1852

  
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Octobre - novembre : lettres 345 à 352

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de vendredi à samedi, 2 heures 
      [1er-2 octobre 1852].
      Je t’écris ce soir parce que, voulant t’envoyer dimanche mon avis sur ta pièce que j’attends avec impatience, cela ferait un retard qui te semblerait trop long, bonne chère Louise. J’avais oublié de te parler de Cuvillier-Fleury. Quel crétin ! Quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Girardin, Nisard, les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves gens et étaient destinés par la nature à être des professeurs de sixième ! Voilà pourtant ce qui nous juge ! Quoi qu’il en soit, Cuvillier t’admire beaucoup ; cela perce et c’est un bon article, au sens profitable du mot. L’immoralité l’a choqué, ce monsieur ! Que dis-tu du reproche d’égoïsme à propos des Résidences royales ? Quand je te disais que ton titre était mauvais ! Avais-je tort ? Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et celui de Cuvillier, où l’on n’a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre prétentieux. Retire de ces critiques le blâme à l’occasion du titre et il ne reste presque rien. C’était donner à mordre.
      L’histoire de Gagne me touche beaucoup. Pauvre homme ! pauvre homme ! Quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose ! J’ai appris ces jours-ci l’internement à Saint-Yon (maison de fous à Rouen) d’un jeune homme que j’ai connu au collège. Il y a un an, j’avais lu de lui un volume de vers stupides ; mais la préface m’avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance. J’ai su qu’il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu’il pouvait. Les bourgeois le méprisaient beaucoup. Il était (disait-il) en but à des calomnies, à des outrages ; il avait tout le martyre des génies méconnus ; il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas pour être artiste voir tout d’une façon différente à celle des autres hommes ? L’art n’est pas un jeu d’esprit ; c’est une atmosphère spéciale. Mais qui dit qu’à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l’histoire d’un homme sain (il l’est peut-être, lui ?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles.
      Je te déclare que la mère Roger m’excite beaucoup. Les polonais, sont immenses et l’haleine donc ! Et le mot de ta servante : "Cette dame-là fait la noce". Sacré nom de Dieu ! Tu m’accorderas que je l’avais un peu bien jugée en ne croyant pas inébranlablement à ses sentimentalités. Oh ! la Pohésie, quelle pente ! Quelle planche savonnée pour l’adultère ! N’importe, je me réjouis immensément d’avance du couple. Je me fais le tableau en imagination. Mais il l’effondrera, la malheureuse ! Car c’est un rude mâle et, comme disent les cuisinières, capable de donner bien de la satisfaction à une femme.
      
La phrase du pamphlet sur le muet du sérail est splendide. Voilà qui est précis, tourné, juste et neuf. Je ne sais si l’institutrice se chargera de la commission ; en tout cas je compte sur toi.
      Babinet ne t’a pas apporté l’Âne d’or ? Lis-tu ce brave Bergerac ? J’ai relu avant-hier, dans mon lit, Faust. Quel démesuré chef-d’oeuvre ! C’est ça qui monte haut et qui est sombre ! Quel arrachement d’âme dans la scène des cloches ! Il a dû paraître aujourd’hui, dans la Revue de Paris, deux pièces de vers de Bouilhet.
      T’ai-je dit que j’ai été, il y a quelques jours, à un enterrement (celui d’un oncle de ma belle-soeur) ? Je commence à être las du grotesque des funérailles, car c’est encore plus sot que ce n’est triste. J’ai revu là beaucoup de balles rouennaises oubliées. C’est fort ! J’étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s’entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c’était au cimetière où sont mon père et ma soeur, l’idée m’a pris d’aller voir leurs tombes. Cette vue m’a peu ému ; il n’y a là rien de ce que j’ai aimé, mais seulement les restes de deux cadavres que j’ai contemplés pendant quelques heures. Mais eux ils sont en moi, dans mon souvenir. La vue d’un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d’effet que celle de leurs tombeaux. Idée reçue, l’idée de la tombe ! Il faut être triste là, c’est de règle. Une seule chose m’a ému, c’est de voir dans le petit enclos un tabouret de jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère, sans doute, y a fait porter. C’est une communauté entre ce jardin-là et l’autre, une extension de sa vie sur cette mort et comme une continuité d’existence commune à travers les sépulcres. Les anciens se privaient de toutes ces saletés de charognes. La poussière humaine, mêlée d’aromates et d’encens, pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou, légère comme celle du grand chemin, s’envoler dans les rayons du soleil. Adieu, je vais me coucher, il en est temps. À toi, mille et mille baisers de ton G.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [8 octobre 1852].
