1852

  
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Septembre : lettres 340 à 344

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mercredi, minuit. [1er septembre 1852.]
      Chère et bonne Louise, j’ai été tantôt à Rouen (j’avais à y chercher un Casaubon à la Bibliothèque) et j’ai rencontré par hasard le jeune Bouilhet chez lequel je devais aller ensuite. Il m’a montré ta lettre. Permets-moi de te donner, ou plutôt de vous donner un conseil d’ami et, si tu as quelque confiance en mon flair, comme tu dis, suis-le ; je te demande ce service pour toi. Ne publie pas la pièce qu’il t’a adressée. Voici mes raisons : elle vous couvrirait de ridicule tous les deux. Les petits journaux qui n’ont rien à faire ne manqueraient pas de blaguer sur les regards de flamme, les bras blancs, le génie, etc... et la Reine ! surtout. Ne touchez pas à la reine deviendrait un proverbe. Cela te ferait du tort, sois-en sûre. S’ils étaient bons, ces vers, au moins ; mais c’est que la pièce est assez médiocre en elle-même (je la connaissais et ne t’en avais point parlé pour cela). Tu t’es d’ailleurs révoltée toi-même contre cette association du physique et du moral que je trouve ici outrée et même maladroite.
      Qui ne vante nos vers qu’en vantant nos beaux yeux. On vous associerait dans un tas de charges. La pièce, étant la plus faible jusqu’à ce jour que Bouilhet ait faite, lui nuirait (songes-y un peu) et, quant à toi, à part la petite gloriole d’un instant de la voir imprimée, te ferait peut-être un mal plus sérieux. Il n’avait point réfléchi à tout cela et riait seulement de ta résolution. Nous sommes convenus qu’il t’en referait une plus sérieuse et plus publiable. Tu es une très belle femme mais meilleur poète encore, crois-moi. Je saurais où en aller trouver qui aient la taille plus mince, mais je n’en connais pas d’un esprit plus haut quand toutefois le... , que j’aime entre parenthèses, ne le fait pas décheoir. Tu vas te révolter, je le sais bien ; mais je te conjure de réfléchir et, plus, je te supplie de suivre mon avis.
      Si tu avais toujours eu un homme aussi sage que moi pour [te] conseiller, bien des choses fâcheuses ne te seraient pas arrivées. Comme artiste et comme femme, je ne trouve pas cette publication digne.
      Le public ne doit rien savoir de nous. Qu’il ne s’amuse pas de nos yeux, de nos cheveux, de nos amours. (Combien d’imbéciles accueilleront ces vers d’un gros rire !) C’est assez de notre coeur que nous lui délayons dans l’encre sans qu’il s’en doute. Les prostitutions personnelles en art me révoltent, et Apollon est juste : il rend presque toujours ce genre d’inspiration languissante ; c’est du commun. (Dans la pièce de Bouilhet il n’y a pas un trait neuf ; on y sent, en dessous, une patte habile ; voilà tout.)
      Console-toi donc et attends une autre pièce où tu seras chantée mieux de toute façon et d’une manière plus durable. C’est une affaire convenue, n’est-ce pas ?
      Si quelqu’un t’outrage là-dessus, comment répondre ? Il faut pour ces genres d’apothéoses une oeuvre hors ligne. Alors ça dure, fût-ce adressé à des crétins ou à des bossus. Sais-tu ce qui te manque le plus, à toi ? le discernement. On en acquiert en se mettant des éponges d’eau froide sur la tête, chère sauvage.
      Tu fais et écris un peu tout ce qui te passe par la cervelle, sans t’inquiéter de la conclusion ; témoin la pièce des Fantômes.
      C’était une belle idée et le début est magistral, mais tu l’as éreintée à plaisir. Pourquoi la femme spéciale, au lieu de la femme en général ? Il fallait, dans la première partie, montrer l’indifférence de l’homme et, dans la seconde, l’impression morne de la femme. Si ses fantômes sont plus nets, c’est qu’ils ont passé moins vite ; c’est qu’elle a aimé et que l’homme n’a fait que jouir. Chez l’un c’est froid, chez l’autre c’est triste. Il y a oubli chez l’un et rêve chez l’autre, étonnement et regret. C’est donc à refaire.
      Voilà que tu deviens bonne. Ce qui t’est personnel est plus faible maintenant que ce qui est imaginé (tu as été moins large en parlant de la femme que de l’homme). J’aime ça, que l’on comprenne ce qui n’est pas nous ; le génie n’est pas autre chose, ma vieille : avoir la faculté de travailler d’après un modèle imaginaire qui pose devant nous. Quand on le voit bien, on le rend.
      La forme est comme la sueur de la pensée ; quand elle s’agite en nous, elle transpire en poésie.
      Je reviens aux Fantômes. Je garderais jusqu’au § III et je ferais un parallélisme plus serré. Il faut aussi que l’on sente plus nettement les deux voix qui parlent. En un mot ta pièce (telle qu’elle est) est au début large comme l’humanité et, à la fin, étroite comme l’entre-deux des cuisses.
