tout cela ? Ah ! à propos du portrait de Madame Hugo. C’est bien drôle, n’est-ce pas ? J’ai été une fois chez elle, en 1845, en revenant de Besançon, où la marraine d’Hugo m’avait fait voir la chambre où il est né. Cette vieille dame m’avait chargé d’aller porter de ses nouvelles à la famille Hugo. Madame m’a reçu médiocrement. Le grand Hippolyte Lucas est arrivé, et je me suis retiré au bout de six minutes que j’étais assis.
      Bouilhet va se mettre à son drame. Au mois d’octobre, il ira habiter Paris. Lui parti, je serai seul ; là commencera ma vieillesse. Tout ce que je connais de la capitale ne me donne pas envie d’y vivre. Paris m’ennuie ; on y bavarde trop pour moi. La tentative de séjour que j’y ferai, les quelques mois que j’y passerai pendant deux ou trois hivers m’en détourneront peut-être pour toujours. Je reviendrai dans mon trou et j’y mourrai, sans sortir, moi qui me serai tant promené en idée. Ah, je voudrais bien aller aux Indes et au Japon ! Quand la possibilité m’en viendra, je n’aurai peut-être ni argent ni santé. Physiquement d’ailleurs je me recoquille de plus en plus. La vue de ma bûche qui brûle me fait autant de plaisir qu’un paysage. J’ai toujours vécu sans distractions ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien.
      Mais je t’aime, mon pauvre coeur, et je t’embrasse... rarement ! Si je te voyais tous les jours, peut-être t’aimerais-je moins ; mais non, c’est pour longtemps encore. Tu vis dans l’arrière-boutique de mon coeur et tu sors le dimanche. Adieu, mille baisers sur ta poitrine.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
Croisset, samedi à dimanche, 1 heure matin. [15-16 mai 1852.]
      La nuit de dimanche me prend au milieu d’une page qui m’a tenu toute la journée et qui est loin d’être finie. Je la quitte pour t’écrire, et d’ailleurs elle me mènerait peut-être jusqu’à demain soir ; car comme je suis souvent plusieurs heures à chercher un mot et que j’en ai plusieurs à chercher, il se pourrait que tu passasses encore toute la semaine prochaine si j’attendais la fin. Voilà pourtant plusieurs jours que cela ne va pas trop mal, sauf aujourd’hui où j’ai éprouvé beaucoup d’embarras. Si tu savais ce que je retranche et quelle bouillie que mes manuscrits ! Voilà cent vingt pages de faites ; j’en ai bien écrit cinq cents au moins. Sais-tu à quoi j’ai passé tout mon après-midi avant-hier ? à regarder la campagne par des verres de couleur ; j’en avais besoin pour une page de ma Bovary qui, je crois, ne sera pas une des plus mauvaises.
      Tu as bien envie de me voir, chère Louise, et moi aussi. J’éprouve le besoin de t’embrasser et de te tenir dans mes bras. J’espère, à la fin de la semaine prochaine à peu près, pouvoir te dire au juste quand nous nous verrons.
      Je vais être dérangé cette semaine par l’arrivée de cousines (inconnues) et assez égrillardes, à ce qu’il paraît, du moins l’une d’elles. Ce sont des parentes de Champagne, dont le père est directeur de je ne sais quelles contributions à Dieppe. Ma mère a été les voir avant-hier et hier, jours où je suis resté seul avec l’institutrice. Mais sois sans crainte, ma vertu n’a pas failli et n’a pas même songé à faillir. À la fin de ce mois, ma nièce, la petite de mon frère, va faire sa première communion. Je suis convié à deux dîners et à un déjeuner. Je m’empiffrerai ; ça me distraira. Quand on ne se gorge pas dans ces solennités, qu’y faire ? Te voilà donc au courant de ma vie extérieure.
      Quant à l’intérieure, rien de neuf. J’ai lu Rodogune et Théodore cette semaine. Quelle immonde chose que les commentaires de M. de Voltaire ! Est-ce bête ! Et c’était pourtant un homme d’esprit. Mais l’esprit sert à peu de chose dans les arts, à empêcher l’enthousiasme et nier le génie, voilà tout.