      La lettre (incluse dans la tienne de ce matin) m’a fait un singulier effet. Malgré moi, tout cet après-midi, je ne pouvais m’empêcher de reporter mes yeux dessus et d’en considérer l’écriture. Je la connaissais pourtant, mais d’où vient qu’elle ne m’avait jamais causé cette impression ? C’est sans doute le sujet et la personne à qui elle était adressée qui en sont cause. Cela me touchait de plus près. Il a dû en effet être flatté et, quelque banales qu’il ait l’habitude de donner ses louanges, celles-ci doivent être sincères. As-tu remarqué comme cette lettre écrite au courant de la plume est bien taillée de style, comme c’est carré, coupé ? Je n’ai pu m’empêcher, dans mon contentement naïf, de la montrer à ma mère qui l’a aimée. Veux-tu que je te la renvoie ? Mais je crois, dans les circonstances actuelles, qu’il vaut mieux que je la garde. Mon vieux culte en a été rafraîchi. On aime à se voir bien traité par ceux qu’on admire. Comme ils seront oubliés, tous les grands hommes du jour, quand celui-là encore sera jeune et éclatant !
      Madame Didier me paraît une femme d’un esprit borné, elle et les républicains ses amis ; braves petites gens qui nous ont versés dans la boue et qui se plaignent de la route, les voilà maintenant qui gueulent comme des bourgeois contre Proudhon, sans en comprendre un seul mot. Cette caste du National a toujours été aussi étroite que celle du faubourg Saint-Germain. Ce sont des secs en littérature ; en politique, ils se cramponnent aussi à un passé perdu. Je ne partage pas davantage son admiration pour le sieur Lamartine qu’elle compare à Tacite, le malheureux ! Lui Tacite ! J’ai lu justement ce portrait de Napoléon dont elle parle. Lamartine l’y accuse d’aimer la table, d’être gras, etc. Quand est-ce donc que l’on fera de l’histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d’aucun des personnages ? Quand est-ce qu’on écrira les faits au point de vue d’une blague supérieure, c’est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d’en haut ?
      C’est une femme curieuse du reste ; elle représente bien ce certain milieu du monde, stérile et convenable.
      La dame de Saint-Maur me paraît dans une bonne passe ; elle lit aussi Tacite, elle. Quelle rage de sérieux ! Tu me dis qu’il t’est difficile de l’étudier. Comme le factice pourtant se constitue d’après les règles, qu’il se moule sur un type, il est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités. Je te déclare, quant à moi, que je ne crois pas un mot de toutes ses spiritualités. Sa fureur contre les mâles, pour le moment, vient de quelque morsure récente. Qu’elle soit dégoûtée du petit Énault, cela se peut ; mais c’est tout, au fond. Et à ce propos permets-moi de t’envoyer l’axiome suivant : les femmes se défient trop des hommes en général et pas assez en particulier (pénètre-toi de cette vérité). Elles nous jugent tous comme des monstres, mais au milieu des monstres il y a un ange (un coeur d’élite, etc.). Nous ne sommes ni monstres ni anges. Je voudrais voir un esprit aussi élevé que le tien, chère Louise, dégagé de ce préjugé que tu partages. Vous ne nous pardonnez jamais, vous autres, les filles, et toutes tant que vous êtes, depuis les prudes jusqu’aux coquettes, vous vous heurtez toujours à cet angle-là avec une obstination fougueuse. Vous ne comprenez rien à la Prostitution, à ses poésies amères, ni à l’immense oubli qui en résulte. Quand vous avez couché avec un homme, il vous reste quelque chose au coeur, mais à nous, rien. Cela passe, et un homme de quarante ans, pourri de vérole, peut arriver à sa maîtresse plus vierge qu’une jeune femme à son premier amant. N’as-tu pas remarqué les juvénilités sentimentales des vieillards ? Être jalouse des filles, c’est l’être d’un meuble. Tout se confond en effet dans un océan dont toutes les vagues sont pareilles. Mais vous, vous avez encore vos fleuves taris qui murmurent et dont les courants détournés s’entre-croisent dans l’ombre sous le branchage nouveau. Si tu voulais, je te ferais faire des progrès dans la connaissance de notre sexe, que je ne soutiens nullement, mais que j’explique ; il en est de cette question-là comme de celle de Paris et de la province. Quand on me dit du mal de l’un aux dépens de l’autre, j’abonde toujours dans le sens de celui qui parle et j’ajoute, en finissant, que je pense exactement la même chose de l’autre partie en litige.
