1852

  
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Juin : lettres 324 à 329

 À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Mercredi, minuit [9 juin 1852.]
      Le même jour que j’ai appris la mort de Pradier (dimanche), j’en ai appris deux autres, celle d’un de mes camarades de collège (cousin de mon beau-frère), qui vient de crever à Alger où il se promenait, et celle d’une jeune femme, ancienne amie de ma soeur, qui dépérit d’une maladie de poitrine causée par des chagrins d’amour. La dernière fois que j’ai vu l’un, c’est il y a cinq à six mois, ici, à Croisset, sur la terrasse de mon jardin où il fumait avec moi. La dernière fois que j’ai vu la seconde, c’est il y a une douzaine d’années, à la campagne, dans le château de son tuteur ; nous montions une côte ensemble, dans un bois, elle avait très chaud et marchait avec peine.
      Ce pauvre Pradier, je le regrette ! Aimable et charmante nature ! Qu’il lui a manqué peu de chose, à cet homme, pour être un grand homme tout à fait : un peu plus de sérieux dans l’esprit et moins de banalité dans le caractère. Il n’en restera pas moins comme le premier sculpteur de son temps. Nous étions à Rosny pendant qu’il se mourait ; il n’en est pas moins mort et nous n’en avons pas moins joui. Voilà l’éternelle, lamentable et sérieuse ironie de l’existence. C’est il y a six ans à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. Pauvre homme ! J’en suis resté ahuri toute la journée. Je pourrais déjà faire un volume nécrologique respectable de tous les morts que j’ai connus. Quand on est jeune, on associe la réalisation future de ses rêves aux existences qui vous entourent. À mesure que ces existences disparaissent, les rêves s’en vont. J’ai bien éprouvé cela pour ma soeur, pour cette femme charmante dont je ne parle jamais par une pudeur de coeur qui me clôt la bouche. Avec elle j’ai enterré beaucoup d’ambitions, presque tout désir mondain de gloire. Je l’avais élevée, c’était un esprit solide et fin qui me charmait ; elle s’est mariée à la vulgarité incarnée. Voilà les femmes.
      La mort de Pradier me fait éprouver quelque chose d’égoïste assez honteux. Je suis fâché qu’il ne m’ait pas connu, moi qui l’admirais beaucoup. J’aurais voulu qu’un homme de sa trempe me distinguât de cette foule où je pataugeais autour de lui. Mais l’aurait[-il] pu d’ailleurs ? Il avait peu le sens critique, notre ami. Sur son art même, je n’ai pu jamais en rien tirer, ce qui le rend supérieur à mes yeux, car c’était un homme d’instinct.
      Tu te les rappelleras nos 48 heures de Mantes, ma chère Louise. ça a été de bonnes heures. Je ne t’ai jamais tant aimée ! J’avais dans l’âme des océans de crème. Toute la soirée ton image m’a poursuivi comme une hallucination. Il n’y a que depuis hier au soir que je me suis remis à travailler. Jusque-là j’ai passé mon temps dans le désoeuvrement et la rumination des moments écoulés. J’ai besoin de me calmer.
      Prends courage, un temps viendra où nous nous verrons plus souvent. Dans deux mois, quand ma première partie sera faite, j’irai passer quelques jours à Paris et au mois d’octobre nous retournerons à notre maison de campagne, voir jaunir les feuilles. Une fois mon roman fait, je prends un logement à Paris. Nous en ferons l’inauguration solennelle.
      Adieu, je t’écrirai plus longuement la prochaine fois, à la fin de la semaine ou vers le commencement de l’autre.
      Je t’embrasse, je te baise partout.
      À toi, mon amour.

      ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927. [1852]
      
Dimanche. 11 heures du soir.
      [Pléiade : 13 juin 1852]

      Nous nous occupons présentement de ta pièce de Pradier. Quand je dis nous, j’emploie un pluriel ambitieux, car Bouilhet, depuis une heure, s’essouffle à refaire une strophe à laquelle je renonce. Je te dirai au bas de ma lettre nos observations. Il y a de bonnes choses dans ta pièce. Avec peu de corrections, elle peut être excellente.
      J’ai repris mon travail. J’espère qu’il va aller, mais franchement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retranchements perpétuels que je fais. Bon ou mauvais, ce livre aura été pour moi un tour de force prodigieux, tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma manière naturelle. Dans Saint Antoine j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin ; aussi je n’y trouve aucune commodité.
      La lettre de l’Arménien m’a fait plaisir. Ce sont de rusés drôles que les Arméniens. Mets-toi en garde contre tout ce qui est oriental civilisé. Ces gens-là ont les vices des deux mondes. Avis. " Quand je retournerai en Orient... " dis-tu. Hélas la saison de ma migration est passée ; je suis cloué et pour longtemps ! J’aurais pourtant bien besoin d’eaux de Jouvence. Au fond je me sens las. Après les leçons de géographie que je donne à ma nièce, je reste quelquefois à regarder la carte avec des mélancolies sombres que je tais. Oh ! la vie est trop courte et trop longue.
      C’est un homme charmant que ce capitaine. Il te fait mon éloge (discrètement, par savoir-vivre, devinant son auditeur) et il admire l’Âne d’or. Vivent mes compatriotes ! Mets-toi à ce bouquin et dévore-le. Je ne m’étonne point que le Philosophe se soit récrié. C’est du vin trop fort pour lui ; il l’épouvante. Moi, j’aime les choses qui me font peur. À propos de peur, j’ai frémi à l’histoire de ta chauve-souris. La superstition est le fond de la religion, la seule vraie, celle qui survit sous toutes les autres. Le dogme est une affaire d’invention humaine. Mais la superstition est un sentiment éternel de l’âme et dont on ne se débarrasse pas. Aujourd’hui, Rouen a été plein de processions, de reposoirs. Quelle bête chose que le peuple ! Jusqu’à présent on a respecté cette idée. Celles de royauté, d’autorité, de droit divin, de noblesse ont été bafouées ; le peuple seul restait debout. Il faut qu’il se traîne si bas dans l’ignominie et la bêtise qu’on le prenne en pitié à son tour et qu’il soit bien reconnu qu’il n’y a rien de sacré. Le siècle m’ennuie prodigieusement. De quelque côté que je me tourne, je n’y vois que misère. Des mots, des mots, et quels mots !
      Ce que Gautier dit de Pradier dans le feuilleton que tu m’as envoyé est bien sec ; rien d’ému. Quel éreintement on aperçoit ! C’est qu’à force de jouer du violon sur son coeur, les cordes s’en détendent. Les gens de lettres sont des putains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent l’art comme celles-ci les hommes, lui sourient tant qu’ils peuvent, mais ne l’aiment plus, et tout s’avachit ensemble. âme et style, poitrine et coeur.
      Je me suis gaudy des détails sur la mère R… J’aime toujours à connaître l’envers des choses. À la bonne heure ! Je l’estime et la balle du père R... cultivant ses roses est carrée. Le mari aux dehors non poétiques, ayant au fond des goûts plus propres que madame, j’aime ça ; et jugez ensuite sur l’étiquette ! Depuis qu’il sait qu’elle est légère, Bouilhet est très excité.
      Nous avons été très tristes aujourd’hui. Pourquoi ? Je n’en ais rien. était-ce le ciel, le carillon des processions que nous entendions au loin, où l’éternel sujet : l’avenir ?
      J’ai lu l’Homère de Lamartine. Pour du Lamartine, je l’aime assez. Mais je soutiendrai toujours que ce n’est pas là un écrivain et je t’en persuaderai en une demi-heure, quand tu voudras, preuves en main. Toute la partie narrative est la meilleure, mais qu’il y avait mieux à dire sur Homère ! Les premières pages de la Longueville du Philosophe sont bien entortillées ; il vise trop au XVIIe siècle et s’y embrouille souvent dans des tournures lourdes de que, de qui, etc. J’aime les phrases nettes et qui se tiennent droites, debout tout en courant, ce qui est presque une impossibilité. L’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines dans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours.
      Hier, j’ai été avec ma mère à la campagne voir le père et la mère de ce jeune homme mort à Alger (comme je te l’ai dit). C’est une maison entourée de grands arbres ; le vent soufflait dans les tilleuls, des chiens de chasse hurlaient. J’ai eu là un bon frisson dans le dos. Le père, pauvre bonhomme de près de 80 ans, m’a embrassé en pleurant, sanglotant, crachant, râlant. C’était un sale et lamentable spectacle. Je les connais de longue date ces aspects de deuil.
      PRADIER. – Pourquoi ce cortège funèbre est un peu Delavigne de tournure, mais il faudrait tout changer ; garde-le.
      Ce sont de blanches théories, etc. , très bon, très bon.