      Ne te laisse pas tant aller à ton lyrisme. Serre, serre, que chaque mot porte. La fin des Fantômes bavache et n’a plus de rapport avec le commencement. Il n’y a pas de raison avec un tel procédé pour t’arrêter ; il ne faut pas rêver, en vers, mais donner des coups de poings.
      Je ne fais point de remarque marginale sur la seconde partie, parce que presque rien ne m’en plaît ; mais ce qui me plaît c’est ta bonne lettre de ce matin. Tu m’as dit un mot qui me va au coeur : "Je ferai quelque chose de beau, dussé-je en crever." Voilà un mot, au moins. Reste toujours ainsi et je t’aimerai de plus en plus, si c’est possible. C’est par là surtout que tu seras mon épouse légitime et fatale.
      Bouilhet va s’occuper des journaux de Rouen. Ce sont des brutes, des ânes, etc... faire un article sérieux dans l’une de ces feuilles, c’est du temps complètement perdu de toute façon. Est-ce qu’on lit à Rouen ?
      Je voulais faire de toi un portrait littéraire, si je l’avais pu toutefois, non pas à la Sainte-Beuve, mais comme je l’entends. Il m’aurait fallu pour cela te relire en entier ; ce serait pour moi un travail d’un bon mois. C’est comme pour Melaenis, j’y ferai un jour une préface. Quoi qu’il en soit, si tu me trouves dans un journal de Paris une grande colonne, je t’y dirai des douceurs sincères. Mais quant à Rouen, outre que la chose me répugne parce que c’est Rouen (comprends ça), cela ne te servirait à rien, ne te ferait pas vendre un volume, ni apprécier d’un être humain.
      Comme l’histoire de Babinet m’a amusé ! Que je te remercie de me l’avoir envoyée ! [...]
      À propos de Babinet il me vient des idées sur son compte. On ne prête pas (dans les idées du monde et il faut songer qu’il n’y a que nous qui ne les ayons pas, les idées du monde), d’ordinaire dis-je, on ne prête pas à une femme le Musée secret de Naples, c’est-à-dire un album lubrique, pour des prunes. Cela fait entre le prêteur et l’emprunteuse un compromis (pardon, je ne voulais pas faire de calembour, c’est un terme de droit). On a un petit secret qui vous lie, et concernant l’article, qui pis est. Donc ne t’étonne pas si Babinet, un de ces jours, fait quelque tentative. Tout l’Institut viendra s’agenouiller sur ton tapis, c’est écrit. C’est, du reste, une belle liaison d’idées qu’il a eue. Il cherchait l’Âne d’or. "Je ne le trouve pas, s’est-il dit ; voyons, qu’est-ce que je lui apporterais bien ? De l’antique et du sale, tout ensemble. Ah ! le Musée secret." Et il l’a mis dans sa poche.
      Le Capitaine est un farceur. Un homme comme lui ne s’ébouriffe pas de deux ou trois mots grossiers que j’aurai pu dire. Il a voulu causer et voir ta mine.
      La lettre de Madame Didier m’a assez amusé ! Ce fragment de pamphlet qu’elle cite a peut-être raison. Nous avons peut-être besoin des barbares. L’humanité, vieillard perpétuel, prend à ses agonies périodiques des infusions de sang.
      Comme nous sommes bas ! Et quelle décrépitude universelle !
      Les trois XXX dans ta lettre, au bout du nom de David, me donnent à penser. Est-ce qu’il ressemblerait au roi musicien de la Bible que j’ai toujours suspecté d’avoir pour Jonathan un amour illicite ? Est-ce cela que tu as voulu dire ? Un homme aussi sérieux, du reste, doit être calomnié. S’il est chaste, on le répute pédéraste ; c’est la règle. J’ai également eu dans un temps cette réputation. J’ai eu aussi celle d’impuissant. Et Dieu sait que je n’étais ni l’un ni l’autre.
      Quelle est cette cantatrice admiratrice de mon frère ? Comme je m’amuse à causer avec toi ! Je laisse aller ma plume sans songer qu’il est tard. Cela me délasse de t’envoyer, au hasard, toutes mes pensées, à toi, ma meilleure pensée du coeur.
      J’ai été bien triste les premiers jours de mon retour. Je suis en train maintenant ; je ne fais que commencer, mais enfin la roue tourne.
      Tu parles des misères de la femme ; je suis dans ce milieu. Tu verras qu’il m’aura fallu descendre bas, dans le puits sentimental. Si mon livre est bon, il chatouillera doucement mainte plaie féminine ; plus d’une sourira en s’y reconnaissant.
      J’aurai connu vos douleurs, pauvres âmes obscures, humides de mélancolie renfermée, comme vos arrière-cours de province, dont les murs ont de la mousse.
      Mais c’est long... c’est long ! Mes bras fatigués retombent quelquefois. Quand me reposerai-je quelques mois seulement ? Quand nous goûterons-nous tous deux, à loisir et en liberté ? Voilà encore une longue année devant nous et l’hiver, toi avec les omnibus dans les rues boueuses, les nez rouges, les paletots et le vent sous les portes ; moi avec les arbres dépouillés, la Seine blanche et, six fois par jour, le bateau à vapeur qui passe.
      Patience, travaillons. L’été se passera. Après l’été je serai presque à la fin, et ensuite j’irai piquer ma tente près de toi, dans un antre désert, mais où tu seras.