      Je lis les voyages du Président ; c’est splendide. Il faut (et il s’y prend bien) que l’on en arrive à n’avoir plus une idée, à ne plus respecter rien. Si toute moralité est inutile pour les sociétés de l’avenir qui, étant organisées comme des mécaniques, n’auront pas besoin d’âme, il prépare la voie (je parle sérieusement, je crois que c’est là sa mission). À mesure que l’humanité se perfectionne, l’homme se dégrade. Quand tout ne sera plus qu’une combinaison économique d’intérêts bien contrebalancés, à quoi servira la vertu ? Quand la nature sera tellement esclave qu’elle aura perdu ses formes originales, où sera la plastique ? etc. En attendant, nous allons passer dans un bon état opaque. Ce qui me divertit là dedans, ce sont les gens de lettres qui croyaient voir revenir Louis XIV, César, etc., à une époque où l’on s’occuperait d’art, c’est-à-dire de ces messieurs. L’intelligence allait fleurir dans un petit parterre anodin soigneusement ratissé par Monsieur le Préfet de police. Ah ! Dieu merci, ce qui en reste n’a pas la vie dure. Ces bons journaux, on va donc les supprimer. C’est dommage, ils étaient si indépendants et si libéraux, si désintéressés ! On s’est moqué du droit divin et on l’a abattu ; puis on a exalté le peuple, le suffrage universel, et enfin ç’a été l’ordre. Il faut qu’on ait la conviction que tout cela est aussi bête, usé, vide que le panache blanc d’Henri IV et le chêne de saint Louis. Mort aux mythes ! Quant à ce fameux mot : "Que ferez-vous ensuite ? Que mettrez-vous à la place ?", il me paraît inepte et immoral, tout ensemble. Inepte, car c’est croire que le soleil ne luira plus parce que les chandelles seront éteintes ; immoral, car c’est calmer l’injustice avec le cataplasme de la peur. Et dire que tout cela vient de la littérature pourtant ! Songer que la plus mauvaise partie de 93 vient du latin ! La rage du discours de rhétorique et la manie de reproduire des types antiques (mal compris) ont poussé des natures médiocres à des excès qui l’étaient peu. Maintenant nous allons retourner aux petits amusements des anciens jésuites, à l’acrostiche, aux poèmes sur le café ou le jeu d’échecs, aux choses ingénieuses, au suicide. Je connais un élève de l’École normale qui m’a dit que l’on avait puni un de ses camarades (qui doit sortir dans six mois professeur de rhétorique) comme coupable d’avoir lu la Nouvelle Héloïse, qui est un mauvais livre. Je suis fâché de ne pas savoir ce qui se passera dans deux cents ans, mais je ne voudrais pas naître maintenant et être élevé dans une si fétide époque.
      Envoie-moi, si tu veux, de l’eau Taburel ; mais c’est de l’argent perdu. Le docteur Valerand, qui est chauve, est un homme d’une foi robuste et, de plus, un fier âne. Rien ne peut faire repousser les cheveux (pas plus qu’un bras amputé !).