      Quelle pauvre occupation que la critique, puisqu’un homme de cette trempe-là nous donne un pareil exemple ! Mais il est si doux de faire le pédagogue, de reprendre les autres, d’apprendre aux gens leur métier ! La manie du rabaissement, qui est la lèpre morale de notre époque, a singulièrement favorisé ce penchant dans la gent écrivante. La médiocrité s’assouvit à cette petite nourriture quotidienne qui, sous des apparences sérieuses, cache le vide. Il est bien plus facile de discuter que de comprendre, et de bavarder art, idée du beau, idéal, etc., que de faire le moindre sonnet ou la plus simple phrase. J’ai eu envie souvent de m’en mêler aussi et de faire d’un seul coup un livre sur tout cela. Ce sera pour ma vieillesse, quand mon encrier sera sec. Quel crâne ouvrage, et original, il y aurait à écrire sous ce titre : "De l’interprétation de l’antiquité" ! Ce serait l’oeuvre de toute une vie. Et puis à quoi bon ? De la musique ! De la musique plutôt ! Tournons au rythme, balançons-nous dans les périodes, descendons plus avant dans les caves du coeur.
      Cette manie du rabaissement, dont je parle, est profondément française, pays de l’égalité et de l’antiliberté. Car on déteste la liberté dans notre chère patrie. L’idéal de l’État, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces coeurs étroits : "Il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d’autres bases", etc. Il n’est pas de sottises ni de vices qui ne trouve son compte à ces rêves. Je trouve que l’homme maintenant est plus fanatique que jamais, mais de lui. Il ne chante autre chose et, dans cette pensée qui saute par-delà les soleils, dévore l’espace et bêle après l’infini, comme dirait Montaigne, il ne trouve rien de plus grand que cette misère même de la vie dont elle tâche sans cesse de se dégager. Ainsi la France, depuis 1830, délire d’un réalisme idiot ; l’infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l’infaillibilité du pape. La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé à l’autorité du nom, au droit divin, à la suprématie de l’esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l’antiquité ; la Victoire était sainte, les dieux la donnaient, elle était juste ; l’homme esclave se méprisait lui-même autant que son maître. Au moyen âge, elle se résignait et subissait la malédiction d’Adam (à laquelle je crois au fond). Elle a joué la Passion pendant 15 siècles, Christ perpétuel qui, à chaque génération nouvelle, se recouchait sur sa croix. Mais voilà maintenant qu’épuisée de tant de fatigues elle paraît prête à s’endormir dans un hébétement sensuel, comme une putain sortant du bal masqué, qui sommeille à demi dans un fiacre, trouve les coussins doux tant elle est saoule, et se rassure en voyant dans la rue les gendarmes qui avec leurs sabres la protègent des gamins dont les huées l’insulteraient.
      République ou Monarchie, nous ne sortirons pas de là de sitôt. C’est la résultante d’un long travail auquel tout le monde a pris part depuis De Maistre jusqu’au père Enfantin, et les républicains plus que les autres. Qu’est-ce donc que l’Égalité si ce n’est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la nature elle-même ? L’Égalité, c’est l’esclavage. Voilà pourquoi j’aime l’Art. C’est que là, au moins, tout est liberté dans ce monde des fictions. On y assouvit tout, on y fait tout, on est à la fois son roi et son peuple, actif et passif, victime et prêtre. Pas de limites ; l’humanité est pour vous un pantin à grelots que l’on fait sonner au bout de sa phrase comme un bateleur au bout de son pied (je me suis souvent, ainsi, bien vengé de l’existence ; je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume ; je me suis donné des femmes, de l’argent, des voyages), comme l’âme courbée se déploie dans cet azur qui ne s’arrête qu’aux frontières du Vrai. Où la Forme, en effet, manque, l’idée n’est plus. Chercher l’un, c’est chercher l’autre. Ils sont aussi inséparables que la substance l’est de la couleur et c’est pour cela que l’Art est la vérité même. Tout cela, délayé en vingt leçons au Collège de France, me ferait passer, près de beaucoup de petits jeunes gens, de messieurs forts et de femmes distinguées, pour grand homme pendant quinze jours.