      Tu m’as mis à la fin de tes Fantômes. J’en ai aussi, moi, en deçà de toi, et de plus nombreux ! Fantômes possédés, fantômes désirés surtout, ombres égales maintenant. J’ai eu des amours à tous crins, qui reniflaient dans mon coeur, comme des cavales dans les prés. J’en ai eu d’enroulés sur eux-mêmes, de glacés et de longs comme des serpents qui digèrent. J’ai eu plus de concupiscences que je n’ai de cheveux perdus. Eh bien, nous devenons vieux, ma belle ; soyons-nous notre dernier fantôme, notre dernier mensonge ; qu’il soit béni, puisqu’il est doux ! Qu’il dure longtemps, puisqu’il est fort.
      Adieu, je t’embrasse toute entière.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Samedi, 5 heures [4 septembre 1852].
      Nous ne sommes pas, à ce qu’il paraît, dans une bonne passe matérielle. Il y a sympathie (sympathie veut dire qui souffre ensemble) ; sans vouloir comparer mes tracas aux tiens, j’en ai ma petite dose. Je suis si embêté de mon entourage que je n’en ai pas travaillé cet après-midi. C’est ma mère qui pleure, qui s’aigrit de tout, etc. ! (quelle belle invention que la famille !) Elle vient dans mon cabinet m’entretenir de ses chagrins domestiques. Je ne peux la mettre à la porte, mais j’en ai fort envie. Je me suis réservé dans la vie un très petit cercle, mais une fois qu’on entre dedans je deviens furieux, rouge.
      J’avais ainsi tout supporté de Du Camp. Quand il a voulu l’envahir, j’ai allongé la griffe. Aujourd’hui elle prétend que ses domestiques l’insultent (ce qui n’est pas). Il faut que je raccommode tout, que je les engage à aller faire des excuses quand ils n’ont pas tort. J’en ai plein mon sac, par moments, de tout cela. Je vais être, en outre, dérangé (mais je m’arrangerai pour qu’on ne me dérange pas) par une cousine qui vient ici passer deux mois. Que ne peut-on vivre dans une tour d’ivoire ! Et dire que le fond de tout cela, c’est ce malheureux argent, ce bienheureux métal argent, maître du monde ! Si j’en avais un peu plus, je m’allégerais de bien des choses. Mais, d’année en année, mon boursicot diminue et l’avenir, sous ce rapport, n’est pas gai. J’aurai toujours de quoi vivre, mais pas comme je l’entends. Si mon brave homme de père avait placé autrement sa fortune, je pourrais être sinon riche, du moins dans l’aisance ; et quant à en changer la nature, ce serait peut-être une ruine nette. Quoi qu’il en soit, je n’avais aucun besoin des 200 francs que tu m’as envoyés. Les reveux-tu ? Ma première idée, ce matin, a été de te les renvoyer aussitôt ; mais avec toi, il faut mettre des gants. J’ai eu peur que tu ne prisses cela pour une réponse tacite à ta lettre de ce matin et que tu ne pensasses que j’ai cru y voir une espèce de petite sollicitation indirecte. Voilà pourquoi ! Mais ne te gêne donc pas et, sans vergogne, redemande-les-moi, s’ils peuvent te faire plaisir.
      Je n’ai, moi, aucune dette et, par conséquent, besoin de rien maintenant. Quant aux 300 autres, tu me les rendras pour faire imprimer les affiches de Saint Antoine. C’est convenu.
      Tu ne m’as pas répondu relativement à ton article. Envoie chez Bouilhet, si tu veux, le Musée secret ; il s’amusera avec. Il est du reste un peu calmé relativement à la mère Roger, et je crois qu’il va se mettre sérieusement à son drame. Son intention est toujours de quitter Rouen cet hiver. Il n’en peut plus de leçons (il devient rebours, et il y a de quoi) et ne veut plus en donner, mais comment vivra-t-il là-bas ? As-tu trouvé justes mes observations sur les Fantômes ?
      Il y a dans la Revue de Paris, va de suite la lire à un cabinet de lecture, deux grandes pages de Jourdan et deux citations ; une des Tableaux vivants, une autre de L’orgueil. L’ensemble est élogieux, mais avec quelques conseils singulièrement pareils à ceux de ma dernière lettre. Aussi, quand j’ai lu le numéro en m’éveillant, le lendemain, cela m’a fait un drôle d’effet.
      Du Camp n’a pas signé le numéro. Est-ce parce qu’on y faisait ton éloge ? Dans la Chronique, du ton le plus bas, le Philosophe est injurié, sans raison, à propos de rien. La suite du roman de Gozlan est ignoble. Quel triste recueil ! Quant à cette Chronique, que ces messieurs signent maintenant du nom anonyme de Cyrano (rien que cela de prétention !), c’est une infamie. Lorsqu’on parle aux gens d’une telle manière, il faut au moins porter sa carte de visite à son chapeau.
      J’ai écrit deux fois en Angleterre pour ton album et n’ai pas eu de réponse, ce qui m’étonne excessivement. Je connais en ce moment un jeune homme à Londres qui doit, je crois, bientôt revenir. Veux-tu que je lui fasse écrire d’aller le prendre ?