      Je travaille un peu mieux ; à la fin de ce mois j’espère avoir fait mon auberge. L’action se passe en trois heures. J’aurai été plus de deux mois. Quoi qu’il en soit, je commence à m’y reconnaître un peu ; mais je perds un temps incalculable, écrivant quelquefois des pages entières que je supprime ensuite complètement, sans pitié, comme nuisant au mouvement. Pour ce passage-là, en effet, il faut en composant que j’en embrasse du même coup d’oeil une quarantaine au moins. Une fois sorti de là et dans trois ou quatre mois environ, quand mon action sera bien nouée, ça ira. La troisième partie devra être enlevée et écrite d’un seul trait de plume. J’y pense souvent et c’est là, je crois, que sera tout l’effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d’avance ! Quand nous [nous] verrons, à Mantes, dans un petit mois, fais-moi penser à te parler de l’Acropole et comment je comprends le sujet.
      Il y a dans le dernier numéro de la Revue de Paris une pièce de Bouilhet que tu ne connais pas, adressée à Rachel, putain (passez-moi le mot) de la connaissance du poète, et qui lui a beaucoup servi autrefois de toutes façons. La mère Roger avait-elle lu cette pièce ? Et sa misanthropie, peut-être, venait d’[être] renforcée par la lecture de la susdite pièce, qui sent son cru.
      Adieu, chère Louise ; adieu, chère femme, je t’embrasse avec toutes sortes de baisers.
      À toi, ton G.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
9 octobre 1852, samedi, 1 heure du matin.
      Je vais envoyer, demain dimanche, au chemin de fer, tes volumes que tu me demandes (il m’a été impossible de retrouver les Exilés ; dois-je les avoir ? Si je les retrouve tu les auras). Le paquet t’arrivera probablement avant ce petit mot, ou en même temps que lui. Je suis bien content, bonne chère Louise, que tu aies réussi dans une affaire pécuniaire, mais ton traité me paraît fait par un normand ; prends-y garde. Ainsi article 1... "tous les ouvrages de sa composition parus jusqu’à ce jour ainsi que ceux inédits qui pourraient paraître par la suite", qu’est-ce que veut dire ce par la suite ? C’est indéterminé, c’est fort vague. Ce palliatif de l’art. 3 "il est bien entendu que, pour les ouvrages inédits, M. B… ne pourra les faire imprimer dans son format qu’après le délai de deux années à partir de la mise en vente de la première publication". Dans son format ne veut pas dire qu’il n’ait pas le droit de le faire paraître dans un autre format que celui stipulé par l’article 1 de la première publication. Par qui ? Par un autre éditeur, ou par le même ? Tout cela me semble lâche et matière à procès, par la suite. J’ai peur qu’il ne se soit arrangé pour que tu sois liée à lui, pieds et poings liés, sans pouvoir disposer d’une ligne jusqu’à ce qu’il lui plaise.
      Puisqu’on te réédite, change quelques-uns de tes titres, chère Louise. Tu n’as pas la main heureuse en fait de titres, regarde : Ce qu’il y a dans le coeur des femmes – Deux mois d’émotion – Deux femmes célèbres – Les coeurs brisés.
      Ce sont des titres à la fois prétentieux et vagues et qui, quant à moi, me repousseraient d’un livre. Ils sentent la bas-bleu et tu n’en es pas une, Dieu merci.
      Voilà deux ou trois jours que ça va bien. Je suis à faire une conversation d’un jeune homme et d’une jeune dame sur la littérature, la mer, les montagnes, la musique, tous les sujets poétiques enfin. On pourrait la prendre au sérieux et elle est d’une grande intention de grotesque. Ce sera, je crois, la première fois que l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier. L’ironie n’enlève rien au pathétique ; elle l’outre au contraire.
      Dans ma 3e partie, qui sera pleine de choses farces, je veux qu’on pleure.
      Ta lettre d’H…, ton affaire de ce matin, tout cela m’a bien fait et rendu gai.
      Je t’embrasse de mes meilleures tendresses.
      Adieu, chère amie bien-aimée. À toi, mille baisers sur les lèvres. Ton G.
      
      Dimanche matin.