            N’es-tu pas le fils de la Grèce
                        enchanteresse

atroce.
      Variante :

            N’es-tu pas le fils de la Grèce
            Un des plus grands, un des plus beaux ?
            Sous ton ciseau qui la caresse,
            Chaque nymphe, chaque déesse
            Sort radieuse des tombeaux.

      La strophe qui suit a d’abord son premier vers mauvais : les blondes ombres est bien dur et puis qu’est-ce que les ombres d’Homère qui sont filles de Phidias et revivent vierges en palpitant sous ta paupière ? Elle est fort difficile à changer.
      Voici donc deux variantes dont je ne suis guère fou, mais qui valent peut-être un peu mieux :

            Lorsque la forme juvénile

(hum ! hum ! C’est juvénile)

            S’élançait du bloc, dans tes bras,
            Le marbre, à ton geste docile,
            Croyait revoir le front tranquille
            De Praxitèle ou Phidias.

ou mieux peut-être :

            Quand la forme blanche et pudique
            S’élançait du bloc, dans tes bras,
            Le marbre ému, rêvant l’attique,
            Croyait sentir l’étreinte antique
            De Praxitèle ou Phidias.

      Je supprimerais complètement la strophe :

            Splendeur, beauté, etc.
            Se condensaient...
     
       mariaient
      
      L’homme antique à l’homme nouveau

qui est d’explication et qui coupe le mouvement figuré. Elle arrête la marche et n’est pas bonne en soi.

            Ô peuple immortel de statues, etc.

et la suivante, très bon ; garde-toi bien de changer :

            Dianes effleurant les grèves

qui est le meilleur vers de toute la pièce.
      Au lieu de venez glorifier sa mort, qui me semble fort plat : Venez pleurer ! Le maître est mort !
      
Ici, le mouvement me semble très fini et qu’il n’y a plus rien à dire. Je m’arrêterais là ; ou bien si tu veux faire une queue pour la Sapho, fais alors une seule strophe pour Sapho seule, mais rythmée.

            ... et toi, etc.
            Symbole si triste et si beau
            Poésie, amour, double flamme,
            Marbre où la lyre se fait femme,
            Viens et marche en tête, ô Sapho !

mauvais : qu’est-ce qu’un marbre où une lyre se fait femme ?

      À celui, etc.
      Souffle...

      Tu as un souffle plus loin et là...

            au fier créateur, au doux maître

bon

                        ... l’être
            l’immortalité.
      
      II.
      1re Excellente.
      2e Les deux premiers vers charmants.

            ... empires tombés,

tu as, tout à la fin,

            ... la poudre des empires.
            Ainsi que de fraîches Hébés

est bien mauvais ; une fraîche Hébé, archi-commun ; plus bas, d’ailleurs, frais paysage. Dans la fin de la strophe suivante il y a du vague : onde, quiétude, sérénité, cela patauge.

            Puis ils diront ta mort si douce, si rapide

si douce et si rapide plus harmonieux.

            Qu’elle a glacé...

très beau, et la fin est bonne aussi, si ce n’est peut-être

      ... riante apothéose, etc.

      La dernière image charmante.
      Sur ce, très humiliés de n’avoir pu en trois heures rien trouver de mieux, nous allons nous coucher.
      Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse avec mille tendresses profondes.
      À toi. Ton G.

      ***

 

À Louise Colet.