      Depuis que nous nous sommes quittés, j’ai fait huit pages de ma deuxième partie : la description topographique d’un village. Je vais maintenant entrer dans une longue scène d’auberge qui m’inquiète fort. Que je voudrais être dans cinq ou six mois d’ici ! Je serais quitte du pire, c’est-à-dire du plus vide, des places où il faut le plus frapper sur la pensée pour la faire rendre.
      Ta lettre de ce matin aussi m’attriste. Pauvre chère femme, comme je t’aime ! Pourquoi t’es-tu blessée d’une phrase qui était au contraire l’expression du plus solide amour qu’un être humain puisse porter à un autre ? Ô femme ! femme, sois-le donc moins ! Ne le sois qu’au lit ! Est-ce que ton corps ne m’enflamme pas, quand j’y suis ? Ne m’as-tu pas vu te contempler, tout béant, et passer mes mains avec délices sur ta peau ? Ton image, en souvenir, m’agite ; et si je ne te rêve pas plus souvent, c’est qu’on ne rêve pas ce qu’on désire. Hume bien l’air des bois cette semaine, et regarde les feuilles pour elles-mêmes ; pour comprendre la nature, il faut être calme comme elle.
      Ne nous lamentons sur rien ; se plaindre de tout ce qui nous afflige ou nous irrite, c’est se plaindre de la constitution même de l’existence. Nous sommes faits pour la peindre, nous autres, et rien de plus. Soyons religieux. Moi, tout ce qui m’arrive de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre de plus en plus à mon éternel souci. Je m’y cramponne à deux mains et je ferme les deux yeux. À force d’appeler la Grâce, elle vient. Dieu a pitié des simples et le soleil brille toujours pour les coeurs vigoureux qui se placent au-dessus des montagnes.
      Je tourne à une espèce de mysticisme esthétique (si les deux mots peuvent aller ensemble), et je voudrais qu’il fût plus fort. Quand aucun encouragement ne vous vient des autres, quand le monde extérieur vous dégoûte, vous alanguit, vous corrompt, vous abrutit, les gens honnêtes et délicats sont forcés de chercher en eux-mêmes quelque part un lieu plus propre pour y vivre. Si la société continue comme elle va, nous reverrons, je crois, des mystiques comme il y en a eu à toutes les époques sombres. Ne pouvant s’épancher, l’âme se concentrera. Le temps n’est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde, l’attente d’un messie. Mais, la base théologique manquant, où sera maintenant le point d’appui de cet enthousiasme qui s’ignore ? Les uns chercheront dans la chair, d’autres dans les vieilles religions, d’autres dans l’Art ; et l’humanité, comme la tribu juive dans le désert, va adorer toutes sortes d’idoles. Nous sommes, nous autres, venus un peu trop tôt ; dans vingt-cinq ans, le point d’intersection sera superbe aux mains d’un maître. Alors la prose (la prose surtout, forme plus jeune) pourra jouer une symphonie humanitaire formidable. Les livres comme le Satyricon et l’Âne d’or peuvent revenir, et ayant en débordements psychiques tout ce que ceux-là ont eu de débordements sensuels.
      Voilà ce que tous les socialistes du monde n’ont pas voulu voir, avec leur éternelle prédication matérialiste. Ils ont nié la douleur, ils ont blasphémé les trois quarts de la poésie moderne, le sang du Christ qui se remue en nous. Rien ne l’extirpera, rien ne la tarira. Il ne s’agit pas de la dessécher, mais de lui faire des ruisseaux. Si le sentiment de l’insuffisance humaine, du néant de la vie venait à périr (ce qui serait la conséquence de leur hypothèse), nous serions plus bêtes que les oiseaux, qui au moins perchent sur les arbres. L’âme dort maintenant, ivre de paroles entendues ; mais elle aura un réveil frénétique où elle se livrera à des joies d’affranchi, car elle n’aura plus autour d’elle rien pour la gêner, ni gouvernement, ni religion, pas une formule quelconque. Les républicains de toute nuance me paraissent les pédagogues les plus sauvages du monde, eux qui rêvent des organisations, des législations, une société comme un couvent. Je crois, au contraire, que les règles de tout s’en vont, que les barrières se renversent, que la terre se nivelle. Cette grande confusion amènera peut-être la liberté. L’Art, qui devance toujours, a du moins suivi cette marche. Quelle est la poétique qui soit debout maintenant ? La plastique même devient de plus en plus presque impossible, avec nos langues circonscrites et précises et nos idées vagues, mêlées, insaisissables. Tout ce que nous pouvons faire, c’est donc, à force d’habileté, de serrer plus raide les cordes de la guitare tant de fois râclées et d’être surtout des virtuoses, puisque la naïveté à notre époque est une chimère. Avec cela le pittoresque s’en va presque du monde. La Poésie ne mourra pas cependant ; mais quelle sera celle des choses de l’avenir ? Je ne la vois guère. Qui sait ? La beauté deviendra peut-être un sentiment inutile à l’humanité et l’Art sera quelque chose qui tiendra le milieu entre l’algèbre et la musique.