      Bouilhet n’a pas reçu " le petit mot pour le cher poète" annoncé par le billet de la Diva. Où est-il ? Tu as oublié de nous l’envoyer.

   ***

 

À Louise Colet.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Mardi soir [26 octobre 1852].
      Je m’attendais à avoir un mot de toi ce matin pour me dire que ta fièvre était passée. Comment vas-tu ? Sans prendre tout de suite, comme toi, des inquiétudes exagérées, je voudrais bien savoir si tu n’es pas malade.
      Ce ne sera pas au commencement de la semaine prochaine que nous nous verrons, mais vers la fin ou le commencement de l’autre. Je suis si long à me remettre à la besogne, après chaque temps d’arrêt, que je veux m’être taillé un peu de besogne pour mon retour et ne pas perdre ensuite un temps considérable à rechercher les idées que j’ai maintenant. J’écris maintenant d’esquisse en esquisse ; c’est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple. J’ai lu à Bouilhet, dimanche, les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l’ouvrage de deux grands mois. Il n’en a point été mécontent et c’est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable. Je n’y comprenais presque plus rien moi-même, et puis la matière était tellement ingrate pour les effets de style ! C’est peut-être s’en être bien tiré que de l’avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d’être en plein adultère. Alors on s’en donnera, et elle s’en donnera, ma petite femme !
      J’ai fait redemander mes notes sur la Grèce ainsi qu’un excellent itinéraire que j’avais prêtés à Chéruel (professeur à l’École normale). Je t’apporterai cela, ça pourra te servir pour l’Acropole. Il y a moyen, sur ce sujet, de faire de beaux vers.
      Quel temps ! Quelle pluie ! Et quel vent ! Les feuilles jaunes passent sous mes fenêtres avec furie. Mais, chose étrange, toutes les nuits sont plus calmes. Entre moi et le paysage qui m’entoure, il y a concordance de tempérament. La sérénité, à tous deux, nous revient avec la nuit. Dès que le jour tombe, il me semble que je me réveille. Je suis loin d’être l’homme de la nature, qui se lève au soleil, s’endort comme les poules, boit l’eau des torrents, etc. Il me faut une vie factice et des milieux en tout extraordinaires. Ce n’est point un vice d’esprit, mais toute une constitution de l’homme. Reste à savoir, après tout, si ce que l’on appelle le factice n’est pas une autre nature. L’anormalité est aussi légitime que la règle.
      Je viens de finir le Périclès de Shakespeare. C’est atrocement difficile et prodigieusement gaillard. Il y a des scènes de bordel où ces dames et ces messieurs parlent un langage peu académique ; c’est agréablement bourré de plaisanteries obscènes. Mais quel homme c’était ! Comme tous les autres poètes, et sans en excepter aucun, sont petits à côté et paraissent légers surtout. Lui, il avait les deux éléments, imagination et observation, et toujours large ! Toujours ! " Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. " C’est bien là le cas de le dire. Il me semble que, si je voyais Shakespeare en personne, je crèverais de peur.
      Je vais me mettre, quand je t’aurai vue, à Sophocle, que je veux savoir par coeur. La bibliothèque d’un écrivain doit se composer de cinq à six livres, sources qu’il faut relire tous les jours. Quant aux autres, il est bon de les connaître et puis c’est tout. Mais c’est qu’il y a tant de manières différentes de lire, et cela demande aussi tant d’esprit que de bien lire !
      Ah ! enfin, dans quelques jours nous nous verrons donc ; il me semble que je t’embrasserai de bien bon coeur et que cela nous sera bon, pauvre chère Louise.
      Si ce temps continue, nous ne pourrons guère sortir de notre chambre. Tant mieux, nous aurons différentes et nombreuses choses à y dire (et à y faire ?).
      Adieu, mille baisers sur tes beaux yeux. À toi.

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À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mardi, minuit, 2 novembre 1852.
      Chère bien-aimée. J’espère que dans huit jours à cette heure-ci, je toucherai à la Reine malgré les vers de l’ami qui sont, d’hier, dans la Revue de Paris. Comment ça se fait-il ? Est-ce une galanterie indirecte du sieur Houssaye à ton endroit, ou tout bonnement pour emplir quelques lignes et ne sachant que dire ?