      Une chose qui prouve, selon moi, que l’Art est complètement oublié, c’est la quantité d’artistes qui pullulent. Plus il y a de chantres à une église, plus il est à présumer que les paroissiens ne sont pas dévots. Ce n’est pas de prier le bon Dieu que l’on s’inquiète, ou de cultiver son jardin, comme dit Candide, mais d’avoir de belles chasubles. Au lieu de traîner le public à sa remorque, on se traîne à la sienne. Il y a plus de bourgeoisme pur dans les gens de lettres que dans les épiciers. Que font-ils en effet, si ce n’est de s’efforcer, par toutes les combinaisons possibles, de flouer la pratique, et en se croyant honnêtes encore ! (c’est-à-dire artistes), ce qui est le comble du bourgeois. Pour lui plaire, à la pratique, Béranger a chanté ses amours faciles, Lamartine les migraines sentimentales de son épouse, et Hugo même, dans ses grandes pièces, a lâché à son adresse des tirades sur l’humanité, le progrès, la marche de l’idée, et autres balivernes auxquelles il ne croit guère. D’autres, restreignant leur ambition, comme Eugène Süe, ont écrit pour le Jockey Club des romans du grand monde, ou bien pour le faubourg Saint-Antoine des romans arsouille, comme les Mystères de Paris. Le jeune Dumas, pour le quart d’heure, va se concilier à perpétuité toute la loretanerie avec sa Dame aux Camélias. Je défie aucun dramaturge d’avoir l’audace de mettre en scène sur le boulevard un ouvrier voleur. Non : là il faut que l’ouvrier soit honnête homme, tandis que le monsieur est toujours un gredin, de même qu’aux Français la jeune fille est pure, car les mamans y conduisent leurs demoiselles. Je crois donc cet axiome vrai, à savoir, que l’on aime le mensonge, mensonge pendant la journée et songe pendant la nuit. Voilà l’homme. Excellente narration du vieux Villemain et description de la mère Hugo.
      Bouilhet ne viendra pas à Paris (à ce que je pense) de si tôt. Les nouveaux règlements universitaires lui ont retiré du coup quinze cents francs.
      Trois heures viennent de sonner. Le jour paraît, mon feu est éteint, j’ai froid et vais me coucher.
      Combien de fois déjà dans ma vie n’ai-je pas vu le jour vert du matin paraître à mes carreaux ! Autrefois, à Rouen, dans ma petite chambre de l’Hôtel-Dieu, à travers un grand acacia ; à Paris, dans la rue de l’Est, sur le Luxembourg ; en voyage, dans les diligences ou sur les bateaux, etc.
      Adieu, ma chère amie, ma chère maîtresse. À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche 3 heures [23 mai 1852]
      La mauvaise nouvelle que tu m’as envoyée ce matin, pauvre chère amie, ne m’a surpris qu’à moitié. J’avais été hier, pendant toute la journée, dans un état de langueur étrange comme si j’eusse subi le contre-coup des angoisses que tu éprouvais en ce moment. Ne te désespère pas. Remonte-toi. Je sais que cela est plus facile à dire qu’à faire, mais on se sauve de tout par l’orgueil. Il faut de chaque malheur tirer une leçon et rebondir après les chutes.
      Pour le drame que tu médites, rumine bien le plan et aie toujours en vue l’action, l’effet. Ils ont trouvé mauvais (pour leur usage) le changement de décoration au second acte. Tu te rappelles que je t’avais fait cette objection. Tout ce qui sort de la ligne commune effraie. "Sus à l’originalité !" C’est le cri de guerre intérieur de toutes les consciences. Garde ta pièce telle qu’elle est ; la changer serait la gâter. Si l’on ne protégeait pas les arts, au lieu du théâtre Français il y en aurait dix autres et où tu pourrais te faire jouer. Mais qu’y faire ? Rester dans sa tente et y rebattre sur l’enclume son épée.