      Puisque je ne peux pas voir demain, j’aurais voulu voir hier. Que ne vivais-je au moins sous Louis XIV, avec une grande perruque, des bas bien tirés et la société de M. Descartes ! Que ne vivais-je du temps de Ronsard ! Que ne vivais-je du temps de Néron ! Comme j’aurais causé avec les rhéteurs grecs ! Comme j’aurais voyagé dans les grands chariots, sur les voies romaines, et couché le soir dans les hôtelleries, avec les prêtres de Cybèle vagabondant ! Que n’ai-je vécu surtout au temps de Périclès, pour souper avec Aspasie couronnée de violettes et chantant des vers entre des murs de marbre blanc ! Ah ! c’est fini tout cela, ce rêve-là ne reviendra plus. J’ai vécu partout par là, moi, sans doute, dans quelque existence antérieure. Je suis sûr d’avoir été, sous l’empire romain, directeur de quelque troupe de comédiens ambulants, un de ces drôles qui allaient en Sicile acheter des femmes pour en faire des comédiennes et qui étaient tout ensemble professeur, maquereau et artiste. Ce sont de belles balles, dans les comédies de Plaute, que ces gredins-là, et en les lisant il me revient comme des souvenirs. As-tu éprouvé cela quelquefois, le frisson historique ?
      Adieu, je t’embrasse, tout à toi, partout.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Lundi soir, minuit [13 septembre 1852].
      J’ai été absent deux jours, vendredi et samedi, et je ne me suis guère amusé. Il a fallu à toute force aller aux Andelys voir un ancien camarade que je n’avais pas vu depuis plusieurs années et à qui, d’année en année, je promettais ma visite. J’ai été, étant très gamin, fort lié avec ce brave garçon qui est maintenant substitut, marié, élyséen, homme d’ordre, etc.! Ah mon Dieu ! Quels êtres que les bourgeois ! Mais quel bonheur ils ont, quelle sérénité ! Comme ils pensent peu à leur perfectionnement, comme ils sont peu tourmentés de tout ce qui nous tourmente !
      Tu as tort de me reprocher de n’avoir pas plutôt employé mon temps à aller te voir. Je t’assure que ça m’eût fait un tout autre plaisir.
      Comme tu m’écris, pauvre chère Louise, des lettres tristes depuis quelque temps ! Je ne suis pas de mon côté fort facétieux. L’intérieur et l’extérieur, tout va assez sombrement. La Bovary marche à pas de tortue ; j’en suis désespéré par moments. D’ici à une soixantaine de pages, c’est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j’ai peur que ça ne continue ainsi. Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliquée surtout ! Ce que j’écris présentement risque d’être du Paul de Kock si je n’y mets une forme profondément littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut pourtant, il le faut. Puis, quand je vais être quitte de cette scène d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde et, si j’ôte de la trivialité, j’ôterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d’une ligne peut complètement m’écarter du but, me le faire rater tout à fait. Au point où j’en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie. De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur ! Je te tiens quitte des misères du foyer, de mon beau-frère, etc.
      L’institutrice part demain pour Londres. Je lui ai donné une lettre pour miss Collier ; elle te rapportera ton album.
      Ce matin j’ai donné à Bouilhet le billet de cette infortunée mère Roger. Je trouve cela franc d’intention. Elle veut, la malheureuse ! Comme les femmes se précipitent naïvement dans la gueule du loup ! Comme elles se compromettent à plaisir ! Elle viendra bientôt à Rouen et l’affaire se fera, tu verras cela. Une pitié me prend toujours au début de ces histoires, quand je les contemple. Le premier baiser ouvre la porte des larmes.
      Quels sont ces récits ? C’est bien difficile en vers, une narration. Le drame est arrêté ? Tant mieux. J’ai connu un temps où tu en aurais fait déjà deux actes. Réfléchis, réfléchis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les oeuvres d’art possibles.
      Il ne t’a pas manqué que la patience jusqu’à présent. Je ne crois pas que ce soit le génie, la patience ; mais c’en est le signe quelquefois et ça en tient lieu. Ce vieux croûton de Boileau vivra autant que qui que ce soit, parce qu’il a su faire ce qu’il a fait. Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n’est pas de l’Art pur. Aie en vue le modèle, toujours, et rien autre chose. Tu en sais assez pour pouvoir aller loin ; c’est moi qui te le dis. Aie foi, aie foi. Je veux (et j’y arriverai) te voir t’enthousiasmer d’une coupe, d’une période, d’un rejet, de la forme en elle-même, enfin, abstraction faite du sujet, comme tu t’enthousiasmais autrefois pour le sentiment, pour le coeur, pour les passions. L’Art est une représentation, nous ne devons penser qu’à représenter. Il faut que l’esprit de l’artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu’on n’en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s’y mirent jusqu’au fond.