      Je partirai mardi prochain à 1 h 30 et j’arriverai à Mantes à 3 h 43. Quant aux convois qui partent de Paris, il y en a un à midi et un autre à 4 h 25 (par celui-là tu n’arriverais qu’à 6 heures). Prends donc le premier, qui arrive à 1 h 50. Tu feras tout préparer, commanderas le dîner, etc.
      Ce n’est point pour te contrarier que je ne viens que mardi au lieu de lundi, mais je vais finir ma semaine et j’emploierai lundi à te chercher quelques notes, bouquins et gravures pour ton Acropole. Cela me tourmente beaucoup. Je me suis mis dans la tête qu’il faut que tu aies le prix et il me semble que ce te sera aisé. Enfin nous en causerons à loisir d’ici à peu.
      Quel bête de numéro que celui de la Revue ! pauvre ! pauvre ! Et canaille par-dessus le marché.
      Je relis maintenant, le soir en mon lit (j’ai un peu quitté Plutarque), tout Molière. Quel style ! mais quel autre homme c’était que Shakespeare ! On a beau dire, il y a dans Molière du bourgeois. Il est toujours pour les majorités, tandis que le grand William n’est pour personne.
      Mon travail va bien lentement ; j’éprouve quelquefois des tortures véritables pour écrire la phrase la plus simple.
      Adieu, bonne Louise bien chérie, à bientôt. Réponds-moi si mes petits arrangements te vont. Mille baisers sur tes yeux.
      À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche, minuit, 7 novembre 1852.
      Rien de changé à nos dispositions, chère Louise ; après-demain mardi je prends le convoi de 1 h 30.
      Bouilhet nous viendra voir jeudi. Tu peux te dispenser de lui apporter le drame de Pelhion, que nous avons lu il y a quelques mois, lorsqu’il venait d’être refusé aux Français.
      N’emplis pas ta malle (par un surcroît inutile de toilettes) ; je te donnerai beaucoup de choses à rapporter. N’apporte que ta personne (et ta Paysanne).
      Adieu, mille baisers. À bientôt les vrais. À toi, à toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mardi, minuit, 16 novembre 1852.
      Ta pauvre force de la nature n’a pas été gaie hier. Il a fallu s’y remettre ! (à la besogne) et regarder la semaine dernière tomber dans l’abîme. Enfin !... J’ai fait vers le soir un effort de colère et je me suis retrouvé sur mes pieds. Mais la vie se passe ainsi à nouer et à dénouer des ficelles, en séparations, en adieux, en suffocations et en désirs. Oui, ç’a été bon, bien bon et bien doux. C’est l’âge qui fait cela ; en vieillissant on devient plus grave dans ses joies, ce qui les rend plus douces.
      Quand je t’ai eu quittée, je suis entré dans ce cabaret près du chemin de fer et le cafetier m’a demandé poliment des nouvelles de "Madame ". En revenant je me suis trouvé avec un monsieur qui avait fait un voyage en Orient et un gamin de Rouen qui me connaissait de nom et de vue et qui m’a beaucoup parlé de ses véroles. Il y a des gens confiants. Le lendemain matin, en m’éveillant, j’ai trouvé dans l’Athenaeum un article sur ton volume, signé Julien Lemer. Voilà un gaillard qui a la patte fine ; mais, mon Dieu, qu’est-ce qui exterminera donc les critiques, pour qu’il n’en reste plus un !
      1re colonne : Éloge de l’Académie française.
      2e colonne : Éloge exagéré et inepte du poëme couronné, avec trois citations (bonnes du reste). C’est, selon ce monsieur, ce qu’il y a de meilleur dans le volume.
      3e colonne : Déchaînement contre les Tableaux vivants ; on trouve cela anti-chrétien. Parallèle de L Collet avec Th Gautier : digression sur ce que c’est que l’art (2 colonnes). Énumération analytique et rapide des pièces ; il trouve le Deuil trop intime, etc.