      Quand tu auras un succès, un jour ou l’autre, tu redonneras ta pièce. D’ici là, garde-la pour toi ; la publier serait la perdre pour l’avenir. Attendre est un grand mot et une grande chose. Je suis aussi découragé que toi pour le moment. Mon roman m’ennuie ; je suis stérile comme un caillou. Cette première partie qui devait être finie d’abord à la fin de février, puis en avril, puis en mai, ira jusqu’à la fin de juillet. À chaque pas je découvre dix obstacles. Le commencement de la deuxième partie m’inquiète beaucoup. Je me donne un mal de chien pour des misères ; les phrases les plus simples me torturent. Je ne veux pas aller à Paris (n’aie pas peur) avant d’être quitte de cette première partie. Mais comme je t’ai promis de te voir à la fin de ce mois et que, d’autre part, j’en ai bien besoin aussi, moi, voici ce que je te propose : un des jours de la fin de la semaine prochaine, vers le 3 ou le 4 juin, je t’écrirai pour te donner rendez-vous à Mantes, si tu veux, dans notre ancien hôtel, et nous y passerons 24 heures seuls, loin de tous. Une bonne journée à deux vaudra bien cinq ou six visites que je te ferai à Paris, chez toi et avec de l’entourage, et ne me coupera pas mon travail comme un arrêt d’une semaine, à un moment où j’ai besoin de ne pas perdre le fil de mes pensées. Dis-moi si ce plan te sourit.
      Moi aussi je passerai plus tard par des journées comme tu en as eu une hier. Quand j’aurai fini ma Bovary et mon conte égyptien (dans deux ans), j’ai deux ou trois idées de théâtre que je mettrai à exécution, mais bien décidé d’avance à ne faire aucune concession, à n’être jamais joué ou sifflé.
      Si j’arrive jamais à une position, comme on dit, ce sera à travers tout, et malgré toute considération de réussite. Je serai écrasé ou j’écraserai. Si j’ai en moi quelque valeur, ce parti pris (que je n’ai jamais pris mais qui est venu de lui-même) doit l’augmenter. Si je n’en ai aucune, c’est au moins quelque chose que cet entêtement. Mais j’éprouve, en revanche, de belles lassitudes, de fiers ennuis, et des saouleurs de moi, à me vomir moi-même si je pouvais.
      Ça me fera bien de te voir, de m’appuyer la tête sur ton pauvre coeur plein de moi, de causer en regardant tes yeux.
      Adieu, chère amour, à bientôt, un long baiser sur tes lèvres.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset, 30 mai 1852.]
      [Pléiade : 29 mai 1852]

      Il faut se méfier des meilleures affections, telle est la morale que je tire de ta lettre. Si le discours de Musset qui m’horripile t’a paru charmant et que tu trouves également charmant ce que j’ai pu faire ou ferai, qu’en conclure ?
      Mais où se réfugier, mon Dieu ! Où trouver un homme ? Fierté de soi, conviction de son oeuvre, admiration du Beau, tout est donc perdu ? La fange universelle où l’on nage jusqu’à la bouche emplit donc toutes les poitrines ? à l’avenir, et je t’en supplie, ne me parle plus de ce que l’on fait dans le monde, ne m’envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s’y brasse. Ces choses me rendent malade ; elles me feraient devenir méchant et me renforcent d’autant dans un exclusivisme sombre qui me mènerait à une étroitesse catonienne. Que je me remercie de la bonne idée que j’ai eue de ne pas publier ! Je n’ai encore trempé dans rien ! Ma muse (quelque déhanchée qu’elle puisse être) ne s’est point encore prostituée, et j’ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire un public et que ce public n’est pas fait pour moi, je m’en passerai. "Si tu cherches à plaire, te voilà déchu", dit Épictète. Je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu médité Épictète, et cependant ce n’est pas l’amour de la vertu qui manque dans son discours. Il nous apprend que M. Dupaty était honnête homme et que c’est bien beau d’être honnête homme. Là-dessus, satisfaction générale du public. (Voir Gabrielle, de M. Émile Augier.) L’éloge des qualités morales, agréablement entrelacé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de l’art oratoire. Comme chacun croit posséder les premières, du même coup on s’attribue les secondes ! J’ai eu un domestique qui avait l’habitude de prendre du tabac. Je lui ai souvent entendu dire lorsqu’il prisait (pour s’excuser de son habitude) : "Napoléon prisait". Et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait beaucoup le goujat dans sa propre estime.