      Il me semble qu’il y a dix ans que je ne t’ai vue. Je voudrais te presser sur moi dans mes défaillances. Mais après ? – non ! Non ! Les jours de fête, je le sais, ont de trop tristes lendemains. La mélancolie elle-même n’est qu’un souvenir qui s’ignore. Nous nous retrouverons dans un an, mûris et granitisés. Ne te plains pas de la solitude. Cette plainte est une flatterie envers le monde (si tu reconnais que tu as besoin de lui pour vivre, c’est te mettre au-dessous de lui)." Si tu cherches à plaire, dit Épictète, te voilà déchu." J’ajoute ici : s’il te faut les autres, c’est que tu leur ressembles. Qu’il n’en soit rien ! Quant à moi, la solitude ne me pèse que quand on m’y vient déranger ou quand mon travail baisse. Mais j’ai des ressorts cachés avec quoi je me remonte, et il y a ensuite hausse proportionnelle. J’ai laissé, avec ma jeunesse, les vraies souffrances ; elles ont descendu sur les nerfs, voilà tout. Adieu, chère bonne amie bien-aimée. Je t’embrasse longuement, tendrement, amplement.
      Tu feras bien d’aller voir Jourdan. Il m’a eu l’air d’un brave homme. C’est une connaissance d’ailleurs à ne pas négliger.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Dimanche soir, 11 heures [19 septembre 1852].
      Tu me permettras, chère Louise, de ne pas te faire de compliments sur ton flair psychologique. Tu crois tout ce que la mère Roger t’a débité, avec une bonne foi d’enfant. C’est une poseuse, cette petite femme. La demande qu’elle a faite d’écrire à Bouilhet équivaut, selon moi, au geste d’ouvrir les cuisses. S’en doute-t-elle ? Ici est le point difficile à éclaircir. Je ne crois ni à sa constitution dérangée par les excès du mari, ni aux nuits passées " avec son esprit et avec son coeur " et cela surtout ne m’a semblé ni vrai, ni senti ; elle aime autre chose.
      La passion de tête pendant 10 ans pour Hugo me paraît également une blague cyclopéenne. Le grand homme l’a dû savoir et, dès lors, en profiter en sa qualité de paillard qu’il est, à moins que cette passion ne soit encore une pose. Remarque qu’elle ne fait jamais que des demi-confidences, qu’elle n’avoue rien relativement à Énault. Il y a au fond de tout cela bien de la misère ! Qu’elle mente sciemment, il se peut que non. On n’y voit pas toujours clair en soi et, surtout lorsqu’on parle, le mot surcharge la pensée, l’exagère, l’empêche même. Les femmes, d’ailleurs, sont si naïves, même dans leurs grimaces, on prend si bien son rôle au sérieux, on s’incorpore si naturellement au type que l’on s’est fait ! Mais il y a d’autre part une telle idée reçue qu’il faut être chaste, idéal, qu’on doit n’aimer que l’âme, que la chair est honteuse, que le coeur seul est de bon ton. Le coeur ! Le coeur ! Oh ! voilà un mot funeste ; et comme il vous mène loin !
      L’envie de remonter chez toi, le jour du prix, la voiture qu’on attend sous la porte, à la pluie, etc., cela est vrai, par exemple, de même que l’embêtement du poids marital à porter. Mais elle ne dit pas que, sous lui, elle rêvait un autre homme et, au milieu de son dégoût, peut-être y trouvait du plaisir, à cause de cela. Prédiction : ils se baiseront [...], elle te soutiendra encore qu’il n’y a rien et qu’elle aime seulement notre ami de coeur ou de tête. Ce brave organe génital est le fond des tendresses humaines ; ce n’est pas la tendresse, mais c’en est le substratum comme diraient les philosophes. Jamais aucune femme n’a aimé un eunuque et si les mères chérissent les enfants plus que les pères, c’est qu’ils leur sont sortis du ventre, et le cordon ombilical de leur amour leur reste au coeur sans être coupé.
      Oui, tout dépend de là, quelqu’humiliés que nous en soyons. Moi aussi je voudrais être un ange ; je suis ennuyé de mon corps, et de manger, et de dormir, et d’avoir des désirs. J’ai rêvé la vie des couvents, les ascétismes des brachmanes etc... c’est ce dégoût de la guenille qui a fait inventer les religions, les mondes idéaux de l’art. L’opium, le tabac, les liqueurs fortes flattent ce penchant d’oubli ; aussi je tiens de mon père une sorte de pitié religieuse pour les ivrognes. J’ai comme eux la ténacité du penchant et les désillusions au réveil.
      Que ma Bovary m’embête ! Je commence à m’y débrouiller pourtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! Cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois, je n’en sais rien. J’en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l’escamoter. J’ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu où l’on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d’objets, et à montrer au milieu de tout cela un monsieur et une dame qui commencent (par une sympathie de goûts) à s’éprendre un peu l’un de l’autre. Si j’avais de la place encore ! Mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, et développé sans être épaté, tout en me ménageant, pour la suite, d’autres détails qui là seraient plus frappants. Je m’en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d’ensemble successives ; à force de revenir dessus, cela se serrera peut-être. La phrase en elle-même m’est fort pénible. Il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun, et la politesse du langage enlève tant de pittoresque à l’expression !