     [Croisset.] Samedi [12 juin 1852.]
      [Pléiade : 19 juin 1852]

      Quoiqu’il soit une heure du matin et que j’aie écrit aujourd’hui pendant douze heures (sauf une pour mon dîner), il faut que je te dise combien je suis content de toi. C’est pour moi un bonheur que ta pièce, chère Louise, un bonheur pour moi, comme j’en ai eu un pour toi, lorsque tu as eu ton prix. Il ne manque à cette pièce que très peu de chose pour en faire tout bonnement un petit chef-d’oeuvre ; et il n’y a pas de petits chefs-d’oeuvre. Rythme, composition, nouveauté, tout y est ; c’est bien, c’est bien. Je suis curieux de voir demain l’avis du confrère.
      Mais moi j’en suis enchanté. Cette lettre partira demain par une occasion ; elle t’arrivera le soir même. Qu’elle t’apporte donc un baiser d’ami, bien vigoureux et bien ému ! Dans la première strophe :

            Leurs serres de fleurs de l’Asie
            Avec toute leur poésie ! !...

tu la montres la poésie ; ton mot la gâte.
      9e méandre, vulgaire et lâche, ne présente rien à l’oeil.
      La nef, Lamartine, Tastu, Valmore, dames sensibles ; va avec le barde, le destrier, etc.
      3e Morts radieux est-il le mot propre ?
      4e Exquise d’un bout à l’autre, mais c’est le banc des orangeries qu’il faut lire et non les bancs des orangeries.
      5e Un peu de confusion dans l’idée, mais d’excellents détails, des vers charmants :

            Courent sur le marbre des frises.

      6e Les gais conteurs et les poètes, trop de deux idées ; une seule. Comme... les plus beaux vers... des poètes.
      7e À la lèvre monte l’Amour, un peu brusque ? ?
      8e À la calme étendue, n’est pas raide.
      9e Il est fâcheux que nous ayons déjà vu les reines.
      Voici un vers :

            Où les reines buvaient du lait,

dont je fais un cas énorme.
      Il y a là plus de vraie poésie que dans toutes les tartines sur Dieu, l’âme, l’humanité, qui bourrent ce qu’on appelle les pièces de résistance. Ça ne saute pas à l’oeil comme une pensée à grand effet ; mais quelle vérité bien dite, et que c’est profond du sentiment de la chose ! Il faut ainsi que tout sorte du sujet, idées, comparaisons, métaphores, etc. C’est là la griffe du lion, sois-en sûre, et comme la signature de la nature elle-même dans les oeuvres. Un volume de pièces comme celle-là (une fois ces corrections faites, et qui du reste sont faciles) ne le céderait à quoi que ce fût ; voilà mon avis. Quel joli refrain, et d’un singulier balancement ! Il n’y a qu’aujourd’hui de toute la semaine que j’aie un peu bien travaillé. Un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m’est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu’une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher les mêmes choses !
      Du Camp m’a envoyé ses photographies. Je viens de lui écrire un mot pour le remercier. Si la Revue de Paris commence à décliner, voilà mes prédictions qui commencent à se vérifier. Il sera peut-être complètement coulé que je ne serai pas encore à flot. Lui qui devait me prendre à son bord, je lui tendrai peut-être la perche. Non, je ne regrette pas d’être resté si tard en arrière. Ma vie, du moins, n’a jamais bronché. Depuis le temps où j’écrivais en demandant à ma bonne les lettres qu’il fallait employer pour faire les mots des phrases que j’inventais, jusqu’à ce soir où l’encre sèche sur les ratures de mes pages, j’ai suivi une ligne droite, incessamment prolongée et tirée au cordeau à travers tout. J’ai toujours vu le but se reculer devant moi, d’années en années, de progrès en progrès. Que de fois je suis tombé à plat ventre au moment où il me semblait le toucher ! Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait rugir quelque part un style comme je l’entends dans ma tête et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales. Si jamais ce jour que tu attends, où l’approbation de la foule viendra derrière la tienne, arrive, les trois quarts et demi du plaisir que j’en aurai seront à cause de toi, pauvre chère femme, qui m’as tant aimé. Mon coeur n’est pas ingrat ; il n’oubliera jamais que ma première couronne, c’est toi qui l’as tressée et qui me l’as posée sur le front avec tes meilleurs baisers. Eh bien, il y a des choses plus voisines, que j’envie davantage que ce tapage que l’on partage avec tant de monde. Sait-on, quelque connu que l’on soit, sa juste valeur ? Les incertitudes de soi que l’on a dans l’obscurité, on les porte dans la célébrité. Que de gens, parmi les plus forts, en sont morts rongés, à commencer par Virgile qui voulait brûler son oeuvre ! Sais-tu ce que j’attends ? C’est le moment, l’heure, la minute où j’écrirai la dernière ligne de quelque longue oeuvre mienne, comme Bovary ou autres, et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j’irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce, et que tu m’écouteras, que je te verrai t’attendrir, palpiter, ouvrir les yeux. Je tiendrai là ma jouissance de toutes les manières. Tu sais que je dois prendre au commencement de l’autre hiver un logement à Paris. Nous l’inaugurerons, si tu veux, par la lecture de Bovary. Ce sera une fête.
      L’Arménien t’a fait de l’effet. Que serait-ce si tu avais vu des gens de La Mecque en costume, ou des jeunes gens grecs de la campagne ? Les Arméniens ne sont généralement pas beaux : ils ont un nez d’oiseau de proie et des dents bombées, race de gens d’affaires, drogmans, scribes et politiques de tout l’Orient. Je crois que celui-ci, en question, désire conquérir des femmes illustres. Il se doit cela en sa qualité d’homme civilisé. S’il te proposait quelque affaire d’argent, rappelle-toi l’avertissement. Je crois à la race plus qu’à l’éducation. On emporte, quoi qu’en ait dit Danton, la patrie à la semelle de ses talons et l’on porte au coeur, sans le savoir, la poussière de ses ancêtres morts. Quant à moi, je ferais là-dessus, personnellement, une démonstration par A + B. Il en est de même en littérature. Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par coeur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. Adieu, mille et mille baisers ; je suis éreinté et vais me coucher. À toi.