      Voyons un peu ce fameux discours. Le début est des plus mal écrits ; il y a une série de que de quoi faire vingt catogans. Je trouve ensuite du respect qui va l’empêcher de parler (Musset respectant le sieur Dupaty !), la mort prématurée de son père et une jérémiade anodine sur les révolutions, lesquelles "interrompent pour un moment les relations de société". Quel malheur ! Cela me rappelle un peu les filles entretenues, après 1848, qui étaient désolées : les gens comme il faut s’en allaient de Paris ; tout était perdu ! Il est vrai que, comme contrepoids, arrive l’éloge indirect de l’abolition de la torture ; la grande ombre de Calas passe, escortée d’un vers corsé :


      Un beau trait nous honore encor plus qu’un beau livre.

      
Idée reçue et généralement admise, quoique l’un soit plus facile à faire que l’autre. J’ai pris bien des petits verres, dans ma jeunesse, avec le sieur Louis Fessard, mon maître de natation, lequel a sauvé quarante à quarante-six personnes d’une mort imminente et au péril de ses jours. Or, comme il n’y a pas quarante-six beaux livres dans le monde, depuis qu’on en fait, voilà un drôle qui, à lui tout seul, enfonce dans l’estime d’un poète tous les poètes. Continuons :
      Éloge des écoliers reconnaissants envers leurs maîtres (flatterie indirecte aux professeurs ci-présents), et derechef épigramme sur la liberté : utile dulci ; c’est le genre.
      Enfin une phrase, et fort belle : "Le murmure de l’Océan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique et un coup d’archet l’emporta." Mais c’est l’Océan et la musique qui sont cause que la phrase est bonne. Quelque indifférent que soit le sujet en soi, il faut qu’il existe néanmoins. Or, lorsque de mauvaise foi on entonne l’éloge d’un homme médiocre, qu’attendre, sinon une médiocrité ? La forme sort du fond, comme la chaleur du feu.
      Arrive le petit confiteor ; là le poète appelle ses oeuvres des fautes d’enfant, se blâme des torts qu’il n’a plus et traite l’école romantique de n’avoir pas le sens commun, quoiqu’il ne renie pas ses maîtres. Il y aurait eu ici de belles choses à dire sur la place d’Hugo, vide. Comme se priver de pareilles joies, comme se refuser à soi-même la volupté de scandaliser la compagnie ? Mais les convenances s’y opposaient ; cela aurait fait de la peine à ce bon Gouvernement et c’eût été de mauvais goût. Mais en revanche nous avons, immédiatement après, l’éloge inattendu de Casimir Delavigne, qui savait que l’estime vaut mieux que le bruit et qui, en conséquence, s’est toujours traîné à la remorque de l’opinion, faisant les Messéniennes après 1815, Le Paria dans le temps du libéralisme, Marino Faliero lors de la vogue de Byron, Les Enfants D’Édouard quand on raffolait du drame moyen âge. Delavigne était un médiocre monsieur, mais Normand rusé qui épiait le goût du jour et s’y conformait, conciliant tous les partis et n’en satisfaisant aucun, un bourgeois s’il en fut, un Louis-Philippe en littérature. Musset n’a pour lui que des douceurs.
      Louer des vers où se trouve celui-ci :

      En quittant Raphaël, je souris à l’Albane.

      
Et Anacréon à côté d’Homère ! L’Albane est le père du rococo en peinture. M. de Voltaire l’aimait beaucoup. Ferney est plein de ses copies. Musset, qui a tant injurié Voltaire dans Rolla, mais qui devait faire son éloge à l’Académie (car il était académicien), devait bien ce petit hommage à son peintre favori.