      Conclusion en somme peu louangeuse. Mais Énault ! Quel imbécile et pauvre garçon ! Il se croit spirituel avec ses petites malices, et savant peut-être, avec ses quatre citations, une en italien, deux en latin et une en allemand (celle-là est la plus facile). Si j’étais de toi, puisque c’est un ami, je le bourrerais un peu dru à sa première visite.
      Je relis Rabelais avec acharnement et il me semble que c’est pour la première fois que je le lis. Voilà la grande fontaine des lettres françaises ; les plus forts y ont puisé à pleine tasse. Il faut en revenir à cette veine-là, aux robustes outrances. La littérature, comme la société, a besoin d’une étrille pour faire tomber les galles qui la dévorent. Au milieu de toutes les faiblesses de la morale et de l’esprit, puisque tous chancellent comme des gens épuisés, puisqu’il y a dans l’atmosphère des coeurs un brouillard épais empêchant de distinguer les lignes droites, aimons le vrai avec l’enthousiasme qu’on a pour le fantastique et, à mesure que les autres baisseront, nous monterons.
      Il n’y a plus maintenant pour les purs que deux manières de vivre : ou s’entourer la tête de son manteau, comme Agamemnon devant le sacrifice de sa fille (procédé peu hardi en somme et plus spirituel que sublime) ; ou bien se hausser soi-même à un tel degré d’orgueil qu’aucune éclaboussure du dehors ne vous puisse atteindre.
      Tu es maintenant sur une bonne voie ; que rien ne te dérange ! Il y a dans la vie un quart d’heure utile pour tout le reste et dont il faut profiter. Tu y es maintenant ; en déviant, qui sait s’il reviendrait ? Ta Paysanne sera une chose solide, chère amie, sois en sûre. Les bonnes oeuvres sont celles où il y a pâture pour tous. Ton conte est ainsi : il plaira aux artistes qui y verront le style et aux bourgeois qui y verront le sentiment.
      Tu arriveras à la plénitude de ton talent en dépouillant ton sexe, qui doit te servir comme science et non comme expansion. Dans George Sand, on sent les fleurs blanches ; cela suinte, et l’idée coule entre les mots comme entre des cuisses sans muscles.
      C’est avec la tête qu’on écrit. Si le coeur la chauffe, tant mieux ; mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible et nous évitons, par là, d’amuser le public avec nous-mêmes, ce que je trouve hideux, ou trop naïf, et la personnalité d’écrivain qui rétrécit toujours une oeuvre.
      Ah ! il y a huit jours à cette heure-ci ?... Que veux-tu que je dise ? J’y pense. Ce seront des bons souvenirs pour notre vieillesse.
      Bouilhet et moi nous avons passé toute notre soirée de dimanche à nous faire des tableaux anticipés de notre décrépitude. Nous nous voyions vieux, misérables, à l’hospice des incurables, balayant les rues et, dans nos habits tachés, parlant du temps d’aujourd’hui et de notre promenade à la Roche-Guyon. Nous nous sommes d’abord fait rire, puis presque pleurer. Cela a duré quatre heures de suite. Il n’y a que des hommes aussi placidement funèbres que nous le sommes pour s’amuser à de telles horreurs.
      Adieu, adieu, bonne, belle et chère Louise, je t’embrasse partout.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Lundi soir [22 novembre 1852].
      De suite, pendant que j’y pense (car depuis trois jours j’ai peur de l’oublier), ma petite dissertation grammaticale à propos de saisir. Il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d’un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s’emparer, se rendre maître. Dans l’exemple que tu me cites "le renard s’en saisit", ça veut dire le renard s’en empare, en fait son profit ; il y a donc avec le pronom, tout ensemble, idée d’accaparement et de vitesse (ainsi avec le pronom le verbe comporterait toujours une idée d’utilité ultérieure). Mais saisir s’emploie tout seul pour dire prendre. Exemple : "Saisissez-vous de cette anguille-là ; je ne peux la saisir, elle me glisse des mains." Je ne me rappelle point tes deux vers, chère muse ; mais il y a, il me semble, quelque chose comme cette tournure : se saisissait des brins de paille... ce qui est lent d’ailleurs et impropre, comme tu vois.