      ***

 

À Maxime Du Camp.

      Croisset, 1852 [26 juin.]
      Mon cher ami,
      Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti est pris là-dessus depuis longtemps.
      Je te dirai seulement que tous ces mots : se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un algonquin. Comprends pas.
      Arriver, à quoi ? à la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc. , Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et soixante-douze autres avec ? Merci.
      Être connu n’est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s’en tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l’obscurité.
      Je vise à mieux, à me plaire. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j’y marche, vers ce but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher d’une semelle, ni m’arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames, ou dormir sur l’herbette. Fantôme pour fantôme, après tout, j’aime mieux celui qui a la stature plus haute.
      Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe ! Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre.
      J’ai en tête une manière d’écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l’abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu’on batte des mains s’il est bon. D’ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.
      Que si, dans ce temps-là, il n’est plus temps et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n’y vois aucun remède.
      Il se peut faire qu’il y ait des occasions propices en matière commerciale, des veines d’achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d’établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre oeuvre d’art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans, ou après vous. Qu’importe !
      C’est là qu’est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu’il sent souvent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale, pour moi, de ce Parnasse où tu me convies, plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.
      Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme comme toi renchérir sur la marquise D’Escarbagnas, qui croyait que " hors Paris, il n’y avait pas de salut pour les honnêtes gens ". Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. L’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens.
      Certes, il y a une chose que l’on gagne à Paris, c’est le toupet ; mais l’on y perd un peu de sa crinière.
      Celui qui, élevé à Paris, est devenu néanmoins un véritable homme fort, celui-là était né demi-dieu. Il a grandi les côtes serrées et avec des fardeaux sur la tête, tandis qu’au contraire il faut être dénué d’originalité native si la solitude, la concentration, un long travail ne vous créent à la fin quelque chose d’approchant.
      Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c’est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un forgeron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l’après-midi à 1 heure de l’après-minuit tous les jours, sauf de 6 à 8 heures, je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j’habitais en réalité la province ou la campagne, me livrant à l’exercice du domino, ou à la culture des melons, j’en concevrais le reproche. Mais si je m’abrutis, c’est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause.
      Je t’ai dit que j’irais habiter Paris quand mon livre serait fait et que je le publierais si j’en étais content. Ma résolution n’a point changé. Voilà ce que je peux dire, mais rien de plus.
      Et crois-moi, mon ami, laisse couler l’eau. Que les querelles littéraires renaissent ou ne renaissent pas, je m’en fous. Qu’Augier réussisse, je m’en contrefous, et que Vacquerie et Ponsard élargissent si bien leurs épaules qu’ils me prennent toute ma place, je m’en archifous et je n’irai pas les déranger pour qu’ils me la rendent,
      Sur ce je t’embrasse.

      ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset Samedi soir [26 juin 1852.]
      Je viens d’écrire trois lettres, une à Trouville, à un capitaine, pour avoir 60 litres de rhum anglais, une à Henriette Collier pour qu’elle te ou me renvoie ton album et une au sieur Du Camp. Il y a, je crois, revirement. À propos de l’Ulysse de Ponsard il m’a écrit de but en blanc et il recommence a déplorer amèrement, c’est le mot, que je ne sois pas à Paris où ma place était entre Ponsard et Vacquerie. Il n’y a qu’à Paris qu’on vit, etc. , etc. Je mène un vie neutralisante. Je lui ai répondu strictement et serré sur ce chapitre. Je crois qu’il n’y reviendra plus et qu’il ne montrera ma lettre à personne. Je m’y suis tenu dans le sujet, mais je l’emplis. Ma lettre a quatre pages ; en voici un paragraphe que je copie et qui te donnera une idée du ton : "C’est là qu’est le souffle de la vie, me dis-tu. Je trouve qu’il sent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale pour moi, de ce Parnasse où tu m’invites, plus de miasmes à faire vomir que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.
      Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme d’esprit renchérir sur la marquise D’Escarbagnas, laquelle croyait que "hors Paris, il n’y avait point de salut pour les honnêtes gens". Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. L’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens", etc.
      Ton long récit de la visite de Musset m’a fait une étrange impression. En somme, c’est un malheureux garçon. On ne vit pas sans religion. ces gens-là n’en ont aucune, pas de boussole, pas de but. On flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l’origine de cette décadence dans la manie commune qu’il avait de prendre le sentiment pour la poésie.

      Le mélodrame est bon où Margot a pleuré.

ce qui est un très joli vers en soi, mais d’une poétique commode. "Il suffit de souffrir pour chanter ", etc. Voilà des axiomes de cette école ; cela vous mène à tout comme morale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard ; mais rien de planté, de rassis, de carré, de serein dans son talent ni sa personne (comme existence j’entends). C’est que, hélas ! Le vice n’est pas plus fécondant que la vertu. Il ne faut être ni l’un ni l’autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j’ai trouvé de plus sot et que l’ivresse même n’excuse pas, c’est la fureur à propos de la croix. C’est de la stupidité lyrique en action, et puis c’est tellement voulu et si peu senti. Je crois bien qu’il a peu écouté Melaenis. Ne vois-tu donc pas qu’il a été jaloux de cet étranger (Bouilhet) que tu te mettais à lui vanter après l’avoir repoussé (lui, Musset) ? Il a saisi le premier prétexte pour rompre là les chiens.
      Il eût été plus fort de ta part de souscrire à sa condition et puis, le soir de la lecture, de lui répondre par ses maximes "qu’il faut qu’une femme mente", et de lui dire "mon cher monsieur, allez à d’autres, je vous ai joué". S’il a envie de toi il lira ton poème ; mais c’est un pauvre homme pour taire l’aveu que les petits journaux l’empêchent de tenir sa parole. Sa lettre d’excuse achève tout, car il ne promet encore rien ; ce n’est pas franc. Ah mon Dieu ! mon Dieu ! quel monde !
      Voilà plusieurs fois que je t’écris et que je ne pense pas à te parler de l’article de Melaenis. Si tu crois que Monsieur Nefzer fera l’article, ça vaudrait mieux. Tâche de le savoir. Si non, nous rarrangerons un peu le tien et le reverrons.
      Je n’aime pas tes corrections aux Résidences royales (nous verrons cela plus tard), ni ton sonnet. Tu mériterais bien que je te tirasse (excusez le subjonctif) les oreilles pour ton réintroniser, expression de droit canonique que tu me fourres là ! Tu emploies quelquefois ainsi des mots qui me mettent en rage. Et puis le milieu du sonnet n’est pas plein. Il faut que tous les vers soient tendus dans un sonnet, et venant d’une seule haleine. La pièce de Bouilhet sur Pradier avait, dimanche dernier, 12 vers de faits. Il a dû supprimer le commencement qui était mauvais. Il m’apportera, j’espère, demain la chose finie.
      Je suis harassé. J’ai depuis ce matin un pincement à l’occiput et la tête lourde comme si je portais dedans un quintal de plomb. Bovary m’assomme. J’ai écrit de toute ma semaine trois pages, et encore dont je ne suis pas enchanté. Ce qui est atroce de difficulté c’est l’enchaînement des idées et qu’elles dérivent bien naturellement les unes des autres.
      Tu me parais, toi, dans une veine excellente ; mais médite davantage. Tu te fies trop à l’inspiration et vas trop vite. Ce qui fait, moi, que je suis si long, c’est que je ne peux penser le style que la plume à la main et je patauge dans un gâchis continuel que je déblaye à mesure qu’il s’augmente. Mais pour des vers c’est plus net, la forme est toute voulue. La bonne prose pourtant doit être aussi précise que le vers, et sonore comme lui.
      Je lis dans ce moment une charmante et fort belle chose, à savoir Les États de la Lune, de Cyrano De Bergerac. C’est énorme de fantaisie et souvent de style.
      Peux-tu me dire l’époque à peu près précise de la lecture de ton prix ? Je pense avoir fini ma première partie à la fin du mois prochain. Nous irons à Trouville 15 jours au mois d’août. Si mon voyage à Paris se trouvait entre ces deux époques, ça m’arrangerait.
      Adieu, chère femme bien-aimée, je t’embrasse sur le coeur. À toi, à toi. Ton G.
      Sais-tu que ton récit de la visite de Musset est crânement bien écrit, sans que tu t’en sois doutée peut-être ; ça empoigne.

      ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Dimanche soir, minuit [27-28 juin 1852].
      Voilà enfin la pièce sur Pradier. Si tu trouves le moyen de la faire paraître dans les Débats, la Presse, ou le Pays, jamais on ne se doutera que la publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe de savoir comment Bouilhet est arrivé à se faire imprimer dans un journal sans sa protection, et n’imaginera guère que [ce] soit l’auteur d’une pièce sur le même sujet. Ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en effet.
      Je suis encore sous l’impression de la visite de Musset et suis curieux de voir la fin de l’histoire. On n’est pas plus goujat qu’il ne l’a été ! C’est caduc et ignoble à la fois. Et voilà des gaillards qui ont des prétentions aux belles manières, à la gentilhommerie !
      Je t’engage fort à ne plus lui faire aucune avance pour le rappel de sa promesse. Garde-toi le droit de le mépriser radicalement.
      Au milieu de l’impression pénible que m’a donnée cette histoire, une consolation a surgi.
      C’est l’idée qu’il ne sort rien de bon de cette vie stupide. Si en la menant il faisait de bonnes oeuvres ; si, préoccupé de tant de misères, il restait malgré cela grand comme poète, là serait pour nous l’embêtement objectif. Mais non, plus rien ! Son génie, comme le duc De Glocester, s’est noyé dans un tonneau et, vieille guenille maintenant, s’y effiloque de pourriture. L’alcool ne conserve pas les cerveaux comme il fait pour les foetus.
      Je n’en persiste pas moins dans mon dire relativement à l’Âne d’or, malgré l’avis du Philosophe et celui de Musset. Tant pis pour ces messieurs s’ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe. Mais s’il y a une vérité artistique au monde, c’est que ce livre est un chef-d’oeuvre. Il me donne à moi des vertiges et des éblouissements. La nature pour elle-même, le paysage, le côté purement pittoresque des choses sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au milieu. Ça sent l’encens et l’urine, la bestialité s’y marie au mysticisme. Nous sommes bien loin encore de cela, nous autres, comme faisandage moral, ce qui me fait croire que la littérature française est encore jeune. Musset aime la gaudriole. Eh bien ! pas moi. Elle sent l’esprit (que je l’exècre en art !). Les chefs-d’oeuvre sont bêtes ; ils ont la mine tranquille comme les productions mêmes de la nature, comme les grands animaux et les montagnes. J’aime l’ordure, oui, et quand elle est lyrique, comme dans Rabelais qui n’est point du tout un homme à gaudriole. Mais la gaudriole est française. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules, dans une poudre incolore et la lui faire avaler sans qu’il s’en doute.
      P.S. – Nous venons de relire la pièce ; nous en sommes saouls et n’en savons que penser. Juge-la toi-même et " fais-en ce que tu voudras" (Bouilhet) – "et tâche de la faire paraître" (moi).
      Adieu, je t’embrasse tendrement. À toi.
      Ton G.

      ***