      Suit l’éloge de l’opéra comique comme genre. Tout est du même tonneau ; sans cesse l’exaltation du gentil, du charmant. Musset a été bien funeste à sa génération en ce sens. Lui aussi, morbleu, a chanté la grisette ! Et d’une façon bien plus embêtante encore que Béranger, qui au moins est en cela dans sa veine propre. Cette manie de l’étriqué (comme idée et comme oeuvres) détourne des choses sérieuses, mais ça plaît ; il n’y a rien à dire, on donne là dedans pour le quart d’heure. Nous allons revenir à Florian avant deux ans. Houssaye alors fleurira, c’est un berger.
      Maintenant, un peu d’outrages aux grandes choses et aux grands hommes. Le travail du poète : un noble exercice de l’esprit. vraiment ! et quoi qu’on en puisse dire encore ! Quelle audace ! Mais comme il y a des idées nobles et des idées apparemment qui ne le sont pas, des routes grandes et sévères et des routes petites et plaisantes (d’après la classification des genres bien entendu, 1° tragédies, 2° comédies, comédie sérieuse, comédie pour rire, etc.), il s’ensuit que Bossuet et Fénelon sont au-dessus de Molière (non académicien) ; Télémaque vaut mieux que le Malade Imaginaire ; pour les hommes graves, en effet, c’est une farce (tel est l’avis entre autres de M. Chéruel, professeur à l’École normale). N’importe, la petite route n’en est pas moins belle et à coup sûr elle doit être honorée (que de bonté !) quand elle est suivie par un honnête homme (toujours l’honnête homme) ; autrement, non !
      Ensuite un peu de patriotisme, le drapeau de l’Empire, de beaux faits dans la garde nationale.
      Ce vers cité comme bon :

      Les doux tributs des champs sur son onde tranquille !

      
Et Tancrède qui est un type inimitable de poésie chevaleresque ! Enfin, pour la conclusion, le bon exemple des gens qui meurent saintement escortés des soeurs de charité, lesquelles nous avons déjà vues plus haut en compagnie de l’idée chrétienne glorifiée.
      Il y en a pour tous les goûts, si ce n’est pour le mien.
      Quant à la réponse de Nisard, elle dégrade encore plus le sieur de Musset. De Frank, de Rolla, de Bernerette, pas un mot. Et il était là, lui ! Il avalait tout cela, il écoutait cette théorie que l’amour de Boileau est une qualité sociale. Il s’entendait dire que ses vers n’étaient pas sur leurs pieds et que les mères de famille daignaient l’approuver, une fois les enfants retirés. Avaler toutes ces grossièretés en public avec un habit vert sur le dos, une épée au côté et un tricorne à la main, cela s’appelle être honoré. Et voilà pourtant le but de l’ambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années ; ensuite on est posé, consacré. Ah ! C’est que l’on vous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie. Deux heures durant même, le public vous gratifie de cet empressement naïf qu’il témoigne tour à tour à Tom-Pouce, aux Osages, à la planète Le Verrier, aux ascensions de Poittevin, aux premiers convois du chemin de fer de Versailles (rive droite). Et puis on figure le lendemain dans tous les journaux, entre la politique et les annonces.
      Certes, il est beau d’occuper de la place dans les âmes de la foule, mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie, qu’il y a de quoi dégoûter la délicatesse d’un homme bien né.
      Avouons que si aucune belle chose n’est restée ignorée, il n’est pas de turpitude qui n’ait été applaudie, ni de sot qui n’ait passé pour grand homme, ni de grand homme qu’on n’ait comparé à un crétin. La postérité change d’avis quelquefois (mais la tache n’en reste pas moins au front de cette humanité qui a de si nobles instincts), et encore ! Est-ce que jamais la France reconnaîtra que Ronsard vaut bien Racine ! Il faut donc faire de l’art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon.
      Musset restera par ces côtés qu’il renie. Il a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout. Mais le parisien chez lui entrave le poète ; le dandysme y corrompt l’élégance ; ses genoux sont raides de ses sous-pieds. La force lui a manqué pour devenir un maître ; il n’a cru ni à lui (?) ni à son art, mais à ses passions. Il a célébré avec emphase le coeur, le sentiment, l’amour avec toutes sortes d’H, au rabaissement de beautés plus hautes : "le coeur seul est poète", etc. Ces sortes de choses flattent les dames, maximes commodes qui font que tant de gens se croient poètes sans avoir fait un vers. Cette glorification du médiocre m’indigne. C’est nier tout art, toute beauté ; c’est insulter l’aristocratie du bon Dieu.