      Tu me parles encore, pauvre chère Louise, de gloire, d’avenir, d’acclamations. Ce vieux rêve ne me tient plus, parce qu’il m’a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse modestie ; non, je ne crois à rien. Je doute de tout, et qu’importe ? Je suis bien résigné à travailler toute ma vie comme un nègre sans l’espoir d’une récompense quelconque. C’est un ulcère que je gratte, voilà tout. J’ai plus de livres en tête que je n’aurai le temps d’en écrire d’ici à ma mort, au train que je prends surtout. L’occupation ne me manquera pas (c’est l’important). Pourvu que la Providence me laisse toujours du feu et de l’huile ! Au siècle dernier, quelques gens de lettres, révoltés des exactions des comédiens à leur égard, voulurent y porter remède. On prêcha Piron d’attacher le grelot : "car enfin vous n’êtes pas riche, mon pauvre Piron", dit Voltaire." C’est possible, répondit-il, mais je m’en fous comme si je l’étais ". Belle parole et qu’il faut suivre en bien des choses de ce monde, quand on n’est pas décidé à se faire sauter la cervelle. Et puis l’hypothèse même du succès admise, quelle certitude en tire-t-on ? À moins d’être un crétin, on meurt toujours dans l’incertitude de sa propre valeur et de celle de ses oeuvres. Virgile même voulait en mourant qu’on brûlât l’Énéide. Il aurait peut-être bien fait pour sa gloire. Quand on se compare à ce qui vous entoure, on s’admire ; mais quand on lève les yeux plus haut, vers les maîtres, vers l’absolu, vers le rêve, comme on se méprise ! J’ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier. Je ne sais par quelle transition d’idées j’en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces et j’ai pris son nom dans la Biographie universelle. C’est magnifique comme existence d’artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d’un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé et de travailler moins, "le charbon nous tue, disait-il ; mais qu’importe ? Moins de jours et plus de gloire". Et dans un de ses livres où il avoue qu’il était gourmand "... mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger". Ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c’était l’art.
      Quand tu reverras Nefftzer, ne lui parle plus de l’article. Nous donnerions au contraire beaucoup maintenant pour qu’il ne paraisse pas (et je crois que notre désir sera accompli). Il vaut bien mieux avoir par devers nous quelque chose à leur reprocher, à ces braves messieurs nos amis, et au besoin à leur jeter à la figure ; donc n’en dis plus mot.
      Je crois que les journaux de Rouen vont parler de toi ; du moins il y a promesse. Mais quel compte faire sur de semblables mannequins !
      La publication, les gens de lettres, Paris, tout cela me donne des nausées quand j’y pense. Il se pourrait bien que je ne fasse gémir jamais aucune presse. À quoi bon se donner tant de mal ? Et le but n’est pas là d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, si je mets un jour les pieds dans cette fange, ce sera comme je faisais dans les rues du Caire pendant qu’il pleuvait, avec des bottes en cuir de Russie qui me monteront jusqu’au ventre.
      C’est sur toi que ma pensée revient quand j’ai fait le cercle de mes songeries ; je m’étends dessus comme un voyageur fatigué sur l’herbe de la prairie qui borde sa route. Quand je m’éveille, je pense à toi et ton image, dans le jour, apparaît de temps à autre entre les phrases que je cherche. ô mon pauvre amour triste, reste-moi ! Je suis si vide ! Si j’ai beaucoup aimé, j’ai été peu aimé en revanche (quant aux femmes du moins) et tu es la seule qui me l’aies dit. Les autres, un moment, ont pu crier de volupté ou m’aimer en bonnes filles pendant un quart d’heure ou une nuit. Une nuit ! C’est bien long, je ne m’en rappelle guère. Eh bien, je déclare qu’elles ont eu tort ; je valais mieux que bien d’autres. Je leur en veux pour elles de n’en avoir pas profité ! Cet amour phraseur et emporté, la nacre de la joue, dont tu parles, et les bouillons de tendresse, comme eût dit Corneille, j’avais tout cela. Mais je serais devenu fou si quelqu’un eût ramassé ce pauvre trésor sans étiquette. C’est donc un bonheur : je serais maintenant stupide. Le soleil, le vent, la pluie en ont emporté quelque chose, beaucoup en est rentré sous terre, le reste t’appartient, va ; il est tout à toi, bien à toi.
      Bouilhet t’enverra prochainement deux pièces pour être mises en musique (si cela se peut, ce dont il doute). Il est parti se coucher. Je te porterai demain moi-même cette lettre à la poste. Il faut que j’aille à Rouen pour un enterrement ; quelle corvée ! Ce n’est pas l’enterrement qui m’attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront. La contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant. Adieu, mille tendresses, mille caresses. Nous nous reverrons à Mantes comme tu le désires.
      Je te baise partout.
      À toi. Ton Gustave.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
Croisset, samedi soir [25 septembre 1852].
      Ne me répète plus que tu me désires, ne me dis pas toutes ces choses qui me font de la peine. À quoi bon ? Puisqu’il faut que ce qui est soit, puisque je ne peux travailler autrement. Je suis un homme d’excès en tout. Ce qui serait raisonnable pour un autre m’est funeste. Crois-tu donc que je n’aie pas envie de toi aussi, que je ne m’ennuie pas souvent d’une séparation si longue ? Mais enfin je t’assure qu’un dérangement matériel de trois jours m’en fait perdre quinze, que j’ai toutes les peines du monde à me recueillir et que, si j’ai pris ce parti qui t’irrite, c’est en vertu d’une expérience infaillible et réitérée. Je ne suis en veine tous les jours que vers 11 h du soir, quand il y a déjà sept à huit heures que je travaille et, dans l’année, qu’après des enfilades de jours monotones, au bout d’un mois, six semaines que je suis collé à ma table.