      J’attends la Paysanne avec impatience, mais ne te presse point, prends tout ton temps. Ce sera bon. Tous les perruquiers sont d’accord à dire que plus les chevelures sont peignées, plus elles sont luisantes. Il en est de même du style, la correction fait son éclat. J’ai relu hier, à cause de toi, la Pente de la Rêverie. Eh bien, je ne suis pas de ton avis. ça a une grande allure, mais c’est mou, un peu, et peut-être le sujet même échappait-il aux vers ? Tout ne se peut pas dire ; l’Art est borné, si l’idée ne l’est pas. En fait de métaphysique surtout, la plume ne va pas loin, car la force plastique défaille toujours à rendre ce qui n’est pas très net dans l’esprit. Je vais lire l’Oncle Tom en anglais. J’ai, je l’avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde on joint l’art de s’adresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend annuellement le plus ? Faublas et l’Amour conjugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu. On a pour eux une admiration de convention et puis c’est tout. Le bourgeois (c’est-à-dire l’humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion : il sait qu’ils sont, serait fâché qu’ils ne fussent pas, comprend qu’ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n’en use nullement et ça l’embête beaucoup, voilà.
      J’ai fait prendre au cabinet de lecture la Chartreuse de Parme et je la lirai avec soin. Je connais Rouge et Noir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais c’est encore une drôle de caste que celle des gens de goût : ils ont de petits saints à eux que personne ne connaît. C’est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d’admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation d’être obscurs. Quant à Beyle, je n’ai rien compris à l’enthousiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu Rouge et Noir. En fait de lectures, je ne dé-lis pas Rabelais et Don Quichotte, le dimanche, avec Bouilhet. Quels écrasants livres ! Ils grandissent à mesure qu’on les contemple, comme les Pyramides, et on finit presque par avoir peur. Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à côté ! Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit !
      Je ne travaille pas mal, c’est-à-dire avec assez de coeur ; mais c’est difficile d’exprimer bien ce qu’on n’a jamais senti : il faut de longues préparations et se creuser la cervelle diablement afin de ne pas dépasser la limite et de l’atteindre tout en même temps. L’enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman ; car je maintiens qu’on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu’avec des faits, mais il faut pour ça qu’elles découlent l’une de l’autre comme de cascade en cascade, et qu’elles entraînent ainsi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous reverrons, j’aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet, et le sort du bouquin sera décidé ; mais je crois que je passe maintenant un défilé dangereux. J’ai ainsi, parmi les haltes de mon travail, ta belle et bonne figure au bout, comme des temps de repos. Notre amour, par là, est une espèce de signet que je place d’avance entre les pages, et je rêve d’y être arrivé de toutes façons.
      Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n’en ai jamais eu sur d’autres ? Est-ce parce qu’il n’est pas dans ma voie naturelle et pour moi, au contraire, tout en art, en ruses ? Ce m’aura toujours été une gymnastique furieuse et longue. Un jour, ensuite, que j’aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tu verras, tu verras ! J’ai fini aujourd’hui Perse ; je vais de suite le relire et prendre des notes. Tu dois être à l’Âne d’or, maintenant ; j’attends tes impressions.
      Sais-tu (entre nous) que l’ami Bouilhet m’a l’air un peu troublé par la mère Roger ? Je crois qu’il tourne au tendre et que le drame s’en ressent. Les passions sont bonnes, mais pas trop n’en faut ; ça fait perdre bien du temps. Comment donc le sieur Houssaye (qui s’appelle de son nom Housset, mais je trouve l’Y sublime) est-il son ami ? Est-ce que ?... Oh !
      Ne t’occupe de rien que de toi. Laissons l’Empire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d’ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n’est-ce pas ? Mais qu’importe ! On voit les étoiles briller clair et l’on n’entend plus les dindons.
      Adieu, voilà deux heures du matin. Comme je voudrais être dans un an d’ici !
      Encore adieu, mille tendresses. Je fais tout à l’entour de ton col un collier de baisers.
      À toi.

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