      L’Académie française subsistera encore longtemps, quoiqu’elle soit fort en arrière de tout le reste. Elle puise sa force dans la rage qu’ont les Français pour les distinctions. Chacun espère en être plus tard ; je m’excepte. Du jour où elle a donné le premier prix Montyon, elle a avoué par là que la vie littéraire s’était retirée d’elle. N’ayant donc plus rien à faire et sentant les choses de sa compétence lui échapper, elle s’est réfugiée dans la vertu, comme font les vieilles femmes dans la dévotion.
      Puisque je suis en veine de mauvaise humeur (et franchement j’en ai le coeur gros), je l’épuise. "Les jours d’orgueil où l’on me recherche, où l’on me flatte", dis-tu. Allons donc ! Ce sont des jours de faiblesse, ceux-là, les jours dont il faut rougir. Tes jours d’orgueil, je vais te les dire. Les voici, tes jours d’orgueil ! Quand tu es chez toi, le soir, dans ta plus vieille robe, avec Henriette qui t’embête, la cheminée qui fume, gênée d’argent, etc. , et que tu vas te coucher le coeur gros et la tête fatiguée ; quand, marchant de long en large dans ta chambre, ou regardant le bois brûler, tu te dis que rien ne te soutient, que tu ne comptes sur personne, que tout te délaisse, et qu’alors, sous l’affaissement de la femme, la muse rebondissant, quelque chose cependant se met à chanter au fond de toi, quelque chose de joyeux et de funèbre, comme un chant de bataille, défi porté à la vie, espérance de sa force, flamboiement des oeuvres à venir. Si cela te vient, voilà tes jours d’orgueil ; ne me parle pas d’autres orgueils. Laisse-les aux faibles, au sieur Énault qui sera flatté d’entrer à la Revue de Paris, à Du Camp qui est enchanté d’être reçu chez Mme Delessert, à tous ceux enfin qui s’honorent assez peu pour que l’on puisse les honorer. Pour avoir du talent, il faut être convaincu qu’on en possède, et pour garder sa conscience pure, la mettre au-dessus de celles de tous les autres. Le moyen de vivre avec sérénité et au grand air, c’est de se fixer sur une pyramide quelconque, n’importe laquelle, pourvu qu’elle soit élevée et la base solide. Ah ! ce n’est pas toujours amusant et l’on est tout seul ; mais on se console en crachant d’en haut.
      Encore un mot relativement à ma mère. Sans nul doute qu’elle ne t’ait reçue de son mieux, si vous vous fussiez rencontrées d’une façon ou d’une autre. Mais quant à en être flattée (ne prends pas ceci pour une brutalité gratuite), apprends qu’elle n’est flattée de rien, la bonne femme. Il est fort difficile de lui plaire ; elle a dans toute sa personne je ne sais quoi d’imperturbable, de glacial et de naïf qui vous démonte. Elle se passe de principes encore plus aisément que d’expansions. Toute en constitution vertueuse, elle déclare impudemment qu’elle ne sait pas ce que c’est que la vertu, et ne lui avoir jamais fait un sacrifice.
      Elle me disait ce soir que je m’aigrissais. Je tourne peut-être en effet à la vieille fille. Tant pis ; la figure du Misanthrope est une des plus sottes que l’on puisse avoir. Oui, je deviens vieux, je ne suis pas du siècle, je me sens étranger au milieu de mes compatriotes tout autant qu’en Nubie, et je commence sérieusement à admirer le prince Président qui ravale sous la semelle de ses bottes cette noble France. J’irais même lui baiser le derrière, pour l’en remercier personnellement, s’il n’y avait une telle foule que la place est prise.
      Dimanche soir.
      Je serai jeudi prochain à Mantes à 5 h 15. Tu peux prendre le convoi de 3 h 25 et commander le dîner si tu as le temps. Je t’attends au débarcadère. Adieu, mille baisers.
      À toi. G.

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