      Je commence à aller un peu. Cette semaine a été plus tolérable. J’entrevois au moins quelque chose dans ce que je fais. Bouilhet, dimanche dernier, m’a du reste donné d’excellents conseils après la lecture de mes esquisses ; mais quand est-ce que j’aurai fini ce livre ? Dieu le sait. D’ici là, je t’irai voir dans les intervalles, aux temps d’arrêt. Si je ne t’avais pas, je t’assure bien que je ne mettrais pas les pieds à Paris peut-être pas avant 18 mois. Lorsque j’y serai, tu verras comme ce que je dis est vrai, quant à ma manière de travailler, avec quelle lenteur ! Et quel mal !
      La lettre de ton amoureux m’a fait bien rire d’abord, et en même temps bien pitié ! J’ai, du reste, reconnu là le langage de mon beau-frère. Ils en sont tous deux au même degré de folie. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il dit sur ses propriétés soit un mensonge. On n’invente pas des phrases comme celles-là, à moins d’être Molière : "Je n’ai qu’une propriété, la plus poétique qu’on puisse voir, située dans la ville de Montélimar et dominant toute la plaine du Rhône ; pour l’agrément surtout je l’estime plus de cent mille francs." Ce pauvre Pipon, que nous avions oublié ! Avais-je tort de soutenir qu’il devait être un pitoyable mathématicien ?
      Ce que j’ai lu du pamphlet ne m’a point enthousiasmé : de grosses injures et beaucoup de placages de style. Il n’a pas donné le temps à sa colère de se refroidir. On n’écrit pas avec son coeur, mais avec sa tête, encore une fois, et si bien doué que l’on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot. Qu’il y aurait eu bien mieux à dire ! Mais j’attends la totalité pour t’en parler plus longuement. Je trouve que tu es sévère pour Gautier. Ce n’est pas un homme né aussi poète que Musset, mais il en restera plus, parce que ce ne sont pas les poètes qui restent, mais les écrivains. Je ne connais rien de Musset qui soit d’un art si haut que le Saint-Christophe d’Ecija. Personne n’a fait de plus beaux fragments que Musset, mais rien que des fragments ; pas une oeuvre ! Son inspiration est toujours trop personnelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme ; il a à la fois le sous-pied tendu et la poitrine débraillée. Charmant poète, d’accord ; mais grand, non. Il n’y en a eu qu’un en ce siècle, c’est le père Hugo. Gautier a un monde poétique fort restreint, mais il l’exploite admirablement quand il s’en mêle. Lis le Trou du serpent, c’est cela qui est vrai et atrocement triste. Quant à son Don Juan, je ne trouve pas qu’il vienne de celui de Namouna, car chez lui il est tout extérieur (les bagues qui tombent des doigts amaigris, etc.), et chez Musset tout moral. Il me semble, en résumé, que Gautier a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes) et, quant au vers, il est plus consistant. Les fantaisies qui nous (et moi tout le premier) charment dans Namouna, cela est-il bon en soi ? Quand l’époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées et flatté le goût du moment ? Pour être durable, je crois qu’il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut accumuler des pyramides. Mais quel dommage que deux hommes pareils soient tombés où ils en sont ! Mais s’ils sont tombés, c’est qu’ils devaient tomber. Quand la voile se déchire, c’est qu’elle n’est pas de trame solide. Quelque admiration que j’aie pour eux deux (Musset m’a excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d’esprit : lyrisme, vagabondage, crânerie de l’idée et de la tournure), ce sont en somme deux hommes du second rang et qui ne font pas peur, à les prendre en entier. Ce qui distingue les grands génies, c’est la généralisation et la création. Ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la conscience du genre humain des personnages nouveaux. Est-ce qu’on ne croit pas à l’existence de Don Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n’était pas un homme, mais un continent ; il y avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. Ils n’ont pas besoin de faire du style, ceux-là ; ils sont forts en dépit de toutes les fautes et à cause d’elles. Mais nous, les petits, nous ne valons que par l’exécution achevée. Hugo, en ce siècle, enfoncera tout le monde, quoiqu’il soit plein de mauvaises choses ; mais quel souffle ! quel souffle ! Je hasarde ici une proposition que je n’oserais dire nulle part : c’est que les très grands hommes écrivent souvent fort mal, et tant mieux pour eux. Ce n’est pas là qu’il faut chercher l’art de la forme, mais chez les seconds (Horace, La Bruyère). Il faut savoir les maîtres par coeur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux, et puis s’en séparer pour toujours. Comme instruction technique, on trouve plus de profit à tirer des génies savants et habiles. Adieu, j’ai été dérangé tout le temps de ma lettre ; elle ne doit pas avoir le sens commun.
      Je t’embrasse de la plante des pieds au haut des cheveux.
      À toi, ma bien aimée Louise ; mille baisers encore.

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